Source L'AUTEUR - 25/09/2006

Pour une société civile active et constructive

Si nous avons bonne mémoire, les premières mobilisations pour la démocratie avaient pour but de susciter un véritable changement au Togo. Aujourd’hui le débat s’articule autour des actions des partis politiques. Les évènements récents au Togo ont suscité bon nombre de réactions et de prises de position. Les uns étant en faveur de la stratégie mise de l’avant par les politiciens, d’autres prenant position contre. Le facteur commun à toutes ces prises de position est notre propension à vouloir nous exprimer au nom de la société civile, ou au nom des peuples togolais. Mon objectif ici n’est pas de faire un débat scientifique, ni de critiquer qui que ce soit, mais d’attirer notre attention sur la réalité; la réalité de ce qu’est le Togo actuel. Ceci va débuter par une analyse de notre prise de conscience commune.

La prise de conscience

Plusieurs intervenants de la société civile ont exprimé leurs points de vue sur la formation d’un énième GUN au Togo, en approuvant ou vilipendant les nouveaux ministres. Pour un débat plus objectif et constructif sur le rôle des forces alternatives, je voudrais préciser qu’avant tout, un ministre est étymologiquement un serviteur du peuple. Son rôle est de veiller à l’application des politiques publiques dans son domaine de compétence en créant les meilleurs cadres d’épanouissement et de réalisation personnelle pour ses concitoyens. Ceci étant attendu, critiquer ou non les manœuvres des hommes politiques aujourd’hui relève surtout de la conscientisation des uns et des autres. L’évidence est que bon nombre de nos concitoyens ont déjà dépassé cette étape. La preuve est qu’ils interviennent pour prendre position pour tel ou tel choix stratégique. C’est tout en leur honneur. Cependant, je demeure convaincu qu’il est temps que nous nous penchions sur les vrais problèmes qui minent notre société et que nous ayons une véritable société civile forte et courageuse.

Les véritables rôles de la société civile togolaise

Nos objectifs devraient être tournés vers la construction d’une véritable société civile, consciente de l’impact des nouvelles stratégies néo-libérales sur notre pays. Aujourd’hui nous sommes 6,1 millions de Togolais. Le taux de croissance annuel de notre population est de 2,8% contre 2,3% pour toute l’Afrique subsaharienne. Pour tant notre PIB par tête est de 345 $ US par an contre 740 pour le reste de l’Afrique subsaharienne. Mon objectif ici est juste d’attirer votre attention sur la décroissance de notre pays après seize années de crise (pas pour un participationnisme ou non au jeu politique) mais à la définition de nos véritables rôles. Nous ne devons pas demeurer dans une stratégie réactive des actes des hommes politiques. Il faut que la société civile passe à une étape pro-active. Friedmann ( 1998) reconnaissait deux rôles fondamentaux à la société civile :

- selon la première , la société civile doit servir de médiatrice entre l’individu et l’État ( au sens du pouvoir officiel - un acteur civil, une fois institutionnalisé perd ce rôle).
- selon la seconde, la société civile est orientée vers la mobilisation politique et la résistance active contre l’État.

Force est de reconnaître aujourd’hui qu’au Togo, nous avons ces deux formes de société civile. Cela ne sert donc à rien que nos organisations se jettent mutuellement l’anathème sur leurs stratégies ou leurs implications dans tel ou tel processus. Ce qui reste préoccupant et alarmant est l’absence de subsidiarité dans les fonctions ou rôles de nos organisations. En évoquant la subsidiarité , c’est surtout pour attirer notre attention sur l’impact de nos actions et réflexions sur nos communautés de base. Le premier moteur du fonctionnement de toute société civile est la solidarité. Or avec notre histoire particulière, cette confiance est grandement émoussée, émoussée envers l’État, les partis politiques et malheureusement les organisations citoyennes. Notre premier rôle serait donc de définir de nouvelles stratégies pour la retrouver, et la sauvegarder. Ceci participe donc de la régénérescence de notre société civile. Il faudra reconstruire le capital de confiance. Les stratégies à prioriser seront débattues au sein de chaque organisation.
L’autre enjeu majeur est relatif à nos populations rurales. La répartition des électeurs se fait au prorata de la concentration géographique dans nos différents milieux. Or au Togo, nous avons 60% de la population qui est rurale et qui n’est pas forcément au faîte des jouxtes politiques compte-tenu d’un certain nombre de facteurs récurrents ( marginalisation, politique de développement inapproprié…). Cependant elle va être déterminante dans le choix de nos futurs élus. Jean Marc Ela (1982) attirait déjà notre attention sur cette marginalisation ( dans nos orientations et choix) en publiant l’Afrique des villages. Et il mettait l’accent sur la nécessité de posséder les rudiments nécessaires pour opérer des choix stratégiques cruciaux. Là également, il est du devoir de la société civile de pourvoir à cette veille stratégique en lui donnant les moyens adéquats de choisir ces élus afin de pouvoir les interpeller au moment opportun. Il faudra qu’elle ait son libre arbitre afin de départager les politiciens et d’asseoir une véritable démocratie.

Le dernier rôle que je soumettrai à votre réflexion est celui de la protection civile. Les exactions et crimes de toutes sortes commis par des individus désinformés ou aux aspirations douteuses ont créé des psychoses et frustrations au sein de notre mémoire collective. Certains éléments de l’armée togolaise ont souvent brillé par leurs pratiques peu orthodoxes, mais il faut reconnaître qu’il y subsiste encore des hommes de valeur et de conviction. On a vu des éléments de cette armée conscientiser certains de leurs camarades lors des sauvages répressions de l’année passée. Ils se sont interposés entre leurs frères d’armes qui voulaient raser un quartier populaire de Lomé (les précisions ne pouvant être données sur ce forum pour des raisons de sécurité), et la population locale aux mains nues. Ce sont des faits connus. Ceux-là leur devaient la vie sauve. Tout comme le Togo, l’armée est plurielle. Il faudra donc miser sur ces éléments positifs pour bâtir une sécurité civile en dehors du cadre institutionnel. Les autres ingrédients de la protection civile ont trait au niveau de vie, à la justice, la santé et surtout à l’éducation. Notre pays compte plusieurs diplômés, cela est vrai, mais nous devons maintenant mettre l’accent sur l’éducation collective, qui nous permettra à terme (peut être nos enfants un jour), de nous accepter mutuellement et de retrouver cette solidarité inexistante ou perdue.

Si nous ne pouvons bénéficier du fruit de notre labeur, ayons au moins le courage d’être des bâtisseurs, des créateurs de ponts entre les différentes générations. Au total il nous faudrait penser des stratégies pour remplir les trois rôles susmentionnés : solidarité, veille stratégique et protection civile.

Par Kpati Aguey

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