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LETOGOLAIS.COM - 15/01/2004 Imprimer | Envoyer | Réagir

La France : souteneur de la dictature au Togo (1)


1ere partie : Les fondements d’un soutien maffieux

1.1- Le Togo de la bande: une colonie idéale pour la France françafricaine
1.2- La «stabilité» comme principe fondant la CDI (Colonie à durée indéterminée)
1.3- L’armée : garant desdits intérêts françafricains
1.4- Une CDI n’a pas besoin de démocratie mais de développement

Par Comi Toulabor*


Il ne s’agit pas ici de refaire l’histoire des relations entre la France et le Togo depuis l’indépendance, mais d’essayer de comprendre l’attitude pour le moins équivoque des pouvoirs politiques français à l’égard du processus démocratique au Togo, un cas d’école affligeant. Mais il faut convenir que ce cas d’école s’inscrit dans les eaux glauques et nauséeuses des relations françafricaines, que François-Xavier Verschave considère comme étant d’ordre incestueux, quelque chose de subliminal, dont il est difficile de deviner la rationalité qui les gouverne. Cette France dont nous parlons est essentiellement limitée à son gouvernement central qui se décline en de multiples centres de pouvoir aux intérêts contradictoires (l’Elysée et sa cellule africaine, le ministère de la Coopération aujourd’hui intégré à celui des Affaires étrangères, le Trésor, le ministère de la Défense, les services d’espionnage, etc.…) et s’étend, en les absorbant partiellement ou totalement, à des réseaux situés à sa périphérie qui n’ont rien à voir à l’origine dans la définition de sa politique africaine, si tant est qu’il en existe une. Ce sont les grandes entreprises publiques et privées, les marchands de canons, les éditeurs de manuels scolaires, les obédiences maçonniques, les parlementaires, groupes et clubs d’amitié de toutes sortes, le reliquat des milieux coloniaux, le mercenariat et la barbouzerie, des personnalités influentes intéressées, des universitaires a priori sans scrupule, etc. Tous ces acteurs et milieux se retrouvent enchevêtrés dans une combinatoire volontaire ou inconsciente, serrée et inextricable avec le pouvoir de la Bande au Togo, où finalement les intérêts privés se substituent au pouvoir public, comme au bon vieux temps des colonies. Au temps des colonies, on le sait, les intérêts privés constituaient des lobbies si puissants et si influents qu’ils arrivaient à s’imposer à l’Etat colonial, et de ce point de vue, il n’y a fondamentalement rien de nouveau sous les cieux franco-togolais depuis les indépendances.


1.1 - Le Togo de la Bande : une colonie idéale pour la France françafricaine

Il faut dire que c’est contrainte par le nouveau contexte international né de la Seconde Guerre mondiale que la France « octroya » à ses colonies « l’indépendance » à laquelle d’ailleurs s’opposèrent des roitelets locaux comme Léon Mba avant d’y être astreint, rabroué par la métroplole, si on se fie aux mémoires de Jacques Foccart. Et à la différence par exemple de la Grande Bretagne, qui a été une superpuissance coloniale, la France n’a jamais pris au sérieux l’indépendance de ses (anciennes) colonies africaines où pèse encore lourdement sa présence multiforme. C’est ainsi que les leaders nationalistes africains qui voulurent donner sens et contenu au mot « indépendance » furent harcelés, puis évincés ou trucidés avec un cynisme extraordinaire.

