Source LE FIGARO - 14/02/2005

L'opposition togolaise veut paralyser le pays

TOGO La manifestation de samedi à Lomé contre le «coup d'Etat» du président investi Faure Gnassingbé a fait trois morts

La capitale togolaise Lomé était calme hier au lendemain de la manifestation de l'opposition pour protester contre le «coup d'Etat» du président investi Faure Gnassingbé au cours de laquelle trois manifestants avaient été tués. Lomé avait son aspect habituel des dimanches avec une circulation normale de véhicules, seuls quelques éléments des forces de l'ordre étant disposés aux principaux carrefours de la ville. Dans le quartier populaire de Bê, fief de l'opposition où s'est déroulée la manifestation, ne subsistaient que les traces des émeutes de la veille sévèrement réprimées par les gendarmes et les militaires. L'opposition veut cependant maintenir la pression sur le nouveau régime en profitant du mécontentement de la communauté internationale qui réclame le retour de l'ordre constitutionnel. Six partis ont appelé à une grève générale aujourd'hui.
[14 février 2005]


La question posée par le cas togolais est, somme toute, assez simple : après trente-huit années vécues sous la férule d'un «père de la nation» omniscient et omniprésent, une satrapie de brousse est-elle vouée à rester figée de toute éternité ?

A en croire les derniers événements, la réponse n'est pas évidente. Les manifestations de protestations organisées samedi dernier par l'opposition contre le coup d'Etat ayant porté au pouvoir Faure Gnassingbé, le fils de l'ex-président Eyadema, offrent en effet une autre alternative : l'explosion brutale.


Durant ces manifestations, tous les responsables politiques tenus pour modérés furent privés de parole. Seuls purent s'exprimer l'armée et les jeunes qui, chacun dans leur rôle, semblèrent rejouer un scénario bien établi. Mais il y eut quelques nuances. Car le temps n'est plus à l'espérance, mais au désespoir et à l'abattement. A la hargne, aussi. A la rage, surtout.


Alors, quand vers 8 heures samedi matin, les autorités militaires annoncèrent que la manifestation était interdite, il ne fallut que quelques minutes pour qu'une véritable insurrection embrase le quartier de Bê, traditionnel bastion de l'opposition dans la capitale togolaise. «Nous n'avons même pas pu parler, explique un homme d'affaires togolais ayant évacué à grand-peine un responsable politique de l'opposition. Les forces de l'ordre ont lancé des lacrymogènes et, immédiatement, le feu a pris.»

Dans les minutes qui suivirent, des barricades furent dressées et les pierres se mirent à voler.


Les quelques milliers de protestataires déjà réunis se dispersèrent, affolés. Presque aussitôt, des nuées de jeunes hurlant contre la dictature s'emparaient des multiples ruelles boueuses de Bê et se lançaient dans la révolte, au grand dam des politiques incapables de contrôler ce mouvement. Et ce fut violent, hargneux, désespéré, rageur. Les gendarmes, puis l'armée et, enfin, le régiment para-commando (RPC), la garde prétorienne au béret rouge du régime, furent des cibles. Ce n'était pas un simple jeu du chat et de la souris, mais un affrontement. Il ne s'agissait pas de se faire peur, ni même de se toiser, mais de se battre. Toutes les rues et ruelles furent bloquées, des dizaines de barricades érigées et des pneus enflammés à tous les coins et carrefours. Dans une atmosphère enfumée, acre, piquante, sur fond d'épaisse chaleur et de poussière, Lomé se mit à prendre une allure de radeau ivre.


Et la colère des jeunes, de ces moins de 35 ans, la plupart du temps au chômage et représentant 60% de la population de la capitale togolaise, se dressait contre trois cibles. Contre Eyadéma fils, traité d'usurpateur, contre l'armée togolaise, perçue comme le rempart d'un régime, et contre Jacques Chirac, dont l'amitié proclamée avec le général Eyadéma a – c'est un euphémisme – choqué.


Samedi, il ne faisait pas bon s'afficher Français. Aux barricades dressées à la va-vite, les jeunes posaient la question : «Tu es français ?» et, aussitôt, ils menaçaient. A plusieurs reprises, ils voulurent «brûler le Français» : «Donne ton essence, criaient-ils enfiévrés au chauffeur, on en a besoin». Il fallut parfois frapper. Et ces scènes ne se sont pas déroulées au coeur du quartier de Bê, inaccessible, mais à la lisière, là où la fièvre n'était pas la plus forte.


En milieu d'après-midi, les affrontements s'estompèrent. Il y eut trois morts et plusieurs blessés, dont des militaires. Un bilan lourd. D'autant plus lourd qu'il est l'illustration même de cette incapacité qu'ont les modérés à s'imposer sur la scène.

Faure Gnassingbé, ce successeur autoproclamé, souvent présenté comme un homme ouvert par ses proches et même parfois par l'opposition, est resté tout au long du week-end dans l'ombre, comme s'il n'était pas le véritable maître du bateau dont, paraît-il, il tiendrait les commandes.


Quant à l'opposition, privée de tout dialogue et tenue en marge, elle n'en peut mais. «Deux dangers guettent le pays, note Léopold Gnininvi, leader du CDPA, un des principaux partis d'opposition. La montée du sentiment anti-français que l'on ne parvient pas à contrôler chez les jeunes et le tribalisme. Il faut éviter cela avant qu'il ne soit trop tard. Que des intellectuels tarés ou des gens frustrés s'en emparent et toutes les frustrations accumulées risquent d'exploser. La population étouffe. Elle étouffe depuis trop longtemps...»

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