26/09/2022

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Commémorer avec faste le cinquantenaire du 27 avril 1958

Par Atsutsè Kokouvi AGBOBLI.

N’en déplaise à ceux qui ne connaissent pas les grandes dates fondatrices de l’histoire de leur peuple, le 27 avril 1958 rêvait pour notre pays, le Togo, une date d’importance considérable et un évènement de portée historique. Ce jour, s’étaient tenues sous la supervision quelque peu vigilante d’une mission d’observation de l’Organisation des Nations unies (ONU), des élections législatives anticipées, imposées par l’organisation universelle pour départager les nationalistes, partisans de l’indépendance totale du pays et les partisans d’une politique de collaboration avec la France.
Alors que la France, la puissance administrante du mandat de la Société des Nations (SDN), de 1919 à 1945 et de la tutelle de l’ONU de 1945 à 1960, avait pris toutes les dispositions pour assurer la victoire à ses poulains togolais au point que les nationalistes ne croyaient plus à leur victoire, l’issue du scrutin étonna tous les observateurs de la scène politique togolaise.

La victoire du Front des partis nationalistes notamment le Comité de l’Unité Togolaise, la JUVENTO voire l’aile nationaliste du Mouvement populaire togolais (MPT), soutenu par le puissant syndicat des travailleurs de la section togolaise de l’Union générale des travailleurs d’Afrique noire (UGTAN), ouvrit la voie deux ans plus tard, jour pour jour, à l’indépendance effective du Togo, le 27 avril 1960. A ce titre, le 27 avril 2008, cinquantenaire du scrutin du 27 avril 1958, est et reste la date fondatrice de l’indépendance togolaise. A ce titre, il mérite d’être commémoré en grandes pompes par le peuple togolais tout entier comme prélude au cinquantenaire de l’indépendance, le 27 avril 2010.

UNE DATE CHERE AU PEUPLE TOGOLAIS

Pour avoir été marquée du sceau de la victoire décisive du peuple togolais sur le colonialisme, la date du 27 avril 1958 aurait pu être celle de la proclamation de l’indépendance du Togo anciennement sous mandat de la SDN et sous tutelle de l’ONU et administré par la France. En fait, depuis les premières élections libres et transparentes, gagnées en 1946 par les nationalistes du CUT, la puissance administrante s’est efforcée d’organiser et de faire gagner les élections suivantes notamment celles 1951, 1952 et 1956 par ses partisans.
Et malgré leur audience qu’ils savaient majoritaire dans le pays, les nationalistes, convaincus que les colons tenaient à leur faire mordre frauduleusement comme à l’accoutumée la poussière, avaient choisi de boycotter systématiquement ces scrutins aux résultats généralement connus à l’avance.
Avec la précipitation par les Britanniques de la date de proclamation de l’indépendance de la Gold Coast, prévue pour le 7 mars 1957, dans le but de permettre à son premier ministre, la panafricaniste Docteur Kwame Nkrumah d’annexer le Togo sous administration britannique, la France avait jugé nécessaire d’emboîter les pas à leurs rivaux britanniques et faire évoluer le Togo sous administration française vers l’autonomie.

La Loi-cadre adoptée par le Parlement français, en 1955, sur l’initiative du socialiste Gaston Defferre, ministre de la France d’Outre-mer et portant évolution de l’administration des possessions françaises d’Afrique vers l’autonomie et appliquée en premier au Togo débouchait un projet de constitution prévoyant la création de la République Autonome du Togo (RAT) : boycotté par les nationalistes, le référendum constitutif remporté par les partisans de la présence française, conduit évidemment à la proclamation, le 28 octobre 1956, de la RAT avec M. Nicolas Grunitzky comme premier ministre.
Mais, quand la France, puissance administrative demanda à l’ONU la levée de la tutelle compte tenu de l’évolution progressive du Togo vers le self-government, la demande n’a pas manqué de poser problèmes au point d’être soumise à de nouvelles élections législatives au Togo sous tutelle de l’ONU.
En effet, sur la pression de celles-ci auprès desquelles les nationalistes togolais avaient des oreilles attentives voire favorables, l’administration française dut accepter le principe de nouvelles élections législatives, supervisées par une mission d’observation des Nations unies.
Malgré la présente de la mission d’observation des Nations unies, des mesures discrètes avaient été prises pour que les nationalistes perdent ces élections législatives anticipées qu’ils voulaient transformer en un référendum d’autodétermination du peuple togolais.