François Mitterrand confessait que la période où la France organisait dans ses dépendances ces pratiques jamais avouées avec ses barbouzes était révolue. Mais Jacques Foccart, homme de l’ombre et âme damnée du général de Gaulle, aimait, lui, à jouer au somnambule et à l’amnésique dans ses mémoires lorsqu’il s’agit de parler de ces points obscurs et sensibles de la politique françafricaine dont il a été le fidèle exécutant à la tête de la Cellule africaine de l’Elysée.
De ces pratiques, le Togo fit pour sa part l’expérience précoce le 13 janvier 1963, quand fut assassiné Sylvanus Olympio dans des conditions où il est difficile d’écarter la main de la France françafricaine et foccartienne. Et depuis l’accession du francophile Nicolas Grunitzky au pouvoir en 1963 jusqu’au jour d’aujourd’hui avec le non moins francophile chef de Bande Eyadéma, la France est devenue un tiers-acteur incontournable dans la vie politique togolaise, se substituant aux acteurs internes quand ses intérêts l’exigent. Le chef de Bande lui-même, dans un complexe d’attraction contemplative et d’infériorité active, s’est érigé en un énorme étui pénien gainant et protégeant cette incestueuse politique françafricaine, comme d’autres féodaux tels que Bongo, Biya, Déby ou Houphouët-Boigny avant eux. D’autant que la souveraineté et l’indépendance nationales, réduites à un drapeau, à un hymne et à une place aux Nations-unies, sont littéralement vidées de leur substance.

Au Togo, même ces oripeaux furent rapidement placés sous le boisseau : l’hymne national remplacé par une chanson vulgaire et stupide; la date de l’indépendance par celle de l’assassinat du 13 janvier, etc. On assista à une réécriture de l’histoire nationale où tout indiqua que le Togo n’avait jamais été indépendant et que tout avait commencé avec l’avènement du chef de Bande au pouvoir qui, justement, a offert le pays à la France sur un plateau de sang, en prenant soin d’y poser dessus la tête de Sylvanus Olympio et celles des Togolais. C’était un gâteau pour le Nouvel An 1963, un gâteau sanguinolent que la France françafricaine continue de savourer avec volupté.
Ces deux pays en sont arrivés à un face-à-face assez étrange où l’autisme le dispute à la schizophrénie ; et du moment que les deux partenaires portent ces œillères-là, ils ont vocation à aller le plus loin possible dans la fuite en avant. Ce que le colonisateur n’osera jamais faire chez lui deviendra normalité prescrite ou assignée en néo ou postocolonie (le néo et le post étant de trop ici). Les élites franco-françafricaines, pour peu qu’elles veuillent passer sur le divan de Freud, aimeraient gouverner chez elles, affranchies de toute norme, comme ses féaux le font en colonie. Car la colonie, c’est le lieu idéal où le colon franco-françafricain vient se dévergonder royalement, c’est le lieu où ses pulsions n’ont pas de bride, où la loi de moralisation de la vie politique n’a pas cours, c’est le lieu où la devise de la République (Liberté, Egalité, Fraternité) et la « France patrie des droits de l’homme » ne sont que de purs slogans, des mots « père-noëllisés » agités à la face du monde pour des naïfs qui veulent bien y croire.

Ce qui a plutôt fait sens au pays de la Bande c’est la « grandeur de la France », récurrence datant du règne de Louis XIV, réappropriée par les élites franco-françafricaines, de De Gaulle à Chirac en passant par Mitterrand. Une « grandeur » dont le trône est vissé sur le dos des Africains et des Togolais avec la complicité des potentats imposés. Cette « grandeur » n’est ni solaire ni imaginaire. Elle a un contenu bien palpable qui se décompose en de gros intérêts économiques, politiques et culturels qui n’ont de mystère pour personne. François Mitterrand, lui-même ancien ministre des Colonies sous la IVè République, résumait assez bien la pensée de la petite élite franco-françafricaine dans ses différentes composantes et diversités idéologiques en disant que la France n’est rien et ne peut guère peser sur la scène mondiale sans l’Afrique. Peu importe pour cela que la colonie regorge de matières stratégiques (pétrole, uranium) et de produits rentiers (café, cacao, coton). Ce qui compte c’est que la colonie reste une véritable CDI, c’est-à-dire une colonie à durée indéterminée. Pour cela, il importe de trouver des agents autochtones dévoués pour y assumer et maintenir ce statut dans sa plénitude, des autochtones à qui « stabilité » sera garantie pourvu qu’ils remplissent avec efficacité leur rôle de supplétifs.


