Source LE MONDE - 23/03/2005

Au Togo, l'opposition reste désunie en dépit d'une candidature unique à l'élection présidentielle

A un mois de l'élection présidentielle du 24 avril, la situation prend une tournure paradoxale au Togo. Tandis que six partis de l'opposition dite radicale ont désigné, après des discussions laborieuses, un candidat unique en la personne d'Emmanuel Bob Akitani (74 ans), des voix discordantes se font entendre en son sein.

Cette désunion contraste avec la sérénité du parti au pouvoir dirigé par Faure Gnassingbé (39 ans), candidat du Rassemblement du peuple togolais (RPT, l'ancien parti unique) et fils de feu Gnassingbé Eyadéma, resté au pouvoir pendant trente-huit ans.

Faure Gnassingbé fait toujours figure de chef de l'Etat, alors qu'il n'a occupé le poste que trois semaines. Dans les cérémonies officielles, il dispose de plus de gardes du corps que le président par intérim, Abbas Bonfoh ; il occupe la résidence présidentielle de son père et utilise l'avion du chef de l'Etat défunt pour consulter les dirigeants africains.

M. Bonfoh apparaît mal à l'aise. Lorsque des journalistes étrangers l'interrogent, il demande l'autorisation de répondre au premier ministre... avant de répéter la litanie officielle : "J'exerce vraiment mon magistère. C'est une vraie mission de conduire le pays aux élections."

Discret, fuyant la presse, Faure Gnassingbé attend son heure. Dans le fief de la famille Gnassingbé, dans le nord du Togo, les partisans du RPT sont sûrs de la victoire. "C'est bien que l'opposition participe au scrutin, le président Faure en sortira renforcé et plus légitime aux yeux de l'opinion publique internationale ", estime un homme d'affaires proche de la famille Gnassingbé. "La dernière fois - lors de la présidentielle de 2003 -, l'opposition dans son ensemble avait fait un peu moins de 40 % des voix et le Vieux - Gnassingbé Eyadéma -, 57 %. Cette fois, Faure fera peut-être un peu moins, mais c'est tant mieux", ajoute-t-il.

En revanche, dans le camp de l'opposition, on croit peu à une victoire le 24 avril (des législatives sont également prévues à cette date) et les militants de base regrettent que le choix se soit porté sur "un vieil homme sans carrière".

La figure emblématique de l'opposition togolaise, Gilchrist Olympio (68 ans), vit en exil en France depuis 1999 et ne peut donc se présenter à l'élection, la Constitution exigeant que tout candidat "réside sur le territoire national depuis douze mois au moins" avant le scrutin. Craignant pour sa sécurité, le président de l'Union des forces du changement (UFC, le principal parti d'opposition) a fait un rapide passage à Lomé ce week-end pour "investir" son candidat.

"Nous allons procéder à la réconciliation nationale et jeter les bases d'un développement économique et social", a-t-il déclaré en guise de programme avant de s'en retourner au Ghana. De l'avis des observateurs, le fils de Sylvanus Olympio, premier président du Togo assassiné en 1963, était l'un des rares opposants à avoir une chance contre le fils de son vieux rival.

Ingénieur de formation et premier vice-président de l'UFC, le principal mérite de M. Akitani est de s'être présenté contre le général Eyadéma en 2003. Discret, parlant très doucement, il avait recueilli un tiers des suffrages, selon les résultats officiels très contestés.

Le manque de charisme de M. Akitani a poussé d'autres responsables de l'opposition dite modérée ou constructive (celle qui a participé au régime précédent) à sortir du bois. Nicolas Lawson, homme d'affaires et président du Parti du renouveau et de la rédemption (PRR), a annoncé sa candidature, comme le propre neveu de Gilchrist Olympio, Harry Olympio, plusieurs fois ministre et président du Rassemblement pour le soutien à la démocratie et au développement (RSDD, opposition). "L'opposition traditionnelle s'est royalement plantée de candidat. M. Akitani ne peut pas représenter l'opposition plurielle et encore moins la jeunesse", estime Harry Olympio. Parallèlement, certains dirigeants manipulent des groupuscules de jeunes sur leur nom tout en soutenant officiellement le candidat unique.

L'opposition, en plus de ses divisions héritées des manipulations du général Eyadéma, souffre d'une absence totale de programme. Avec la mort d'Eyadéma, elle a perdu son principal argument de campagne : "le changement".

"L'histoire montre qu'Eyadéma est mort de sa belle mort et que ce n'est pas l'opposition qui l'a poussé hors du pouvoir", souligne l'ancien premier ministre Edem Kodjo, président de la Convergence patriotique panafricaine (CPP, opposition modérée).

"Dans l'opposition, les gens se moquent des programmes, le débat reste très primaire, ajoute-t-il. L'opposition radicale a tout faux parce qu'une élection se gagne en rassemblant, pas en excluant."


Alexandre Jacquens
Article paru dans l'édition du 24.03.05

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