05/12/2022

Les actualités et informations générales sur le Togo

Godwin TETE: Ce que Gbagbo fait aujourd’hui, cela s’est fait au Togo plusieurs fois

L’écrivain Godwin Tété, un acteur de première heure de la lutte démocratique au Togo revient dans cet entretien sur les soubresauts que l’Union des forces de changement (Ufc) a connus ces derniers mois et qui ont mené à la création de l’Alliance nationale pour le changement (Anc). Il aborde également la crise ivoirienne et fustige la communauté internationale pour son laxisme au Togo, ce qui encourage des comportements anti-démocratiques dans d’autres pays sur le continent.

Vous n’étiez pas présent au pays quand l’Anc a vu le jour, comment avez-vous accueilli la nouvelle ?

J’ai accueilli la création de l’Anc avec beaucoup de joie, d’autant plus qu’à l’instar de mes collègues qui sont restés sur place, j’ai attendu le récépissé du nouveau parti avec beaucoup d’appréhension et d’anxiété si bien que le jour où j’ai appris que ce papier a été délivré, j’ai envoyé une petite note d’encouragement et de félicitation à mes compagnons restés à Lomé. Pour me résumer, j’ai été très heureux de voir que même si le Rpt a réussi à démanteler l’Ufc, l’Ufc est renée de ses cendres comme un nouvel outil de combat démocratique.

Après la création de ce parti, il y a eu beaucoup de choses qui se sont passées, avec notamment l’exclusion de neuf députés proches de l’Anc. Comment avez-vous vécu ces événements ?

De même que nous qui sommes de la diaspora togolaise nous nous réjouissons lorsqu’il y a un événement heureux dans notre pays, de la même façon, nous sommes très affligés chaque fois qu’il se passe des choses hors du commun. Sur cette affaire, j’avais écrit un article titré, « Le Togo, encore un nouveau coup de force de la Cour constitutionnelle » où j’ai dit que ce qu’a fait la Cour est un vilain précédent. Notre petit pays vient de créer encore pour toute l’Afrique, une très mauvaise jurisprudence.

Aujourd’hui dans le monde entier, je veux parler du monde civilisé, quel que soit le bord politique d’une personne qui est candidate à la députation, lorsque cette personne obtient la confiance de ses électeurs, elle devient automatiquement un élu de la nation, elle n’appartient plus à tel ou tel parti et par conséquent, tant qu’elle n’a pas démissionné elle-même de l’assemblée, elle reste députée jusqu’à la fin de la législature.

Dans le cas concret du Togo, je dis que c’est encore le voleur qui crie au voleur. Ces députés n’ont rien fait de mal, ce ne sont pas les gens qui les ont élus qui les démettent aujourd’hui, ce sont des gens qui ont des intérêts inavoués, qui cherchent à revenir à une Assemblée monocolore et monovocale qui sont en train de jouer à ces jeux là. Mais le peuple togolais doit avoir assez de courage pour dire non à tout ça, parce que le peuple ne mérite pas cela. Je le dis sans crainte car à mon âge je peux mourir, je n’ai aucune crainte. Nous allons mourir nous tous un jour, mais il faut mourir pour une cause noble car l’homme ne vit pas seulement du pain, il vit aussi de dignité.

Etes-vous surpris de ce qui se passe aujourd’hui, vous qui connaissez assez bien M. Olympio, est-ce que vous vous attendiez à ce revirement spectaculaire ?

Le mot surprise est trop faible, nous sommes nombreux à être littéralement rendus malades par ce qui se passe depuis la signature de ce que moi j’appelle le pacte contre nature. Mais un frère que nous avons adoré hier, nous n’allons pas aujourd’hui cracher sur lui pour le principe, parce que nos ennemis communs nous rigoleraient au nez, se moqueraient de nous car cela reviendrait à dire que nous-mêmes nous n’avons pas été à la hauteur de la tâche, nous aurions dû savoir avec qui nous travaillions.

Comment appréciez-vous le combat que mène aujourd’hui Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire et le parcours de Gilchrist Olympio qui a eu à croiser le chemin du leader du RDR ?