1.2 - La « stabilité » comme principe béton fondant la CDI

Dans les relations françafricaines, le mot clé magique qui fait recette et instaure le consensus, ce n’est pas celui de la démocratie, mais bien celui de la « STABILITE ». La conditionnalité démocratique posée par le discours de La Baule de François Mitterrand en juin 1990 a courroucé nombre de potentats africains (Hassan II, Bongo, Biya, Houphouët-Boigny et bien sûr le chef de Bande togolais), mais aussi les élites franco-françafricaines qui avaient accusé Mitterrand de brader l’Empire colonial, lequel ne pouvait et ne devait en aucun cas rimer avec démocratie. Aussi la conditionnalité démocratie labaulienne fut-elle très vite évacuée, au Sommet de la francophonie au Palais de Chaillot en novembre 1991, au profit de la « sécurité » et de la « défense de la langue française ». Il en fut de même au Sommet franco-africain d’octobre 1992 à Libreville (François-Xavier Verschave a trouvé l’expression féroce mais juste d’« expositions coloniales » pour qualifier ces sommets) où l’on a conjugué à tous les temps présents et futurs de l’indicatif « sécurité » et « solidarité » sous la houlette du tout nouveau Premier ministre Pierre Bérégovoy. Jusqu’à l’Exposition coloniale de février 2003 tenue à Paris, la dernière en date, il est toujours question de « stabilité », de « paix » et de « sécurité » qui seraient « indispensables » au développement économique.

Actuellement, le ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, fait feu de tout bois de ce terme de « stabilité » à l’égard du pays de la Bande. Pour lui en effet, « Il y a une situation difficile au Togo. Qui a la recette magique ? Que faut-il faire ? Est-ce que vous savez, vous, quelle est la bonne solution au Togo ? Il y a un processus électoral qui a été engagé. Certains peuvent contester ce processus. Moi, mon souci, c’est à la fois de prendre en compte la stabilité et la poursuite de ce processus démocratique. Il y a des pays où cela est particulièrement difficile ». (Interview sur RFI le 1er septembre 2003, citée dans Billets d’Afrique et d’ailleurs, 118, octobre 2003). Au-delà de la mauvaise foi du ministre qui semble aveuglé par l’évidente et aveuglante solution pour le Togo, qui tient tout essentiellement en l’organisation d’élections libres, transparentes et sincères, c’est que de Villepin mêle des notions frontalement opposées et antinomiques : processus démocratique (au sens où l’entend le commun des mortels) et « stabilité » (au sens françafricain).

La stabilité dans la bouche d’une autorité françafricaine (africaine ou française) a un sens assez précis jamais explicité. Elle signifie d’abord longévité de l’élite féale au pouvoir en CDI. Depuis janvier 1967, le chef de Bande togolais a vu défiler cinq Présidents franco-françafricains (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand et Chirac), ce dernier étant à lui seul le condensé caricatural de ses prédécesseurs. La stabilité, en colonie, c’est donc rester le plus longtemps possible au pouvoir. Les élites franco-françaises ont fabriqué un diplôme sublime en chocolat idoine : « Doyen des chefs d’Etat africains » qui permet aux roitelets nègres de s’asseoir à la droite du Père lors des Expositions coloniales. Cependant, cette condition n’est pas suffisante en soi.
Intervient une seconde qui est la préservation des intérêts françafricains, fort nombreux, en CDI. Comme dans un jeu de don et de contre-don, cette fonction est la contrepartie de la longévité que les autorités franco-françafricaines garantissent à leurs homologues bandites du Togo. Les potentats afro-françafricains qui ont refusé ou oublié de remplir cette fonction indispensable savent le sort qui leur est réservé, la longévité étant proportionnelle au zèle et au dévouement investis dans leur fonction assignée. De ce point de vue, Bongo, Biya, Sassou Nguesso et bien sûr Mobutu, Houphouët-Boigny et Eyadéma, sont ou ont été des clones assez illustratifs.

