Source LIBERATION - 25/04/2005

Togo: la succession d'Eyadéma entachée de violences

Des heurts dans les rues de Lomé hier soir à la clôture du scrutin présidentiel.

Par Thomas HOFNUNG

Annoncée depuis plusieurs jours, la confrontation violente entre le régime togolais et les partisans de l'opposition a démarré, hier soir, à Lomé, au terme de l'élection présidentielle. A la clôture du scrutin, des rafales d'armes automatiques ont retenti à plusieurs endroits de la capitale. «J'ai entendu des rafales de tir près de mon domicile», témoignait une ressortissante française, jointe par téléphone. Selon une source diplomatique occidentale, trois personnes ont été tuées par les forces de sécurité près d'un bureau de vote dans un quartier de la ville. Equipées de mitrailleuses, des Jeep sillonnaient les rues de la capitale. Des barricades de pneus en feu ont été érigées à Bè, l'un des fiefs de l'opposition. Les troubles ont éclaté lorsque les militaires sont venus chercher les urnes dans les bureaux de vote pour les emporter vers une destination inconnue. Le dépouillement devait démarrer hier à 17 h 30 (19 h 30, heure de Paris), les premiers résultats étaient attendus dans la nuit.

L'atmosphère était déjà lourde de menaces, quand les Togolais ont commencé hier matin à se rendre aux urnes, pour élire le successeur du général Eyadéma, décédé le 5 février. Trois candidats étaient en lice pour ce scrutin présidentiel : celui du régime, le fils du défunt président, Faure Gnassingbé ; celui de la coalition des six partis de l'opposition dite «radicale», Emmanuel Bob Akitani ; et Harry Olympio, un postulant de moindre importance. Avant le scrutin, les dirigeants de la coalition ont annoncé qu'ils refuseraient de reconnaître la victoire ­ selon eux, forcément frauduleuse ­ du candidat du régime. Devant la presse étrangère, Faure Gnassingbé, faussement détendu, a répondu : «L'opposition sent que la victoire lui échappe.»

«La caution Chirac». Devant les bureaux installés dans une école décrépite de la capitale, la foule exprimait sa colère, notamment contre la France, jugée responsable de la situation actuelle. «Tout ça, c'est à cause de Chirac ! Il cautionne la dictature», s'écriait une habitante de Lomé, Florenzia. A ses côtés, un jeune homme hurlait : «A partir de demain, on ne veut plus des Français !» Joël, un étudiant de 20 ans, a voté «pour le changement», pour Bob Akitani. «Depuis ma naissance, c'est la famille Eyadéma qui détient le pouvoir, on en a marre ! Si, ce soir, les nouvelles ne sont pas bonnes, ça va barder !», prévenait-il.

Partisan du fils d'Eyadéma, Emmanuel, un électricien de 25 ans, accuse la coalition de «racisme» : «Durant la campagne, elle a promis de renvoyer les gens du nord chez eux.» Sous les trente-huit ans de règne de feu Gnassingbé Eyadéma, son ethnie originaire du nord (les Kabiyés) a monopolisé les postes de responsabilité, notamment dans l'armée. Hier, les personnes qui affirmaient avoir voté pour son héritier disaient appartenir à cette communauté, qui représente environ 15 % de la population. «Du sud au nord, nous sommes tous des Togolais, voulait croire Dédé, une sympathisante de l'opposition. Les électeurs du RPT (Rassemblement du peuple togolais, au pouvoir, ndlr), ce sont ceux qui ont mangé sous le régime Eyadéma. Ils ont un ventre à la place de la cervelle !»

«Bourrer les urnes». Hier, dès l'aube, de multiples incidents étaient signalés dans la capitale. Accusées de participer à des fraudes, des personnes ont échappé de justesse au lynchage par la foule en colère grâce à l'intervention des forces de l'ordre. A Adewi, un district réputé acquis au parti au pouvoir, un responsable de la Commission électorale confiait sous couvert d'anonymat : «Contrairement à ce qui était prévu, les délégués des partis d'opposition n'ont pas été admis dans les bureaux de vote durant deux heures, le temps de bourrer les urnes.» Un observateur étranger a, pour sa part, surpris un «électeur» de 14 ans qui venait de voter pour Faure Gnassingbé. De source diplomatique, on indiquait également que des milliers de bulletins préimprimés en sa faveur auraient été convoyés jusqu'aux bureaux de vote.

Hier soir, Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, a salué «la manière pacifique et ordonnée dont les Togolais ont participé en nombre» au scrutin.



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