Source KANGNY ALEM - 20/09/2006

Togo: au coeur de la modernité kabyé

Par Kangni ALEM*

Professeur assistant en anthropologie culturelle, spécialiste des études africaines et afro-américaines à Duke University, Charles Piot a séjourné au Togo pendant plusieurs années et vécu dans la communauté villageoise de Kuwdé, au nord du pays. Fruit de ses recherches de terrain, Remotely Global nous propose une lecture anthropologique de l’une des communautés togolaises les plus « célèbres » et les moins étudiées, celle des Kabré (ou Kabyès); une lecture qui tente de les appréhender sous des angles différents, celui de l’histoire et de la constitution d’une identité moderne, mais aussi celui de la prégnance de leurs traditions et représentations du monde, telles qu’elles s’expriment, entre autres modalités, dans la circulation entre les Kabré restés sur place dans la communauté, et ceux de la « diaspora » partis faire fortune au sud du pays Togo.


Ce que j’appelle la « célébrité » des Kabré tient à l’image depuis toujours problématique de cette communauté. Dans l’imaginaire colonial, et plus tard dans le discours de la plupart des élites sudistes qui vont succéder aux différents colonisateurs, la partie septentrionale du Togo ressemblerait plutôt à un paradis perdu où s’ébattraient de « bons sauvages » et autres « hommes nus » tout droit surgis du paléolithique. Au nombre des populations indexées par ce mythe à la peau dure, les Kabré figurent en bonne place. Longtemps considérés comme une main-d’oeuvre servile pour les guerres et les travaux coloniaux, loués à ce titre pour leur courage et leur robustesse (voir les travaux de Robert Cornevin), ils sont aujourd’hui assimilés à un régime politique qui a fait de la violence son modus operandi.


Il faut dire que les choses n’ont pas été rendues faciles à ce peuple, depuis la prise du pouvoir par l’un de ses fils, le général Eyadema Gnassingbe (1935-2005), porté au pouvoir en 1967 par une coalition de militaires putschistes originaires du nord Togo. Comme d’autres observateurs avant lui, Charles Piot revient, dans la première partie de son étude, sur l’instrumentalisation de la violence par le régime Eyadema, régime soutenu par une armée composée à 80 % de militaires issus du Nord. Reproduction de la violence coloniale, le pouvoir absolu de ce régime a joué lui-même avec l’image du nordiste fort et dur (voire mystiquement puissant) à travers le détournement et la mise en spectacle de certains rituels d’initiation kabré. D’où le mythe aujourd’hui persistant d’une « culture de la violence » qui serait propre aux Kabré, mythe essentialiste qu’il faut évidemment nuancer et critiquer, non pas en faisant fi des errements politiques du régime auquel on les associe, mais en considérant ces errements comme des avatars, des perversions d’une réalité plus intemporelle : celle de l’inventivité kabré dans un monde global en mutation permanente. Démarche anthropologique délicate s’il en fût, Piot s’en rend compte lui-même lorsqu’il aborde un sujet aussi complexe que celui de l’origine des Kabré. Des origines, je devrais écrire, puisque ce terrain reste propice à toutes les hypothèses, certaines mythiques, à la symbolique fonctionnelle dans le cadre des grandes liturgies politiques, d’autres historico-linguistiques, pragmatiques, donc dérangeantes, parce ce que faisant concurrence à l’idéologie qui mine tout discours serein sur cette communauté, fût-il d’ordre scientifique. Ainsi, rapporte Charles Piot, alors que tout porte à croire que l’installation des Kabré dans les montagnes du Nord-Togo correspondrait à la période des razzias esclavagistes qui ont ravagé le bassin culturel de la Volta (aux XVIe et XVIIe siècles), et que certaines similitudes linguistiques avec des langues du Ghana feraient pencher vers l’hypothèse d’une migration dont le berceau se situerait autour de Kete Krachi, seule reste à l’ordre du jour la thèse de l’origine mythique. Quoi de surprenant à cela, au fond, quand on sait les rapports conflictuels que le régime d’Eyadema Gnassingbe entretint pendant des années avec son turbulent voisin ghanéen ! Cependant, l’anthropologue parvient parfois à court-circuiter la présence massive du politique pour nous fournir des observations intéressantes. J’en retiens quelques-unes qui font de Remotely Global un livre provocateur. D’abord, l’idée même de communauté, telle qu’elle s’applique à une société décrite comme acéphale, et celle de diaspora, qui permet la lecture des formes de solidarité en usage au sein de la communauté kabré. La difficulté à cerner les frontières physiques, voire linguistiques et politiques d’une société « radicalement décentralisée » est patente. Au terme générique de communauté, les Kabré opposent des équivalents – le groupe de travail, les maisons, la terre ou le dikoye, la clairière où, autrefois, les guerriers se rassemblaient avant les attaques – comme pour bien montrer le caractère fluide de leur mode de vie. Par exemple, nombre des habitants de Kuwdé sont originaires d’autres villages – Faren, Wazilao, Boua et Kawa –, et peuvent encore se « disperser » en cas de trouble dans leur région d’origine. De la même manière, plusieurs habitants de Kuwdé vivent ailleurs, dans d’autres communautés du Nord. On est loin ici des typologies de l’anthropologie traditionnelle, qui percevait les sociétés africaines comme statiques et territorialement délimitées. La mobilité des Kabré fait d’eux une communauté mouvante, dont la majeure partie forme ce qu’on appelle la « diaspora », laquelle diaspora se retrouve dans d’autres régions du Togo, notamment dans les zones agraires du centre ou les zones administratives du sud.