La troisième condition que décline la stabilité est la sécurité pour les biens et les personnes engagés dans la Françafrique. La Lettre de la rue Monsieur du ministère de la Coopération (n° 63 de mai 1995) note que « la montée de la criminalité et de l’agitation sociale dans de nombreux pays justifie un soutien accru du ministère de la Coopération aux forces nationales de police et de gendarmerie ». Ce qui entraîne que « les projets sécuritaires de la Mission militaire de coopération bénéficiant aux forces à statut militaires soient éligibles aux crédits du Fonds d’aide et de coopération ». La Lettre conclut qu’«un développement durable nécessite en effet un Etat stable. Le maintien de la sécurité est donc un préalable indispensable ». On croit lire le discours sécuritaire rituel et routinisé de la Bande togolaise passée maître en la matière. Mais ce qui caractérise ces obsessions sécuritaires françafricaines c’est de s’attaquer aux conséquences des choses plutôt que de prendre en considération leurs causes, lesquelles sont dans la nature même du système françafricain dont l’Etat bandit togolais n’est que le révélateur.


1.3 - L’armée : garant desdits intérêts françafricains

Il va sans dire que l’armée, ou ce qui en tient lieu, est le meilleur support pour garantir cette « stabilité ». Une fois accepté ce rôle (a-t-elle le choix ?), peu importe alors si les chefs de Bande sont des nabots incultes, des tirailleurs ou des satrapes notoirement médiocres. Mais il convient infiniment mieux de voir ces chefs de Bande en Trissotin ou en Maître Aliboron, leur médiocrité étant une ressource capitale pour consolider, pérenniser, dynamiser et réguler les rapports françafricains. Très vite au lendemain des indépendances, Jacques Foccart et l’élite franco-françafricaine, pour éviter de fortes têtes nationalistes et patriotes africaines dans les CDI, n’avaient-ils pas opté pour des laquais et des domestiques serviles, dépouillés de culture et d’éducation ?

Au Togo, le chef de Bande aime se targuer d’avoir passé sa vie à bâtir « son » armée. En fait cette armée est fille de l’armée française qui l’a taillée sur mesure. En 1963, après l’assassinat de Sylvanus Olympio, des accords d’assistance militaire technique permettent à la France de prendre en charge sa formation, son organisation et son équipement. Son caractère quasi-monoethnique, s’il est voulu par le chef de Bande, est toutefois couvert par des autorités franco-françafricaines. Dans les années 1970, le Togo de la Bande signe des accords secrets de défense avec la France françafricaine, qui prévoient une assistance militaire technique fournie par Paris pour la formation en France des forces armées togolaises et des facilités de transit et d’escale pour l’armée française. Le Togo de la Bande est ainsi une excroissance du territoire franco-françafricain dont l’armée française peut voler au secours du pouvoir bandit quand il est menacé comme en septembre 1986. Durant le conflit du Tchad, l’aéroport de Niamtougou, dans le Nord du pays, a servi d’escale aux troupes françaises.

La « stabilité » implique pour le Togo de la Bande une insertion très poussée de l’armée dans les structures et les rouages militaro-françafricains. Ainsi les armées de terre, de l’air et la marine sont-elles de purs produits françafricains, de même en est-il du Régiment paracommando, de la Garde présidentielle, de la Force d’intervention rapide, du Régiment de soutien et d’appui, des quatre Régiments interarmes du pays, sans oublier la gendarmerie, la police, des différents services de renseignement ou de l’Ecole de formation des officiers des FAT à Pya. Même si Paris entend recevoir de moins en moins de stagiaires africains dans ses académies militaires en créant sur place, en Afrique, des structures de formation à vocation régionale, le Togo de la Bande continue à bénéficier d’attentions particulières dans la nouvelle politique de défense définie en 1998 par Paris.
Et le Togo de la Bande entend jouer un rôle de premier plan au sein du RECAMP (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) initié à Paris en 1998 pour contrer les Américains dans la gestion des crises et conflits sur le continent. Avec la bénédiction de Paris, le Togo de la Bande n’hésite pas à envoyer des contingents de militaires, sous l’égide de l’ONU, sur les fronts de crise où les autorités françafricaines savent jouer parfois avec habileté les pompiers pyromanes après avoir instrumentalisé le supposé « tribalisme atavique des Africains » pour leurs propres intérêts. Par ailleurs, le Togo et la France françafricains conduisent souvent des manœuvres militaires conjointes sur le territoire togolais, permettant à la puissance tutélaire d’avoir une connaissance géo-militaire détaillée du territoire qu’il maîtrise de toute façon par d’autres moyens. N’est-ce pas par exemple l’Institut géographique national français qui établit les relevés topographiques et cartographiques du Togo ? Ce partenaire parraine aussi des opérations de type « Kompienga 98 » rassemblant à Kara (ville natale du chef de Bande togolais) huit pays d’Afrique occidentale et centrale pour restaurer et maintenir la paix. Ce qui n’a point empêché l’éclosion du conflit ivoirien où les protagonistes sont pratiquement les mêmes qu’au Kompienga.
La DGSE et la DST ont des antennes à l’ambassade de France à Lomé dont les responsables sont aussi des conseillers du chef de Bande. Lorsque des intérêts françafricains (Lycée, Centre culturel, restaurant Okavango) ont été plastiqués en mai-juin 2003 à Lomé, les enquêtes ont été menées conjointement entre ces services de renseignement et leurs homologues togolais, selon les propos de l’ambassadeur Jean-François Valette (Tribune du peuple, 86, du 3 septembre 2003).

