09/12/2022

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Homélie de Mgr KPODZRO, Archevêque de Lomé, pour les suffrages de l’âme d’Eyadéma

Homélie prononcée par son Excellence Mgr Philippe Fanoko KPODZRO, Archevêque de Lomé, à la messe concélébrée, le 10 mars 2005, pour les suffrages de l’âme de son excellence Etienne Gnassingbé Eyadéma, Président de la République togolaise, décédé le 5 février 2005

L’allégorie que j’avais développée à Aneho en 1995, lors de la messe d’enterrement de Mgr Victor Hounnaké et qui m’a valu, après les cérémonies, les félicitations du chef de l’Etat, qu’il me soit permis de la reprendre aujourd’hui, au début de l’homélie de cette concélébration eucharistique demandée par le gouvernement pour les suffrages de l’âme de son Excellence Gnassingbé Eyadema, président de la république togolaise.

Excellences, Monsieur le Premier Ministre et les membres de son gouvernement,
Excellences Messieurs les ambassadeurs et les membres des corps diplomatique
et consulaire,
Honorables Députés à l’Assemblée Nationale,
Révérends Pères,
Révérends Frères,
Révérendes Sours,
Frères et Sours en Christ,

Il est un prédicateur qui prêche, non pas dans une ville ou dans un pays, mais dans le monde entier. Il ne s’adresse pas seulement aux fidèles, mais aussi aux prêtres, aux évêques ; il a droit d’entrer au Vatican et de parler au Pape lui-même. Les gardes qui veillent aux portes des palais présidentiels des plus hautes instances politiques ne savent lui opposer la moindre résistance quand il se rend en audience chez un souverain, fût-il le plus puissant des empereurs ou le plus prestigieux président de la République. Sur tous et partout, il est sûr de produire une impression profonde. Ce grand prédicateur, c’est la mort.

N’ayant pas trouvé notre chef d’Etat dans sa résidence de Lomé II, l’ayant cherché en vain au siège du Palais de la Présidence et dans les appartements du château de Pya, ce messager de Dieu a rejoint notre chef d’Etat dans son avion, en plein vol, dans les airs, aux environs de la Tunisie. C’est là qu’il lui a notifié le jour, l’heure, la minute et la seconde où il doit
quitter ce monde, cette terre, et tout ce qu’il aime, pour rejoindre la maison du Père Eternel, le Créateur tout-puissant.

Oui, « il est statué que les hommes meurent une seule fois » (He 9, 27).

Il est statué. Lorsque les hommes ont pris une décision, souvent, on peut les faire changer d’avis, grâce à des intercessions, des présents, des habiletés d’avocats.

Mais dans ce cas-ci, la décision est irrévocable.

Que les hommes meurent. Tous les hommes, chacun de nous, en fin de compte, est un condamné à mort. un mort en sursis. L’espace plus ou moins long qui s’écoule avant l’exécution de la décision est une simple question de temps, un délai, mais non une grâce. La sentence est portée.

Une seule fois. Pour le voyage suprême, il n’y a pas de billet aller-retour. On va, mais on ne revient point. Cette loi est vérifiée par les siècles.

Où sont ces Patriarches dont l’Ecriture Sainte, au chapitre 5 de la Genèse, nous rappelle l’extraordinaire longévité, concluant toujours par le même refrain funèbre : « Et il mourut ! »?

– Tout le temps qu’Adam vécut fut de 930 ans, et il mourut !
– Tout le temps que Seth vécut fut de 912 ans, et il mourut !
– Tout le temps qu’Enos vécut fut de 905 ans, et il mourut !
– Tout le temps que Caïnan vécut fut de 910 ans, et il mourut !
– Tout le temps que Malaléel vécut fut de 895 ans, et il mourut !
– Tout le temps que Jared vécut fut de 962 ans, et il mourut !
– Tout le temps que Mathusalem vécut fut de 969 ans, et il mourut !
– Tout le temps que Lamèh vécut fut de 777 ans, et il mourut !

Morts les Patriarches. et tous les autres.

Où sont les héros antiques ? Assurbanipal, Périclès, Alexandre le grand, Ramsès II, Nabuchodonosor, César, Auguste.

Où sont les grands hommes, bons ou mauvais, de notre époque ? Napoléon Bonaparte, Charles De Gaulle, John Kennedy, Garibaldi, Schumann, De Gasparri, Hailé Sélassié, Kwame N’Krumah, Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouet Bouagny ?

