Source LE MONDE - 14/10/2007

Au Togo, l'opposition a pu s'exprimer durant la campagne électorale


LOMÉ ENVOYÉ SPÉCIAL

Impression fugace ou réalité profonde ? L'air semble moins pesant au Togo. Ce petit pays francophone habitué aux bruits de bottes s'est fait présentable à l'approche du scrutin législatif du dimanche 14 octobre. L'enjeu est déterminant pour un Etat qui, il y a vingt ans, se voulait la "Suisse de l'Afrique" mais a sombré depuis dans une pauvreté extrême.


Si l'Union européenne, qui les a financées, estime que ces élections n'ont pas été entachées de fraudes, l'aide de Bruxelles, vitale mais interrompue depuis 1993, reprendrait intégralement. Le Togo cesserait de faire figure de repoussoir pour les investisseurs. Scènes inédites à Lomé, ces derniers jours, sous l'oeil indifférent de policiers sans arme, des opposants ont défilé sans crainte à moto et le journal télévisé du soir n'est plus monopolisé par les faits et gestes du président Faure Gnassingbé et de son parti, le Rassemblement du peuple togolais (RPT).

"Pour la première fois, une élection n'est pas vécue comme une menace", assure Léopold Gnininvi, chef d'un parti d'opposition. "A la dernière présidentielle, on a voté et on nous a tapés, confirme Dieudonné, un mécanicien quinquagénaire. Dimanche, on compte sur les observateurs étrangers pour ne plus revivre ça." En avril 2005, la rage populaire contre une élection présidentielle grossièrement truquée s'était heurtée à l'armée. Bilan : plus de 500 morts et une succession quasi monarchique. Faure Gnassingbé s'asseyait dans le fauteuil de son père, le général Gnassingbé Eyadéma, mort deux mois plus tôt après trente-huit ans de pouvoir sans partage. Depuis, le président a été contraint par des pressions africaines et européennes d'organiser un scrutin législatif "propre".

Historique, la campagne électorale l'est par la participation de Gilchrist Olympio, figure de l'opposition, fils de Sylvanus Olympio, héros de l'indépendance et premier président du Togo, assassiné en 1963 lors d'un coup d'Etat fomenté par le futur général Eyadéma. Visé par plusieurs attentats, M. Olympio ne se permettait que quelques incursions dans son pays, n'y passant jamais la nuit. Aujourd'hui, il le sillonne protégé par des gendarmes et a même tenu un meeting de son parti, l'Union des forces du changement (UFC) à Kara, bastion du clan Eyadéma.


RUMEURS DE COUP D'ETAT


Dans le quartier de Bé à Lomé, épicentre de la contestation et de la répression en 2005, l'enthousiasme électoral n'est pas très présent. Célestine, qui vend sur le marché des herbes médicinales, ira voter, mais elle redoute "le tapage". Sa voisine, dont le père "a été battu par les militaires" lors de la dernière élection présidentielle, ne voit pas l'utilité d'un nouveau scrutin : "Le clan Gnassingbé ne lâchera jamais le pouvoir. Jamais." Les opposants n'expriment pas ouvertement ces doutes. Mais tel leader évoque, sous couvert d'anonymat, "une société malade gérée par une minorité clanique associée aux militaires". Tel autre énumère les hautes fonctions distribuées à la progéniture du général Eyadéma - une quarantaine d'enfants - et à des proches.

Pour certains, la volonté réformatrice du président est entravée par les menaces de son clan, qu'il ferait taire à coups de nominations. Des rumeurs sur un coup d'Etat militaire qu'aurait préparé son frère Kpatcha, ministre de la défense, ont circulé cet été, après des décisions fiscales menaçant des intérêts économiques familiaux. Pour d'autres, les rivalités familiales servent d'alibi à l'immobilisme. "Gnassingbé n'acceptera jamais un choix qui accréditerait le sentiment d'une gestion clanique", assure Gilbert Bawara, un proche du président.

L'énergie absorbée par ces querelles manque pour relever les défis d'un pays où l'école n'est pas gratuite et où l'espérance de vie n'atteint pas 55 ans. Anne-Marie, marchande à Bé, se lamente d'avoir à nourrir "des fils de 30 ans diplômés". Pourtant, elle ira voter, sans peur : "Quand on a des enfants, on n'a pas d'autre choix que l'espoir."

Philippe Bernard
Article paru dans l'édition du 14.10.07.


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