Par une série d’actes notamment deux lois adoptées par l’Assemblée Législative du Togo, des décrets pris en conseil des ministres et des arrêtés du ministre de l’Intérieur, les conditions de l’organisation des élections législatives anticipées du 27 avril 1958 furent légalement établies : il s’agit de la Loi n° 58-30 du 20 février relative à l’élection des membres de l’Assemblée Législative, la Loi n° 58-33 du 3 mars 1958 relative à l’organisation de la Justice, le Décret n° 58-36 du 26 mars 1958 définissant les circonscriptions électorales pour les élections à la Chambre des Députés, le Décret n° 58-44 du 5 avril 1958 relatif au contentieux des élections à la Chambre des Députés, un Rectificatif du 12 avril 1958 au décret 58-44 du 5 avril, relatif au contentieux des élections à la Chambre des Députés, l’Arrêté n° 22/INT/PT/ du 11 avril 1958 du ministre d’Etat, de l’Intérieur et des Postes et Télécommunications portant création de bureaux de vote dans les cercles d’Anécho, Tsévié, Klouto, Atakpamé, Sokodé, Bassari, Lama-Kara, Mango et Dapango, en vue de des élections du 27 avril 1958 à la Chambre des Députés et enfin, l’Arrêté n° 23/INT/PT/ du 12 avril 1958 du ministre d’Etat, de l’Intérieur et des Postes et Télécommunications portant création des bureaux de vote dans le cercle de Lomé en vue des élections du 27 avril 1958 à la Chambre des Députés
De fait, des instructions discrètes, doublées de manœuvres d’une subtilité consommée, furent prises et appliquées pour réduire au strict minimum l’inscription des électeurs favorables aux nationalistes sur les listes électorales. Les lois d’amnistie furent appliquées sélectivement pour empêcher des dirigeants politiques de se porter candidats aux législatives.
Bien sûr que ce n’est pas le lieu d’indiquer toutes les manœuvres, irrégularités et prévarications entreprises par les chefs acquis à l’Administration pour empêcher la tenue d’élections libres : répertoriés par les partis et organisations membres du Front nationaliste et portés à la connaissance de la mission d’observation des Nations unies, dirigée par le Haïtien Max Dorsinvile, Commissaire des Nations unies, ces manquements comprennent des inscriptions frauduleuses, un laxisme délibéré dans les inscriptions sur les listes électorales et la rétention délibérée des cartes électorale.
Il a fallu, sur requête du Commissaire des Nations unies, que le gouvernement togolais proroge le délai d’appel devant les juges de paix du 17 avril au 21 mars pour faire face à l’afflux des demandes d’inscription d’urgence.
De plus, l’Union des Syndicats du Togo dut hausser le ton en menaçant d’appeler à une grève générale de protestation, le 23 avril 1958.
Par contre, sur les 46 circonscriptions électorales que comptait le pays, dans celles supposées acquises aux partisans de la présence et de l’influence française, le nécessaire voire l’impossible fut fait pour que le plus grand nombre d’électeurs soient inscrits.
C’est dire qu’à l’approche du 27 avril 1958, certains dirigeants du CUT, fort inquiets des manœuvres de l’Administration se demandaient s’ils n’allaient pas encore une fois les boycotter.
Pour la campagne électorale officiellement lancée, le 6 avril, 1958, les agents de l’Administration notamment des chefs traditionnels reçurent beaucoup d’argent pour acheter les électeurs
Heureusement qu’une astuce fort habile fut trouvée. Elle consista tout simplement à mettre tous les électeurs sans distinction d’opinion politique face à leur responsabilité historique : il fut conseillé aux électeurs de prendre l’argent, leur argent, à eux proposé mais choisir de voter pour la liberté et l’indépendance et non trahir en optant pour la servitude coloniale.
Cette propagande subtile, menée par les militants et cadres chevronnés de la JUVENTO dans les milieux généralement favorables aux partisans de l’influence et de la présence française, changea la donne amenant ces électeurs à changer de camp et portant leurs voix sur les candidats nationalistes.

LA VICTOIRE DU PEUPLE TOGOLAIS TOUT ENTIER

A l’issue des résultats officiels, proclamés le 3 mai 1958, le Front nationaliste dominé par le CUT remporte trente (29) députés, l’Union des chefs et populations du nord (UCPN) dix (10), le Parti togolais du progrès (PTP) trois (3) et quatre indépendant (4), proches des nationalistes. Nul doute que la victoire revient aux nationalistes togolais toutes tendances confondues. Mais, dans la réalité, ce fut la victoire du peuple togolais sans distinction ethnique, régionale, religieuse et d’opinion politique.

