Source LE MONDE - 14/02/2005

L'opposition togolaise repart à l'offensive après la mort, samedi, de plusieurs manifestants

"Faure dictateur amateur !" Le graffiti s'étale en lettres maladroites sur un mur sale du quartier de Bè, au centre-ville de la capitale togolaise. Depuis sa prestation de serment à la tête de l'Etat, le 7 février, Faure Gnassingbé, le fils du défunt président Eyadéma, concentre le mécontentement de l'opposition et celui de la communauté internationale. En première ligne, la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) exige, conformément à la Constitution, une élection présidentielle d'ici à deux mois.

Pour l'opposition au président Eyadéma, il y a là une chance historique de changement politique, mais elle a bien du mal à la saisir, affaiblie qu'elle est par ses divisions internes. Samedi 12 février, elle a pourtant marqué un point.

Les six principaux partis de l'opposition ont réussi à occuper le cœur de la capitale pendant presque toute une journée, forçant même l'armée à se déployer et à intervenir. Le face-à-face a parfois été très dur. Selon un bilan officiel, trois manifestants sont morts (sept, selon l'opposition) lors de ces heurts qui ont également fait trois blessés graves, dont deux parmi les gendarmes.

Dans tout le quartier de Bè, fief de l'opposition, les manifestants ont dressé des barricades et brûlé des pneus, jeté des pierres sur les forces de l'ordre, qui répliquaient à coups de grenades. Jusqu'au milieu de l'après-midi, les opposants ont tenu la zone, mais n'ont pas pu déborder sur le reste de la ville, quadrillée par les parachutistes et la garde présidentielle.

"La population a répondu massivement à notre appel contre le coup d'Etat. Il est dommage que le pouvoir n'ait pas laissé cette marche se dérouler", a estimé Yawovi Agboyibo, le président du Comité d'action pour le renouveau (CAR), l'un des organisateurs de la manifestation.

Forte de la mobilisation de samedi, l'opposition souhaite maintenir la pression sur le régime en profitant d'un contexte international favorable. "La Cedeao a une très bonne position de fermeté. Cette pression c'est bien, mais la pression intérieure c'est mieux", souligne Jean-Pierre Fabre, secrétaire général de l'Union des forces de changement (UFC, de Gilchrist Olympio). Les six partis ont prévu l'organisation, lundi, d'une nouvelle journée "ville morte" pour protester contre la "répression sauvage" de la manifestation et demander le rétablissement de la légalité constitutionnelle.

Dimanche a été une journée calme. Dans le nord du pays un office religieux était célébré, en présence de Faure Gnassingbé, en prélude aux funérailles nationales du président Eyadéma, qui auront lieu "dans les prochains jours"selon une source proche de la présidence. Dans les rues de la capitale, en revanche, l'opposition évoquait la poursuite du mouvement de protestation.

"Le régime a créé des martyrs, maintenant tout le monde est prêt à résister pour un Togo libre. En tirant, les soldats n'ont fait qu'aggraver le mécontentement du peuple", confie Gaston Koiminvi, 60 ans, qui assiste à l'enterrement de son neveu, tué samedi d'une balle dans la poitrine."L'Afrique doit encore se libérer, la Cedeao a raison de maintenir la pression, mais la France aussi doit changer", ajoute-t-il.

Outre la dimension africaine de la crise, se développe également au Togo une dynamique antifrançaise. Lors des manifestations samedi, l'agressivité contre les Français était vive. "C'est la Côte d'Ivoire qui déteint sur nous. Ici, les gens pensent que la France décide encore de tout et donc pourrait forcer au respect de la Constitution", explique Norbert Anakoba, un mécanicien de 31 ans.

Pour l'opposition, il ne s'agit pas d'un mot d'ordre, mais selon M. Fabre, "pour le soutien apporté pendant près de 40 ans à M. Eyadéma, la France se rachèterait aujourd'hui aux yeux des Togolais en prenant une position beaucoup plus claire". Pour lui, "la France doit dire que la légalité constitutionnelle doit être rétablie, mais qu'aussitôt après, des élections présidentielle et législatives, libres, transparentes et démocratiques doivent être organisées consensuellement pour sauvegarder la stabilité du Togo".
Lomé de notre envoyé spécial
Alexandre Jacquens

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.02.05

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