03/07/2022

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À Faure Gnassingbé, de quelqu’un qui lui veut du bien…

Editorial de Marie-Roger BILOA

Fallait-il vraiment toucher le feu pour savoir qu’il brûle ? Feindre de croire que l’on peut inverser le cours de l’histoire à l’aide d’un cercle autiste de gourous mercenaires ? C’est avec consternation que j’observe les pérégrinations du fils du général Eyadéma, Faure Gnassingbé, depuis la mort de son père le 5 février, après quarante ans d’un règne sans partage. En lui laissant le loisir de mourir au pouvoir, vaincu par une longue maladie, le destin venait d’exaucer le désir constant d’un homme qui, s’il n’avait tenu qu’à la volonté de ses compatriotes, aurait disparu de la scène politique depuis des lustres.

Quarante ans d’un régime militaire aménagé en une dictature civile implacable –c’était le record absolu de ce qu’un peuple ait eu à endurer sur le continent africain depuis les indépendances…Quarante ans avec un Eyadéma cramponné à son fauteuil présidentiel trouvaient enfin un épilogue sans heurt qui devait soulager les uns et les autres et ouvrir la voie à la nouvelle ère que réclament les Togolais depuis des décennies, souvent au péril de leur vie. Sans doute plus qu’ailleurs, ces derniers ont combattu collectivement ce régime endurci, observant une grève générale de plus d’un an dans le vain espoir de le mettre à genoux, subissant une massive répression qui les a poussés par dizaines de milliers à l’exil, avant de se résigner à « négocier » sans grand résultat et à… attendre.

Avec le temps, certains contours du pouvoir d’Eyadéma étaient devenus acceptables, notamment l’action du président dans le domaine de la résolution des conflits régionaux, voulant se donner un rôle de « sage » ailleurs que dans son propre pays. Mais globalement, le nom du général Eyadéma restait un symbole du passé, un vestige de l’autoritarisme et de la confiscation du pouvoir, celui d’un règne par la violence et le crime, ponctué d’innombrables assassinats, d’arrestations et de tortures. Chaque fois que l’on voulait schématiser les aspects rétrogrades de la politique africaine, on avait beau jeu de citer le « dinosaure » qui devait sa longévité surréaliste à tout sauf à la démocratie et au suffrage populaire.

Eyadéma restait une tache disgracieuse dans le paysage d’un continent qui revendique de réels progrès dans l’exercice de la citoyenneté et du multipartisme. Son départ en douceur, tué par personne, lui qui a tant fait tuer, devrait donc être considéré comme un véritable cadeau par sa descendance et ses partisans. C’était à charge de revanche… Qu’a-t-on vu ? Des êtres égarés qui veulent imposer Eyadéma après Eyadéma. Des militaires perturbés qui veulent se perpétuer au pouvoir en perpétuant un régime mort de sa belle mort. Et un fils perdu, pourtant réputé « modéré » et dénué de malice, qui s’apprête à rater un formidable rendez-vous avec l’histoire. Comment peut-on être si myope ? Faure Gnassingbé, hériter « naturel » ? Les conspirateurs avaient préparé un CV censé résister à toute critique : formé aux États-Unis à la gestion des affaires et de la finance, ce jeune homme de 38 ans est certes le fils d’Eyadéma, homme du nord, mais sa mère est du sud… En plus, il a exercé des responsabilités officielles dans le gouvernement de son père… C’est tout ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, le général Zakary Nandja, chef de l’armée, Pitang Tchalla, thuriféraire, ainsi que les députés aux ordres, ont cru que ces oripeaux pouvaient faire échec à l’impétueuse volonté de changement qui se manifeste chez leurs compatriotes et instaurer un pouvoir dynastique au Togo… Le tollé international qui a salué l’autoproclamation de Faure Gnassingbé comme président jusqu’à 2008 n’a visiblement réussi qu’à leur ouvrir un oeil, puisque le jeune putschiste a dû faire machine arrière en démissionnant provisoirement.

Le second oeil tarde encore à capter l’essentiel du message : le peuple togolais, soutenu en cela par de puissants partenaires étrangers, ne VEUT plus d’un Eyadéma, d’autant que le nouveau s’est révélé au monde par un acte totalement illégal et antidémocratique. Vouloir se présenter aux élections dans un système pris en otage par l’ex-parti unique, qui contrôle toutes les instances décisives, pour légaliser une prise de pouvoir non conforme à la volonté populaire, est un suicide : si l’histoire ne se répète pas, il est des histoires connues d’avance… Et Faure Gnassingbé, s’il réussissait son prochain putsch électoral, provoquant un destin jusqu’ici clément, est sûr de se griller à jamais, à défaut de finir prématurément comme Robert Guéï en Côte d’Ivoire, autre usurpateur, assassiné au moment où il ne s’y attendait plus. Doit-il s’attirer un tel sort ?

Pourtant, par sa jeunesse et sa supposée modernité, Faure Gnassingbé a désormais la chance historique d’être l’artisan de l’alternance au Togo et de préparer l’avenir. En refusant de se prêter au jeu des militaires, dont il apparaît comme un otage consentant, il pourrait prendre du recul et construire sa propre image, se forger son propre destin, tel un général Amadou Toumani Touré revenu en triomphe après avoir eu l’intelligence de se retirer au bon moment. Après tout, cet homme au visage poupin, qui n’a toujours pas enterré son père, n’a peut-être pas la stature nécessaire et va s’enfoncer dans la médiocrité et la répression, au lieu d’ouvrir de nouveaux horizons. Une chose est sûre : au Togo comme ailleurs, certains reculs seront mortels et Faure a encore le choix. Ce ne sera pas faute d’avoir été prévenu….

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