Pour commencer, moi j’accuse tout d’abord la soi-disant Communauté internationale. Supposons que Gbagbo ait triché en Côte d’Ivoire, je ne suis pas là pour prendre position, mais je prends les choses objectivement, ce que Gbagbo fait aujourd’hui, cela s’est fait dans notre pays plusieurs fois ! Est-ce que Eyadema a jamais gagné une élection au Togo ? Et son fils, a-t-il jamais gagné d’élection ici ? Est-ce que la Communauté internationale n’était pas là, elle ne savait pas ce qui se passait au Togo et pourquoi aujourd’hui ils font une telle levée de boucliers contre Gbagbo ? S’ils avaient tapé du poing sur la table dans un cas comme le nôtre, peut-être que Gbagbo ne serait pas en train de faire ce qu’il fait actuellement. Ils ont plutôt cautionné ces choses là et fort de cela, aujourd’hui Gbagbo refuse de céder le pouvoir. C’est de l’hypocrisie. Premièrement c’est parce que Gbagbo est un anti-néocolonialiste. Je vous donne un exemple très simple, tout récemment quand Sarkozy a convoqué les chefs d’Etat d’Afrique, comme des ouailles, ils ont tous accouru, seul Gbagbo avait dit non. En second lieu, je pense qu’il y a beaucoup plus à manger en Côte d’Ivoire qu’au Togo. A part le phosphate nous n’avons plus rien à offrir alors qu’on nous dit que la Côte d’Ivoire est le premier producteur de cacao au monde. Les Russes par exemple ont des usines de fabrication de chocolat en Côte d’Ivoire, il faut bien qu’ils trouvent le cacao quelque part pour faire fonctionner leurs usines. Donc peut-être c’est parce que ces Occidentaux trouvent beaucoup plus à manger là-bas qu’ici, qu’ils nous laissent dans notre misère et ils vont faire la guerre à Gbagbo.

Je suis loin de soutenir les élections truquées car il est grand temps que l’on respecte la volonté des peuples africains. Mais il faut que cette Communauté internationale nous aide dans ce sens là et non pas jouer aux hypocrites comme ils sont en train de le faire en Côte d’Ivoire.

Selon vous, à quoi doit s’atteler l’Anc aujourd’hui pour avoir la même ampleur que l’Ufc d’antan ?

Les responsables de l’Anc doivent tout faire pour faire asseoir le nouveau parti à tous points de vue, du point de vue combat, du point de vue idéologique, du point de vue lobbying sur le plan international, il faut que l’Anc ne se replie pas sur elle-même. Nous devons tendre la main à tous les coins de rue et à toutes les forces progressistes.

Les responsables de l’Anc doivent-ils seulement se limiter aux marches de protestation et aux mouvements de rue ?

Ce n’est certes pas suffisant, mais c’est nécessaire. Vous savez en mathématique la fameuse formule « nécessaire n’est pas suffisant » ! J’ai même fait un papier sur la question que j’ai intitulé «Démocratie et manifestations de rue ». Tant que les rapports de force seront ce qu’ils sont au Togo, il faut imaginer d’autres formes de lutte, mais il ne faut pas abandonner ce qu’on fait déjà, c’est-à-dire les marches.

Que pensez-vous de ce groupe d’intellectuels qui est autour de Gilchrist Olympio et qui se cache derrière le pseudonyme des « Ablodéviwo » pour s’attaquer à tous ceux qui refusent de suivre leur mentor dans son aventure?

Beaucoup de ceux qui prétendent être aujourd’hui des intellectuels «Ablodéviwo», ne connaissent pas le sens de la lutte de l’Ablodé. J’ai le sentiment qu’ils ne connaissent même pas Gilchrist. Je ne les en veux pas tellement. Aujourd’hui c’est le voleur qui a l’habitude de crier plus fort au voleur. Les vrais Ablodé, c’est ceux qui disent non à un certain acte contre nature. Les autres ont leurs raisons, je ne souhaite pas les juger, mais ils sont loin de me convaincre moi que c’est leur droit qui est juste et qu’il faut les suivre.

Entretien réalisé par Olivier Adja