Dans des domaines autres que militaires, la confusion entre les deux partenaires est telle que dans leur face-à-face, les têtes rentrent en collusion fusionnelle et finissent par former une seule tête françafricaine à double visage : l’un « franco » et l’autre « togolo ». N’oublions pas que c’est de concert avec ses homologues Bongo, Biya et Hassan II que le chef de Bande était intervenu auprès de Mitterrand au début des années 1980 pour faire virer Jean-Pierre Cot, trop attentif aux droits de l’Homme, de son ministère de la Coopération. Par ailleurs, dans Libération du 26 novembre 2003, Christophe Ayad et Annick Peigne-Giuly racontent comment le pouvoir de la Bande et l’ambassadeur de France au Togo interviennent pour interdire des interviews d’opposants sur RFI où « depuis [octobre 2002], un usage s’est installé : chaque fois qu’un opposant passe à l’antenne, ils préviennent Lomé… qui brouille l’émetteur local ». La situation n’est pas brillante pour la presse internationale non plus à la lecture de l’article de Franck Ekon sur le www.letogolais.com/article.html?nid=1177. L’auteur révèle comment le pouvoir bandit met la pression sur les correspondants de la presse internationale, notamment de RFI et l’AFP, en les harcelant, en intervenant auprès de leurs hiérarchies qui passent le clair de leur temps à courber l’échine, à ramper tête baissée dans leur nudité déontologique, en affectant les « indésirables » ailleurs quand ils ne sont pas purement et simplement virés de leur poste.
De son côté, la France françafricaine a aussi les coudées franches en CDI togolaise. C’est tout logiquement qu’elle trouve normal de donner son aval à des nominations de Togolais à certaines hautes fonctions, à des postes ministériels ou d’ambassadeurs quand elle ne suggère pas des noms. Dans la petite élite togolaise, elle a ses hommes adoubés qu’elle cherche à incorporer au système bandit sur des postes stratégiques pour l’avenir de ses intérêts. Il est certain que la désignation de Edem Kodjo par exemple à la primature en 1994, alors qu’il ne remplissait pas les conditions politiques à l’Assemblée nationale, était une stratégie françafricaine pour casser l’opposition qui n’avait rien fait pour contrecarrer la manœuvre. De même le lieutenant-colonel Antoine Laokpessi a été viré de la direction de la gendarmerie sur intervention de Paris à cause de l’image détestable qu’il donnait de son institution, vitrine de la France françafricaine. Les ambassadeurs de France au pays de la Bande, en fonction de leurs personnalité et profil idéologique, sont des gouverneurs, dont les avis sont sollicités pour un oui et un non. De son côté, la Bande traduit le moindre étourdissement, le moindre hoquet, le moindre éternuement ou la moindre lassitude de la France françafricaine comme un signe de lâchage. Elle se met au garde-à-vous, plus raide encore, en multipliant toutes sortes de prévenance, de révérence et de courbette, comme les arrestations arbitraires de mai-juin dernier lorsque des intérêts franco-françafricains ont été touchés. Comment dans ces conditions, une CDI peut-elle devenir une démocratie et un Etat de droit (démocratique) ?