L’histoire est le grand cimetière de l’humanité ; la mort est le gouffre qui engloutit tant de générations et chaque minute est un pas vers ce gouffre.

Où sont les Pasteurs ? Où sont, ici au Togo, nos Pères dans la foi ; leurs Excellences Nosseigneurs Franz Wolf, Jean-Marie Cessou, Bernard Atapkah, Joseph Strebler, Jérôme Linguinheim, Chrétien Matawo Bakpessi, Ernest Patili Assi, Barthélemy Hanrion et Pierre Koffi Seshie ? La liste est déjà longue.

Oui, les Evêques meurent comme les Prêtres, et les Prêtres meurent comme les simples fidèles. Les Papes meurent comme tout le monde. Quand le Souverain Pontife a expiré, le Cardinal camerlingue se penche vers lui et, l’appelant par son prénom de baptême, lui frappe trois fois le front avec un marteau d’argent puis, dans la langue italienne, il fait cette déclaration : « Il Papa è realmente morto. » c’est-à-dire « le Pape est réellement mort. »

Cela nous arrivera. La constatation de notre décès sera moins solennelle. Il n’y aura point de marteau d’argent pour nous frapper le front, mais la sentence reviendra au même : « è realmente morto. Il est réellement mort ! »

Mais, chers Amis, pourquoi en appeler aux Patriarches, aux anciens héros de l’histoire, à l’exemple du Pape et des Evêques ? Regardons autour de nous. Où sont les membres de nos familles ? Qui n’a pas perdu un frère, une sour, son père ou sa mère ? Où sont le grand-père, l’arrière-grand-père, l’aïeul ? Une famille est nécessairement bâtie sur des tombes. Le Président Eyadéma a, lui aussi, eu à pleurer, avec une vénération filiale, Maman N’Danida ainsi que ses frères bien-aimés Toyi dans les années 90. et tout récemment Kabissa.

Si nous voulons prendre conscience que la mort nous frappe sans cesse, ouvrons simplement le journal Togo-Presse de tous les jours, aux pages des annonces nécrologiques, ou bien écoutons les mêmes annonces sur les ondes de Radio Lomé, de Radio Maria Togo, ou des autres médias sonores de la place.

Mais, chers frères et chères sours dans le Christ, pourquoi prouver si longuement qu’il faut mourir puisque nous en sommes convaincus ? Depuis quand accumule-t-on des arguments pour établir une vérité reconnue, évidente pour tous ?

Le Père Bourget, un savant jésuite, nous fournit la réponse : « la mort, dit-il, réalise ces deux paradoxes d’être certaine et incertaine, d’être la vérité la plus admise et la plus niée. Je sais que je dois mourir, mais je ne le crois pas ». On vit comme si l’on ne devrait jamais mourir. « Lorsque survient un décès, nous dit Bossuet, les mortels s’étonnent que ce mortel soit mort ». Nous croyons à la mort, mais il est difficile d’en faire l’application à nous-même !

Notre Seigneur, quant à lui, a solennellement et fréquemment blâmé l’imprévoyance des hommes. « Ne songez pas à la mort ! » recommande la sagesse mondaine. « Pensez à la mort ! » ordonne le Christ. et il nous dit : « ayez la ceinture aux reins ! soyez semblables à des hommes qui attendent le moment où leur maître reviendra des noces, afin que, dès qu’i l arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt. Heureux ces serviteurs que le maître, à son retour, trouvera veillant ! Qu’il arrive à la deuxième veille, qu’il arrive à la troisième, s’il les trouve ainsi, heureux sont-ils. Mais sachez bien que, si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait point percer sa maison.
Vous-aussi, soyez prêts, car le Fils de l’Homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas » (Luc 12, 35-40).

Le Christ ne dit point : « préparez-vous ! », mais « soyez prêts ». La raison est indiquée : « le Fils de l’Homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas ».

En réalité, frères et sours bien-aimés, nous mourrons tous à l’improviste. On s’étonne : «comment ceux qui meurent après une longue et cruelle maladie, administrés de tous les sacrements de notre Mère la sainte Eglise, meurent-ils aussi à l’improviste ? » Oui ! car, même pour ceux-là, généralement, les parents, les amis, les médecins, l’amour de la vie, ont contribué à entretenir l’illusion. Donc, pour eux-aussi, en dépit des apparences, le Fils de l’Homme vient quand on ne l’attend point.