Ce phénomène n’est pas récent. « On est loin ici des typologies de l’anthropologie traditionnelle, qui percevait les sociétés africaines comme statiques et territorialement délimitées ». Si fixité il y a, elle proviendrait plutôt des rapports du groupe avec les esprits, la croyance en ceux-ci délimitant les nombreux rituels qui marquent la vie et les saisons de la communauté. Ces rituels sont autant de liens, d’occasions d’une circulation des valeurs entre ceux restés sur place et ceux de la diaspora. Dans cette mobilité, rituel et richesse demeurent complémentaires, même si ces deux notions créent une nouvelle distinction ambivalente entre les détenteurs du pouvoir spirituel (plus valorisés) et les détenteurs du pouvoir matériel. Si la diaspora est tant attachée aux rituels, c’est bien la preuve qu’elle les considère finalement comme le seul ciment, au-delà des vicissitudes de l’histoire, des dispersions de l’ère coloniale.


Au total, qu’est-ce qui fait la modernité kabyé? Est-ce le fait que les jeunes de Kuwdé regardent MTV et imitent les coupes de cheveux des hip-hoppeurs blacks d’Amérique ? Charles Piot suggère, par-delà l’anecdote, la possibilité d’une inscription paradoxale dans le temps, qui fait fi des culpabilisations et des intimidations devant la marchandise ou les valeurs extérieures; lorsque les guerriers kabré tuent et enterrent dans leur forêt sacrée le premier Allemand venu les défier, il y voit l’expression d’une cannibalisation positive, l’appropriation des éventuels pouvoirs magiques de l’Autre. Même les souffrances de l’époque coloniale seraient considérées comme positives, par exemple les routes construites dans la douleur par les pères auraient apporté ouverture au monde extérieur et richesse aux fils. On peut y voir aussi un simple oubli, le vrai devoir de mémoire n’ayant jamais été le fort des Togolais dans leur ensemble ! Modernes les Kabré, certes, qui captent et ajoutent à leurs valeurs celles venues d’ailleurs. Une question tout de même : leur arrive-t-il de questionner leurs propres valeurs à l’aune de leur ouverture au monde ? Sans vraiment ouvrir le débat, Charles Piot rapporte ce fait divers qui nécessita l’intervention du général Eyadema. En 1995, un prêtre catholique de Pya, village natal d’Eyadema, aurait transgressé les règles locales en autorisant certaines de ses paroissiennes à porter en tombe le cadavre d’un membre de leur famille. Protestation générale et recours au général, qui fit muter le prêtre au sud Togo. Il semblerait que le problème n’était pas celui d’un conflit de religions. Au contraire, ce serait la mise en danger des femmes par le prêtre qui aurait occasionné la colère de la communauté : les femmes qui entrent en contact avec les cadavres et regardent à l’intérieur d’une tombe risquent de perdre leur fertilité. Sans tomber dans l’amalgame, est-ce le même souci pour l’intégrité de leurs femmes et filles qui incita les Kabré à contester la nomination d’une femme à la tête de leur préfecture pendant la première période de cohabitation que connut le Togo après la Conférence nationale de 1991, et cela sans l’intervention du même Eyadema ? Modernes les Kabré, certes, mais des modernes sélectifs ! Même si ce livre reste d’un apport considérable à l’écriture de l’histoire de ce peuple du Togo, un ultime chapitre sur les résistances culturelles au coeur de la modernité kabyé aurait pu nous ôter ce léger sentiment d’incomplétude. Lecture fortement recommandée toutefois !


Réf: Charles Piot, Remotely Global. Village Modernity in West-Africa, Chicago, The University of Chicago Press, 1999, 238 pages.


*Ecrivain
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