1.4 - Une CDI n’a pas besoin de démocratie mais de développement

En février 1990, à Abidjan chez le sous-traitant continental de la politique françafricaine, Houphouët-Boigny, avec le sens de l’à propos qui le caractérise, Jacques Chirac, alors maire de Paris déclarait: « Pour les pays en développement, le multipartisme est une erreur politique », « une sorte de luxe pour les pays en développement, qui doivent concentrer leurs efforts sur leur expansion économique, n’ont pas les moyens de s’offrir ». Il poursuit en ajoutant que « de toute façon le multipartisme n’est pas lié à la démocratie puisqu’il y a des pays à parti unique où la démocratie s’exerce au sein de ce parti unique » et qu’« en revanche, il y a des régimes de pluralisme où la démocratie n’est pas respectée ». Tout naturellement le modèle pour les pays en développement est tout trouvé, c’est le régime monopartiste à démocratie interne avec « naturellement le respect de la liberté et de la dignité des personnes ». Et l’ancien Premier ministre de France et maire de Paris de conclure que c’est ce qui « se passe dans un grand nombre de pays africains » et permet d’agréger les nombreuses « tribus » qui les composent.

Il est inutile de dire que cette énième sortie « abracadabrantesque » de Chirac a soulevé en son temps beaucoup de réactions et de tollé comme entre autres la « Lettre ouverte à Mr. Jacques Chirac président du RPR » datée du 2 mars 1990 émanant du « Forum panafricain pour la démocratie ». Elle appelle toutefois trois observations intéressantes :
D’abord, il y a un rapprochement entre cette déclaration abidjanaise et celle, plus récente, faite le 3 décembre 2003 à Tunis chez son homologue et « ami » Ben Ali. Il montre que le regard du Président franco-françafricain n’a pas bougé d’un iota depuis plus d’une décennie sur la question démocratique en Afrique. Il ânonnait en effet auprès de son hôte tunisien que : « Le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation, d’avoir un habitat. Et, de ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays. Nous avons chacun nos critères d’appréciation ».
Ensuite il n’y aucune différence notable entre Jacques Chirac et son autre grand ami le chef de bande togolais Eyadéma à propos de la démocratie et des droits de l’homme. Ce dernier ne déclarait-il pas dans une confusion des genres et dans son style particulier : « On dénie à ce groupe d’hommes [c’est-à-dire le tiers-monde] le plus élémentaire des droits : celui de vivre, alors qu’on le reconnaît aux animaux, qui ont droit à la protection. Le droit de l’Homme signifierait-il le droit de mourir de faim, d’ignorance et de maladie ? Que signifie la liberté d’expression lorsqu’on ne sait ni lire ni écrire ? ». Il réclamait en revanche de substituer aux « droits de l’homme théoriques » ceux « plus concrets de disposer du minimum vital ». Le chef de Bande togolais tenait ce discours à l’occasion du renouvellement des accords ACP-CEE en 1984, plus connus sous l’appellation Lomé III, où il s’était fermement opposé à l’insertion des droits de l’Homme dans lesdits accords. Pour lui comme pour Chirac, le développement économique primait et prime encore sur les droits humains. Vingt ans plus tard, c’est en vain qu’on scrute l’horizon pour voir poindre ce développement économique tant promis qui conférerait à chaque Togolais son droit concret de minimum vital. Ce sont plutôt la décomposition sociale et la pourriture des mœurs qui brillent dans le ciel togolais comme pour narguer le bon sens.