Voilà pourquoi, à tous sans exception, le Christ répète avec insistance «veillez ! prenez garde ! veillez et priez ! car vous ne savez pas quand ce sera le moment. »

La mort est bien un départ, une séparation, mais elle n’est pas une fin, un anéantissement. Les défunts nous ont quittés pour un autre monde qui n’est pas maintenant le nôtre, auquel nous n’avons pas accès tant que nous vivons sur cette terre ; un autre monde que nous ne pouvons même pas imaginer. Mais la foi chrétienne nous assure que les défunts, devenus invisibles, sont pourtant des vivants, que nous les rejoindrons plus tard, et que nous pouvons les rejoindre dès maintenant par la prière. Dans l’obscurité de la foi et du mystère, la prière nous fait atteindre Dieu qui est la réalité même, le grand existant, le grand vivant ! Et c’est en lui que nous rejoignons nos chers disparus quand nous le prions pour eux !

Au cours de cette fervente concélébration eucharistique, nous rejoignons en Dieu son Excellence Etienne Gnassingbe Eyadema, Président de la République, pour implorer en sa faveur le pardon et la miséricorde divine. Sa mort inopinée ne lui a pas permis de laisser, comme le pape Pie XII, avant de mourir, ses dernières volontés exprimées dans les termes émouvants ci-après :

« ‘Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam’. Ces paroles que je prononçais au moment où j’acceptais , en tremblant, mon élection comme Souverain Pontife, conscient de ne pas la mériter, ces paroles, je les répète aujourd’hui avec d’autant plus de fondement, que je me rends compte de mes faiblesses, des fautes que j’ai commises au cours d’un si long pontificat, et en une époque si grave qu’elle a fait apparaître plus clairement à mon esprit mon insuffisance et mon indignité. Je demande humblement pardon à ceux que j’ai pu offenser, à qui j’ai pu nuire, que j’ai scandalisés par mes paroles ou par mes ouvres. Il suffit que mes pauvres restes mortels soient placés simplement dans un lieu sacré qui me sera d’autant plus agréable qu’il sera plus obscur. Je n’ai pas besoin de solliciter des prières pour mon âme. Je sais combien sont nombreuses celles que les normes habituelles de la foi apostolique et la piété des fidèles offrent à tout pape défunt. Je n’ai pas besoin non plus de laisser un testament spirituel comme ont l’habitude louable de le faire tant de prélats zélés, parce que les nombreux actes et discours que les nécessités de mes fonctions m’ont amené à accomplir ou à prononcer suffisent à faire connaître, à ceux qui par aventure, le désireraient, ma pensée au sujet des différentes questions religieuses et morales. Ceci dit : je nomme mon héritier universel, le Saint Siège Apostolique dont j’ai tant reçu comme d’une mère très aimée. Rome, le 15 mai 1956, Pie XII, Pape »

Chers frères et chères sours,

Le Président de la république Etienne Gnassingbé Eyadema n’est pas un pape, ni un évêque. Il a été un chef d’Etat, investi d’une importante mission de la Divine Providence à la tête de la nation et du peuple togolais. Il a bénéficié de l’assistance spéciale de Dieu pendant 38 années. Puisse le Seigneur Tout-Puissant et miséricordieux, oublier et pardonner le mal qu’il
a pu faire et l’accueillir en son sein. Puisse le Seigneur, dans sa bonté, le récompenser et le couronner pour tout le bien qu’il a pu faire. car en couronnant les mérites des élus, Dieu couronne ses propres dons.

Stephanos, Stéphane, Etienne. signifie « l’homme que Dieu a couronné ». Puisse le Seigneur, infiniment bon et miséricordieux, l’accueillir dans l’assemblée des anges et des saints et le réconcilier dans l’amour et la paix avec le Président Sylvanus Olympio, le Père de l’indépendance du Togo, et le Président Nicolas Grunitzky, qui l’ont précédé dans le séjour des bienheureux.

Tous les monuments que le Président Etienne Gnassingbe Eyadéma, Père de la nation togolaise, a laissés à notre cher pays, ont une valeur historique sacrée. Aucun togolais n’a le droit de leur porter la moindre atteinte.

Enfin, je présente à chacun et à tous les membres de la grande famille éplorée du Président Eyadema, à Son excellence Monsieur le Premier Ministre Koffi Sama et à tous les membres de son gouvernement mes condoléances les plus sincères au nom de tout le clergé et de tous les fidèles catholiques.

Que le Seigneur soit, lui-même, pour chacun et pour tous, le réconfort et la consolation. Que l’âme du Président Gnassingbé Eyadema et les âmes de tous les fidèles trépassés reposent en paix.

Amen.