Source LETOGOLAIS.COM - 11/12/2003

Kangni ALEM, Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire 2003

Pour sa 43e édition, l’Association des Ecrivains de Langue Française (ADELF) vient de décerner à l’écrivain Togolais Kangni ALEM le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire 2003 pour son roman intitulé Cola Cola Jazz, paru en 2002 aux EDITIONS Dapper à Paris. Retour sur l’auteur et son œuvre.

Avec Cola Cola Jazz, Kangni Alem signe son premier roman. Il vit à Bordeaux depuis 11 ans, mais il est né au Togo où il a fondé l’Atelier Théâtre de Lomé. Il joue, il met en scène et il écrit aussi du théâtre. Au printemps, on a pu découvrir en Belgique Atterrissage en lecture –spectacle, à l’occasion à l’occasion de deux événements, le cycle « L’Europe fantôme » et le FITHA, le Festival international de théâtre africain organisé sous les auspices d’Africalia. Atterrissage sera crée en 2004-2005 au Théâtre Varia à Bruxelles, dans une mise en scène de Denis Mpunga,.

C’est la cinquième pièce publiée de Kangni Alem. Elle lui a été inspirée par Fodé et Yaguine, ces deux ados guinéens dont on a retrouvé les cadavres dans un train d’atterrissage d’un avion de la Sabena en juillet 99.Sur leurs corps extraits des coquilles de métal, on a retrouvé une lettre, une supplique poignante adressée aux dirigeants européens, pour qu’ils donnent aux jeunes africains « un peu de droits de l’enfant " : le droit de jouer, le droit d’étudier.

Dans cette pièce, Kangni Alem impose sa truculence : il a l’art de rire de tout, en déferlante, pour, insensiblement, franchir le mur de la comédie et toucher au plus sensible, à un tragique d’autant plus douloureux que Fodé et Yaguine sont les victimes innocentes d’un monde injuste, arbitraire et passablement absurde où profilèrent les petits requins. On retrouve ce style de farce macabre dans Cola Cola Jazz, son premier roman. Mais cette fois, il s’agit d'un voyage dans l’autre sens, vers l’Afrique.

Deux filles délurées dans le marais post-colonial

Héloïse, une jeune métisse française part pour TiBrava, à la recherche de son père, un homme aux vies et aux épouses multiples. En France il a été travailleur clandestin, et auteur d’un roman inachevé. En Afrique, entrepreneur de pompes funèbres et opposant politique,
Le plus souvent avec les yeux d’Héloïse, c’est une ville d’Afrique de l’Ouest que l’on découvre, où les frontières de la réalité sont mouvantes comme le sable de TiBrava, cette capitale ceinturée de quatre lagunes, chahutée entre tradition africaine et modernité à l’occidentale. Héloïse arrive la nuit et découvre Tibrava, son quartier chaud, le clinquant des femmes et la confusion glauque du fond des bars. Dès le lendemain, elle fait connaissance avec sa famille et se lie de tendre amitié avec Parisette, sans doute sa demi-sœur. Tendre Héloïse et vulnérable Parisette, les deux jeunes beautés s’ajustent comme deux moitiés de noix de Cola. Elles composent la figure dédoublée d’un jeune Candide pas dupe plongeant dans la réalité d’une capitale tropicale. Les connaisseurs identifieront Lomé, Cotonou ou Abidjan.
Le dinosaure, les cafards et le feu

Sous la férule invisible et d’autant plus redoutée d’un vieux dictateur, sous la plume sarcastique mais pas cruelle du « Narrateur sans qualités », un double possible de l’auteur, on rencontre toute une famille, pléthore d’épouses et de descendance, sans oublier l’oncle, un handicapé mort il y longtemps, mais qui revient et lâche sur la ville des cohortes de cafards, jamais tout à fait au hasard, d’ailleurs.
Dans le chaudron de TiBrava, on découvre une faune humaine variée, l’éternel mendiant albinos au carrefour, malade de l’indigeste passé colonial, un colonel pervers, des gardiens de villas vides, une intelligentsia grotesque en « petit Chanel », sans oublier ce médecin avorteur à vif et la féticheuse qui achèvera le travail, délivrant Parisette du résultat de sa première nuit de non-amour, sous l’icône de Mickael Jackson.

De ce roman fouillis, où l’intrique joue le serpent de mer, surgit et disparaît sous une fresque sociale débridée, on ressort un peu sonné, déboussolé et ému. Oui, c’est bien de cette Afrique contemporaine invivable qu’il est question, oui les humiliés et offensés de Tibrava vivent de petits compromis à l’ombre des dinosaures aux lunettes d’écaille cachant leur glaucome.

Entre le dictateur et Mickael Jackson, où donc est le salut, dans l’exil ou dans le cannabis, avec le rêve d’une armée de cafards dévoilant la misère et les mensonges du monde, suivis d’un grand feu purificateur ?

Dans cette complexité excitante et douloureuse, entre le Nord où « les nanas marchent la tête courbée vers le sol pour éviter les crottes de chien » et le sud où tout n’est que stratégie de survie, dans ce monde –là, comment vivre, entre l’exil et le retour au pays, sinon en se composant des « racines aériennes », comme cette autre Française d’adoption, Jackie, émigrée de la guerre de Corée ?
Truculent, foisonnant, Cola Cola Jazz tangue entre onirisme et réalisme, déploie une esthétique de la provocation pour parler vrai.

Françoise NICE

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