Enfin, Jacques Chirac a exprimé des idées largement partagées au sein de la classe politique françafricaine. La démocratie et les droits de l’homme ne sont pas des denrées comestibles pour les Africains, qui ne sont pas encore matures pour leur consommation, surtout lorsque ces Africains sont ressortissants des CDI comme le Togo de la Bande. Ce que propose Chirac pourrait s’appeler « démocrature », cet alliage manqué où l’on essaie en vain de loger la dictature bandite dans les habits institutionnels de la démocratie. Mais il faut reconnaître que les propos chiraquiens représentent une formidable évolution par rapport aux décennies 1970 et 1980. Dans ces années-là, les dictatures, surtout lorsqu’elles sont militaires, étaient magnifiées et considérées comme « naturelles », « normales » ou « allant de soi » pour les pays africains. Des théories développementalistes ont légitimé ces discours dictatorophiles quand on pense aux « modernizing soldiers » d’un Samuel Huntington et aux « militaires bâtisseurs d’Etat-nation » d’un Bernard Asso par exemple. Souvenons-nous aussi de la rengaine selon laquelle les partis uniques étaient mieux aptes à faire « l’intégration nationale et le développement économique », etc. Il y avait un consensus dans le monde scientifique d’alors qui validait le discours des hommes politiques africains, lesquels validaient à leur tours ceux des scientifiques, et la boucle est bouclée. Jacques Foccart pouvait aller se pavaner, l’air heureux, dans les CDI distribuant à tour de bras des brevets de satisfecit à ses laquais et domestiques locaux, comme dans l’emblématique Togo de la Bande le 13 janvier 1971. A partir des années 1990, avec la vague démocratique, ce vieux discours a accusé un retard très perceptible chez Chirac et ses « amis » dictateurs africains.

La Françafrique a toujours considéré que ses intérêts bien compris en Afrique ne peuvent pas être sauvegardés par une démocratie en bonne et due forme. Elle peut faire des concessions et tolérer à la rigueur une démocrature. En avril 1991, au plus fort de la demande démocratique, le pouvoir mitterrandien a fourni à la Bande togolaise du matériel policier (gaz lacrymogène, balles, matraques, gilets pare-balles, etc.) pour réprimer les manifestations de rue. En décembre de la même année, il refusa d’intervenir pour sauver la primature de transition prise dans une lutte à mort avec la soldatesque bandite. Les élections frauduleuses qui ponctuent les moments forts de la démocrature ont toujours été entérinées par les autorités franco-françafricaines. Jacques Chirac, dans sa grande sagesse françafricaine, ne disait-il pas que si l’on ne laissait pas les dictateurs remporter les élections ils n’en organiseraient plus ? Jusqu’à ce jour, n’a-t-il pas assis son séant royal sur le rapport défavorable à son « ami » Eyadéma, rapport produit par la délégation officielle des observateurs de la Francophonie lors des élections présidentielles de juin 2003 ?

Comment les élites françafricaines peuvent-elles voir, dire et faire quelque chose sur l’Afrique qui soit différent de ce que produisent leurs neurones marinés dans la saumure composée de la malédiction de Cham, de l’esclavage et de la colonisation qui perdurent sous les traits du culturalisme lévy-bruhlien ? Comment peuvent-elles rompre avec leur propre conditionnement ? Surtout qu’au bout du compte il y a des intérêts palpables faramineux ? Mais Docteur Diafoirus vous dira que vous êtes en train de faire de la survictimisation (alors que le questionnement est valable dans les deux sens) et vous prescrira l’ordonnance de la sagesse de trois simiens qu’il faut refuser avec véhémence. Parce que, entre autres, simplement, celui qui hurla un jour d’été 1967 au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal « Vive le Québec libre » ne l’a jamais fait pour l’Afrique, surtout en ce 30 janvier 1944 à Brazzaville lorsque l’occasion lui fut pourtant donnée. En CDI, on n’a pas besoin de liberté et de démocratie, mais de développement pour manger : n’est-ce pas là le destin du Nègre prescrit par le Blanc depuis la nuit des temps ? Surtout quand le roi nègre, choisi par lui, adhère superbement et fièrement à cette proposition humiliante contre quelques grains de lentilles ?

PS: Rendez-vous fin janvier 2004 pour la deuxiéme partie du volet IV : La Bande et les lobbies.

Meilleurs vœux de bonheur à toutes et à tous.


Chicago (USA), 10 janvier 2004
Comi M. Toulabor
Directeur de recherche FNSP
CEAN-IEP de Bordeaux

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