Source LETOGOLAIS.COM - 15/01/2009

LIVRE: «Sarko en Afrique», flagrant déni de rupture !

Le candidat de la rupture est devenu le président de la continuité et le chantre d'un renouveau des relations franco-africaines s'est métamorphosé en mandarin des réseaux occultes entre l'hexagone et ses anciennes colonies. Stephen Smith et Antoine Glaser, co-auteurs de «Sarko en Afrique» prennent le parti de décrypter les séquences d'un mimétisme particulier dans la gestion des affaires africaines par l'Elysée depuis l'élection de Nicolas Sarkozy. Exercice de dévoilement et plongée dans les eaux boueuses d'une contradiction entre discours et action.

Par Essénam EKON

Le discours de Cotonou est le fil conducteur de «Sarko en Afrique». En mai 2006, celui qui n'était alors que le postulant actif à la magistrature suprême en France, délivre dans la capitale béninoise un de ces messages tonitruants dont il a le secret. Avec un habillage de trémolos dans la voix, la main sur le cœur et sur un ton de Big Bang imminent, le candidat d'alors s'adresse aux béninois, et par delà, à toute l'Afrique. Les slogans sont accrocheurs et l'approche volontairement emphatique. Il faut marquer les esprits. «Délivrer la France-Afrique de ses fantasmes et des mythes qui la polluent», «tourner le dos au passé» et inaugurer de nouveau rapports entre l'ancienne métropole et les pays africains. Les auteurs du livre se serviront à dessein de ce bréviaire pour décortiquer les différents chapitres de l'odyssée sarkozienne en Afrique depuis qu'il est au pouvoir.

Rupture de façade et régression

Le constat est sans concession: rupture de façade, bifurcations ou changement en trompe-l'œil et incantations sans lendemains sont les principales stigmates de la politique française en Afrique sous le règne de l'actuel président français. Les auteurs sont formels sur la question et tout le long de l'ouvrage, maintiennent le verdict initial. «par rapport au second mandat de Jacques Chirac, il y a non pas continuité mais franchement régression», écrivent-ils, comme pour mieux mettre en perspective les errements actuels avec un passé récent. La conclusion résulte d'une enquête qui a conduit Stephen Smith et Antoine Glaser d'Abidjan (Côte d'Ivoire) à Ndjaména (Tchad), sans oublier les dédales des officines gabonaise et togolaise. En lieu et place de la révolution annoncée, un retour pathétique aux pratiques ténébreuses est, de nouveau, le leitmotiv de l'Elysée en Afrique.
Entre confidences de politiques en perte de vitesse (ou encore en fonction) et interviews d'hommes de l'ombre, «Sarko en Afrique» relate les turpitudes d'une Françafrique aux milles visages. Les réseaux reviennent et au détour des pages, coups fourrés et entourloupes sont de nouveaux la règle...Une ambiance dont justement le nouveau locataire de la présidence française avait promis de dresser irrévocablement le certificat de décès.
Las, le système s'est requinqué au fil des mois et l'oraison funèbre se mue en célébration de renaissance.

Visages officiels et diplomatie parallèle

Un nom à ne pas oublier: Robert Bourgi, une sorte de nouveau Foccart, missi dominici Elyséen sur le continent noir et maître d'œuvre de combines présidentielles. Les visages officiels du quai d'Orsay ou de la coopération française sont, dès lors, court-circuités au profit d'une task-force souterraine, détentrice des vrais pouvoirs et dépositaire du verbatim qui fait mouche. Ce come-back de la diplomatie parallèle est également au centre de ce qui était supposé être la «rupture». Comme avant, la politique africaine de la France échappe à tout contrôle et ceux qui l'orientent vraiment ne sont pas ceux que l'on croit. L 'énumération des «affaires» donne le tournis et lecteur se croit téléporté aux heures glorieuses du foccartisme triomphant: un Secrétaire français à la coopération «viré» du gouvernement pour propos indélicats vis-à-vis du système et sur injonction d'un Chef d'Etat africain, les non-dits du périple de l'Arche de Zoé, le casse tête de l'affaire Pierre Falcone et ses ramifications angolaises, le sauvetage de régimes africains impopulaires et agonisants, comme celui d'Idriss Deby au Tchad, par l'armée française sans compter les rebondissements parisiens du dossier des «biens mal acquis» par certains présidents africains. «Sarko en Afrique» ouvre des fenêtres, livre des pistes pour comprendre, analyser la stratégie d'une vitrification rampante sur fond de discours révolutionnaire.

Auto-censure et demi-vérités

Le néophyte en cuisine politique africaine risque de ranger «Sarko en Afrique» dans sa bibliothèque en attendant une mise à niveau conséquente. Ce travail s'adresse probablement à un public sensibilisé aux méandres d'un système qui ne date pas d'aujourd'hui. L'intention est peut-être louable, mais un peu plus de perspective aurait généré une valeur ajoutée indéniable au propos des auteurs. Ces derniers ont voulu, dans une certaine mesure contribuer à la démystification du concept de «rupture» à la sauce sarkozienne. Sous ce rapport, le livre est une ressource documentaire à retenir. Il y a, cependant, chez Stephen Smith et Antoine Glaser, une sorte de complexe de la finitude et de l'achèvement du parcours.
«Sarko en Afrique» est le prototype de ces ouvrages à charge, empreints d'une générosité accusatrice qui cohabite avec un relent de retenue auto-culpabilisatrice. Tout se passe comme si les deux «spécialistes de l'Afrique» luttaient, vers la fin de l'ouvrage, avec une tendance à dire les choses à moitié ou demeuraient dans une posture mi-accusatrice mi-dédouaneuse. La gymnastique est difficile et les co-auteurs l'ont expérimenté avec leurs armes. La cohérence de la thèse centrale en souffre. Comment peut-on raconter tout le long d'un ouvrage des choses aussi poignantes sur la survivance des réseaux françafricains pour finalement faire semblant de croire que rupture et continuité vont de pair dans le sarkozysme? Les auteurs se sont-il brutalement rappelés qu'en 2005, ils avaient décrété que la France avait «perdu l'Afrique»? Les allers-retours et les tentatives ultimes d'absolution font du tort à l'architecture d'une démonstration et quand on veut asséner des vérités, il faut aller jusqu'au bout.



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Sarko en afrique,
Stephen Smith-Antoine Glaser
ed Plon, octobre 2008
19 euros

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