08/12/2022

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Crise togolaise : Les « casseroles » des dirigeants et organisations internationales

Par Victory Toussaint

Certains chefs d’Etat africains, tout comme la CEDEAO, l’Union Africaine, l’Union Européenne, auraient voulu démontrer que la gouvernance se résume en fait dans l’art d’entuber les opinions, qu’ils ne se seraient pas pris autrement dans la gestion qu’ils ont eu à faire du dossier togolais. S’agissant particulièrement de la CEDEAO, qui a fait du dossier togolais son dossier, il y a beaucoup à dire.

Elle, qui portait sa réputation au talon à cause de son incapacité à remplir de façon satisfaisante ses missions et de sa compromission dans l’  » Internationale  » Françafrique, était pourtant entrée dans le dossier d’un bon pied. Elle avait réagi à la hauteur de l’attente des opinions africaine et internationale en condamnant sans réserve le coup d’Etat et en engageant un combat avec une fougue que l’on ne lui connaissait pas pour que non seulement toute la Constitution soit restaurée mais que l’on s’engage sur le chemin d’une refondation sans exclusive de la démocratie au Togo. Beaucoup sont revenus de leur antipathie première. On peut même dire que la charge contre le pouvoir illégitime impatronisé par les militaires togolais, de certains leaders africains était telle que l’on arrivait même à craindre qu’ils ne s’exposent à des humiliations à cause de leurs exigences jugées par moment excessives. Ainsi un Obasanjo ou un Alpha Oumar Konaré, qui ne tarissaient pas de dénonciations, allant même comme le président nigérian jusqu’à menacerbd’intervenir militairement au Togo, commençaient à être accusés d’en faire trop et de courir le risque de jouer leur honneur, ce d’autant qu’ils ne disposaient pas véritablement de bases légales pour contraindre par la force à restaurer l’ordre perturbé.

Mais l’un dans l’autre, on assistait comme à une restauration de la confiance africaine vis-à-vis des institutions continentales et particulièrement de la CEDEAO. Voilà, entendait-on dire, c’est comme ça que vous devez fonctionner, sans complaisance pour les fauteurs de coups d’Etat, les violeurs de Constitution. Le passé était en voie d’être oublié parce qu’on se disait qu’il vaut mieux tard que jamais. C’est donc tout naturellement qu’après la démission de Faure Eyadema, on pouvait comprendre qu’Olosogun Obasanjo plastronne et se fasse tresser des couronnes de lauriers sur la tête.

Mais l’exaltation sera de courte durée. Comme il est monté, le soufflé retombera laissant les observateurs à des désillusions, à des gueules de bois aussi sévères qu’au lendemain d’une mémorable cuite. A la pression maximale exercée par certains leaders africains, les organisations africaines et internationales pour la démission de Faure Eyadema, le retour à la normalité constitutionnelle, a succédé une dépression maximale par rapport au respect de toute la Constitution, aux corrections des erreurs commises durant le régime d’exception de trois semaines et par rapport aux engagements pris pour un processus de re-fondation démocratique non sectaire et exclusif. Du jour au lendemain, les grandes voix se sont tues. Plus d’envolées lyriques de Konaré, aphonie du président nigérian par rapport aux conditions calamiteuses de la démission qui laisse en plan des pans entiers de la restauration constitutionnelle.

Ce brusque ralentissement, pour ne pas dire ce jet d’éponge, a été assimilé à une démission, à un reniement des engagements pris notamment par rapport à l’association de tous les compétiteurs aux élections à venir. Des voix ont ainsi accusé particulièrement la CEDEAO, qui était allée dans son intervention jusqu’à se comporter comme un organe supérieur de la vie politique togolaise, d’avoir passé un  » deal  » avec Faure Eyadema, lui avoir fait la courte échelle avec une telle perfidie que les opinions n’y verraient que du feu. La manoeuvre semble avoir atteint son objectif à en juger par les timides réactions par rapport à cette attitude inqualifiable de la CEDEAO. Il y a certes cette intervention de Jean-Pierre Fabre qui restera un modèle du genre dans la dénonciation de la trahison de la CEDEAO, la CEDEAO qui ne dit rien sur le fait que Natchaba Sambaré n’ait pas été replacé à la présidence de l’Assemblée nationale pour assurer l’intérim, le fait que contrairement aux prescriptions de la loi fondamentale, ceux qui l’ont violée n’aient pas été sanctionnés, le fait que l’un des violeurs, le Conseil constitutionnel, ait été gardé en l’état comme instrument devant notamment valider en dernier recours les consultations à venir, le fait enfin qu’on ait laissé de côté les opposants qui ont fait des concessions et qui attendaient en retour que la parole donnée soit respectée sur le plan de l’organisation de compétitions électorales qui permettent à tout un chacun de se présenter. Mais cette intervention restera quasiment unique. Gilchrist Olympio, duquel on attendait une condamnation encore plus musclée sinon une déclaration de guerre, est non seulement resté plutôt timide mais a choisi le profil bas, allant même jusqu’à avoir des propos aimables pour ces chefs d’Etat et organisations internationales qui lui ont planté le couteau dans le dos. La CEDEAO, n’arrête-t-il pas de dire, fait ce qu’elle peut et elle mérite d’être encouragée ; la France est un grand pays dont le Togo a besoin, l’Union Européenne, qui fait beaucoup pour le Togo, doit continuer. Alors que beaucoup sont perplexes sur cette attitude, des questions fusent. S’agit-il là d’une volonté de ménager la CEDEAO et la France pour obtenir quelques concessions ou pour éviter d’avoir à se battre sur plusieurs fronts et de façon inégale ? Gilchrist Olympio veut-il rassurer les Français qui ont peur des ruptures radicales sinon violentes, faire comprendre à Chirac que l’alternance n’est pas forcément synonyme de rupture avec la France et avec la  » françafrique  » ? Veut-il, au-delà de la France, rassurer les militaires togolais, les tenants du régime Eyadema vis-à-vis desquels son langage au surplus réconciliateur est manifestement adressé ? Autant de questions qu’on se pose et se repose.

