Source WAL FADJRI (DAKAR) - 23/02/2005

Le Togo, la honte de l'Afrique

Dr Papa M. KAMARA

"Tu quoque Filii !" ("toi aussi mon fils !") est l'expression d'effroi qu'avait criée Jules César se faisant poignarder par son propre rejeton en 44 avant Jésus Christ dans cette Rome antique tumultueuse.

Une conspiration de plus pour accéder au pouvoir ! Il en va de même de Faure Gnassingbé, «assassinant» moralement son père Eyadéma pour jouir de sa succession, aidé en cela par l'armée au service d'un clan, d'une famille, d'une ethnie vivant à Kara, lieu de toutes les intrigues. Le Togo est entré dans l'Histoire de nouveau par une tragédie shakespearienne où les cadavres continuent de joncher le sol africain malgré les engagements pris à la face du monde et gravés dans une Constitution censée gérer l'Etat de droit.

Le refus de se conformer au texte fondamental malgré l'insistance de sept chefs d'Etat africains de la Cedeao réunis à Niamey, plonge Faure dans une situation de rebelle contrevenant aux us et coutumes de l'Union africaine qui s'était réunie précisément dans la capitale togolaise en son temps. D'où la colère de tous, à commencer par les partis politiques togolais qui ont ordonné une marche, réprimée sauvagement par une armée aux bottes de la famille Eyadéma, soutenue en sous mains par la France malgré quelques déclarations diplomatiques. Le Togo reste la Honte de l'Afrique, tout comme l'avaient été quelques dictateurs célèbres tels Idy Amine Dada l'Ougandais mort en exil à Londres, le Centrafricain Jean Bedel Bokassa, Samuel Doe, etc.

Certes, des crises similaires avaient surgi en Guinée-Bissau et à Madagascar, vite réglées par les pairs africains par le dialogue agressif. Mais le cas du Togo reste préoccupant dans la mesure où beaucoup d'eau a coulé sous les ponts de la démocratie africaine et les constitutions rédigées dans la sérénité étaient faites pour être respectées. Mais dans ce pays habitué aux privations où le chef d'Etat avait été par moments sollicité pour donner des suggestions dans la crise ivoirienne en surchauffe, l'Islam s'est engouffré par effraction dans cette République où le régime pagano-chrétien fait loi.

Le président de l'Assemblée nationale, un certain Natchaba, natif du Nord qui devait assurer pour deux mois la transition après le décès brutal du chef de l'Etat avant d'organiser des élections enfin transparentes, est d'obédience musulmane, même si l'alcoolisme dont l'affublent certains journalistes est une réalité.

Au-delà de ce fait événementiel, c'est le manque de rigueur dont font preuve nos dirigeants en retard de révolutions. A peine la révolution industrielle est-elle entamée et en plein régime, voilà que les Africains s'attardent encore sur des broutilles comme la bonne gouvernance qui malmène le Nepad, retarde la fracture numérique et bientôt la révolution verte après la fracture agricole. Quelle est donc cette torpeur qui, comme une hape de plomb, nous empêche d'être lucide et de marcher dans le sens de l'Histoire ?

La traite négrière a beau nous assommer, la colonisation nous aveugler, nous ne pourrons enfourcher le cheval du développement qu'en nous alignant sur la ligne de départ pour le progrès. Ce refus de voir la réalité en face est peut-être le frein au développement. Senghor en parlant de «thiaxaneries» avait effleuré le problème. En fait, ce sont des enfantillages de nos dirigeants qui n'arrivent pas à s'extirper de cette coquille de léthargie, de manque de volonté et d'ambition, qui font le lit de ce retard.

Au moment où nos élèves et étudiants maîtrisent les mathématiques et l'informatique, voilà que nos chefs se languissent à vouloir défendre de petits profits personnels ; le coup d'Etat militaire, l'ivoirité et l'inféodation aux colonisateurs pour bénéficier de subsides, relèvent de cette même démarche qui est inhibition et refus de se libérer pour atteindre la maturité ou «feindi» en ouolof.

Il en est de même au niveau de la société civile où des actes banaux montrent cette incapacité à sortir de l'adolescence.

Voyez le cas du champion lutteur Balla Bèye, humiliant son adversaire à terre, ou Faure Gnassingbé le rejeton de cet autre ancien lutteur Eyadema tenant tête aux aînés, foulant aux pieds les règles les plus élémentaires de la vie en société. Un contrat reste un contrat et c'est par le respect des actes pris ensemble qu'on démontre sa maturité, son humanité, autrement on est ravalé au stade primaire, c'est-à-dire animal. Quel sera le remède pour sortir de cet imbroglio, de cette impasse ?

Faire en sorte de donner raison au philosophe qui dit que ce qui est juste doit être fort. A l'enfant qui ne comprend pas, on lui tape sur les doigts ; au chef d'Etat qui ne respecte pas son contrat, la communauté se chargera de l'obliger à se conformer à la réalité pour le bien de son peuple par la force d'une armée à constituer. Toute honte bue, Faure Gnassingbé devra se résoudre à respecter la parole de son père qui avait fait adopter sans pression aucune, librement, la Constitution par le peuple togolais. C'est le moment d'obliger collectivement la France à se retirer des affaires africaines. On se souvient de son intervention rapide au Gabon dans les années 60 pour rétablir Léon Bâ destitué par un coup d'Etat militaire. En 1986, quand il y a eu des troubles à la frontière entre le Togo et le Ghana, c'est encore la France qui intervient pour rétablir et consolider le régime de Eyadéma. C'est encore elle qui, dans les années 91, avait massé des troupes au Bénin pour soi-disant protéger ses ressortissants devant les frémissements déstabilisateurs de la région. A la mort d'Eyadéma, Jacques Chirac, responsable moral de la Francophonie, affirme son amitié au dictateur disparu et exprime les condoléances de la France !

N'eut été la promptitude d'Alpha Oumar Konaré à condamner le putsch militaire, la France de Chirac aurait certainement envoyé une colonne raffermir l'Etat de Droit de la famille Gnassingbé ou la légalité républicaine à la manière togolaise, tout comme elle est en passe de soutenir la fougue des rebelles ivoiriens soutenus comme chacun le sait par des puissances étrangères. En réalité, le devoir d'ingérence devrait être adopté par l'Union africaine qui devra se doter d'une armée plus forte pour faire respecter la paix et les Constitutions que les Etats se sont données librement.

Devant l'échec au Darfour, Koffi Annan n'hésite plus à faire appel à l'Otan et à l'Union européenne pour sauver des vies humaines, comme cela avait été le cas en Yougoslavie, cette poudrière au centre de l'Europe, sourde à tout dialogue. C'est la force qui a fait plier le régime yougoslave. Ce sera la force issue de l'Unité africaine qui fera plier le régime de la Honte qui prévaut à Kara et à Lomé. Il serait malvenu que, devant l'aggravation des troubles qui ne manqueront pas de s'installer durablement au Togo, que l'Unité africaine baisse les bras et que Koffi Annan soit obligé de faire appel à l'Otan et aux forces onusiennes. L'Afrique doit prendre ses responsabilités et régler le problème togolais par le dialogue comme à Bissau ou à Tananarive ou par la force comme ce fut le cas en Yougoslavie par l'Union européenne.

Toute autre solution risque d'avoir des conséquences incalculables et favoriser l'instabilité durablement dans la sous-région où les troubles en Côte d'Ivoire désorganisent déjà tous les pays limitrophes.

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