En effet, les électeurs de l’UCPN regroupés sous la bannière des chefs traditionnels et de quelques cadres tribalistes et régionalistes patentés, généralement stipendiés et terrorisés par l’Administration et ceux du PTP, comprenant souvent des agents de l’Administration, tenus à la laisse de la perte de leur emploi, étaient en réalité des partisans secrets de la liberté et de l’indépendance de leur pays.
Le cas le plus connu fut celui du député et ministre Emmanuel Fiawoo de Tsévié : homme d’affaires florissant et baron et financier du CUT nationaliste dans sa région, il fut ruiné par des surcroîts d’impôts, de redevances, de taxes, de pénalités et de tracasseries et dut changer de camp pour bonne marche de ses affaires.
Bien des agents de l’Etat et des employés des maisons de commerce coloniaux étaient obligés de cacher leur opinion politique nationaliste pour conserver leur emploi et entretenir leur famille. Il n’empêche que discrètement, ils versaient des cotisations aux partis nationalistes et participaient secrètement aux souscriptions lancées pour financer les frais de voyage des délégués nationalistes aux Nations unies.
Certes, quelques compatriotes, trop compromis dans leur collaboration avec la puissance administrante dans son hostilité à l’indépendance du pays, n’avaient pas accueilli de gaieté de cœur la victoire des nationalistes et avaient choisi par crainte de représailles de quitter le Togo.

Dans la réalité, excepté un petit courant tribalo-ethnique et régionaliste avéré au sein de l’UCPN, les partisans de l’influence française qui penchaient pour l’indépendance progressive dans l’amitié avec la puissance administrante du Togo, à commence par Nicolas Grunitzky, le premier ministre de la République Autonome du Togo, était plutôt content que le peuple togolais ait choisi le camp de l’indépendance le 27 avril 1958.
Et surtout, avant que le général Charles De Gaulle, revenu au pouvoir en France, à la suite de la révolte des militaires à Alger, le 13 mai 1958, n’engage son pays, la France, dans la voie de la décolonisation sans indépendance réelle avec le projet de constitution de la Communauté franco-africaine. Ce qui donne au 27 avril 1958, un éclat particulier dans l’histoire de la décolonisation de l’Afrique noire.
Du reste, les élites françaises les plus perspicaces ne s’y étaient trompées comme d’ailleurs les étudiants africains dont les Togolais, les premiers intéressés.
En effet, à l’annonce des résultats, Jean Grandmougin, fameux éditorialiste à Radio-Luxembourg, n’hésita pas à proclamer sur les ondes : « Décidément l’Afrique bouge !

Au Togo, petit pays situé en Afrique occidentale, aux élections générales organisées sous la supervision d’une mission d’observation des Nations, les partis nationalistes ont remporté la victoire haut les mains. ».
Et le jeune étudiant togolais Edouard Kodjo, alors étudiant à la Faculté de Droit de l’université de Rennes, en France, ayant entendu de ses propres oreilles l’éditorial de Jean Grandmougin, de surgir de sa chambre d’étudiant à la cité universitaire et de monter en grandes enjambées au deuxième étage pour annoncer l’heureuse nouvelle au grand frère Bryhm Moudjibou, en hurlant et répétant à tue-tête « Nous avons gagné ! Nous avons gagné ! ». A tel point qu’il était pris, d’abord, pour un excité voire un fou avant que d’être excusé à cause de l’importance de l’évènement dont il eut la primeur.
De son côté, selon les dires de feu le président Gnassingbé Eyadema, alors qu’il était dans le bled algérien combattant les fellaghas nationalistes algériens, la nouvelle de la victoire des nationalistes aux élections du 27 avril 1958 l’avait porté aux nues. Sans l’accord de ses chefs plutôt réticents, il fit la tournée des popotes pour payer à boire à ses camarades de combat.

La journée du 27 avril 2008, cinquantenaire des élections d’une importance capitale pour le peuple togolais, ne saurait passer inaperçue. Ce cinquantième anniversaire des élections du 27 avril 1958 mérite d’être commémoré avec tout le faste requis et en souvenir de tous les ressortissants togolais qui avaient fait, ce jour, le double bon choix : celui de leur liberté retrouvée et celui de l’indépendance de leur pays.