Mais s’il en est un qui ne s’embarrasse pas de toutes ces questions, qui met même les pieds dans le plat, c’est Koffi Yamgnane. L’homme demeure égal à lui-même, carré dans ses propos. Il déclare dans le Nouvel Observateur du 25 03 05 :  » Je suis obligé de faire confiance à la CEDEAO quoique les Togolais ont le sentiment d’avoir été trahis. Je suis là pour porter leur sentiment parce qu’ils vivent dans cette situation. Je suis là également pour témoigner que la CEDEAO n’a pas fait jusqu’au bout ce qu’elle aurait dû faire pour que les choses se passent mieux au Togo. Elle a bien démarré mais elle a lâché la pression trop vite « . Le franco-togolais va plus loin en accusant la CEDEAO d’avoir été à l’origine d’une démission factice de Faure Eyadema :  » Il continue d’utiliser l’avion présidentiel pour ses déplacements alors que c’est l’armée qui continue à commander. Rien n’a changé. Manifestement, la CEDEAO s’est retirée trop tôt, trop vite « . Ce qu’il dit de façon directe à la CEDEAO, pour faire tomber les masques, il le dit tout uniment à la France :  » Mais il faut que les Français comprennent que leurs intérêts doivent passer après ceux des peuples africains. La françafrique, le paternalisme, le néo-colonialisme, que tout cela soit fini. Je ne dis pas ça seulement pour Chirac. Mitterrand n’a pas fait mieux. Je n’ai jamais eu l’habitude de mâcher mes mots « .

Sur ce point précis, Koffi Yamgnane sort des vérités qui expliquent que l’opinion française (qu’on sait quant au fond attachée aux vertus de liberté, d’égalité, de fraternité qui font l’âme de la France) ne réagisse pas comme il le faut par rapport à l’injustice que font régner leurs dirigeants sur le continent africain. Ils se retrouvent tous de gauche comme de droite, comme larrons en foire, pour faire des coups bas lorsqu’il s’agit de tirer le maximum des Etats africains. Koffi Yamgnane a la dent plus dure (parce que de la famille) vis-à-vis du Parti socialiste. Le PS, leader de l’opposition, en situation favorable pour conduire l’alternance, il ne pratique pas, s’agissant de l’Afrique, une politique différente de la Droite comme hier par rapport à la décolonisation, comme hier par rapport à l’Algérie, il a des compromissions en adoptant des positions quasi-identiques à celles de la Droite. En effet, certains dossiers, fait-on remarquer de plus en plus, comme le dossier ivoirien ou togolais, auraient pu être utilisés par le parti de François Hollande comme thème de mobilisation de l’opinion, thème de campagne pour déstabiliser le pouvoir mais la Gauche non seulement ne le fait pas mais emboîte plutôt la position du pouvoir.

Koffi Yamgnane, qui déplore cette situation s’agissant du Togo, accuse la disparition de l’ancienne classe  » qui avait des liens avec l’Afrique, qui la comprenait, qui respectait ses dirigeants « .

Mais la vérité, c’est que la Gauche comme la Droite, a commis les mêmes péchés en Afrique, péchés d’exploitation des richesses africaines, péchés de circulation des  » valises « , péchés de vente d’armes, de financement, de déstabilisation et même de pratiques génocidaires. Le cas du Rwanda, de la Centrafrique, de la Côte d’Ivoire, du Liberia.. sont là qui recèlent des connexions insoupçonnées qui forcent, par-delà les différences idéologiques et d’intérêt, des solidarités entre la Gauche et la Droite. On comprendra que face à un tel contexte, la justice, la liberté, la démocratie, n’aient pas la même valeur pour les politiques français selon qu’ils ont comme théâtres la France ou l’Afrique.

Publié le 27 Mars 2005 dans San Finna (Ouagadougou)