Source L'AUTEUR - 04/05/2010

Les embarras de Gil

Si l’on s’en tient à la conclusion de Gilchrist Olympio dans l’interview qu’il a accordée à RFI ce vendredi 30 avril 2010, son discours et donc son jugement sur le régime Gnassingbé n’a guère changé depuis le commencement de son combat contre Eyadema, c’est-à-dire depuis 45 ans:

RFI: "Et à quelles conditions pourriez-vous envisager une entrée au gouvernement?"

G. Olympio: «Très difficile. Si par hasard on doit entrer dans un gouvernement de ce genre, il nous faut beaucoup, beaucoup de garanties. Parce que vous savez, c’est une dictature, en place depuis 45 ans, et ils ont une armée restée prétorienne, tribale et familiale. Donc, il nous faut trouver une solution.»

Les termes dans lesquels il décrit le régime, faut-il le répéter, sont exactement les mêmes que ceux qu’il aurait employés il y a quarante-cinq ans. La différence, c’est que maintenant il est question d’envisager son éventuelle entrée au gouvernement, ou celle de son parti. Et là, les indices (donc l’expression involontaire) de l’hésitation, de l’embarras sont difficiles à masquer: "Très difficile... par hasard... beaucoup... beaucoup de garanties..."
Le dernier membre de la phrase "il faut trouver une solution" cache peut-être un sens que nous ne sommes pas sûrs de comprendre tout à fait.

Cependant, Gilchrist Olympio, dans son for intérieur, est certainement convaincu qu’il n’obtiendra jamais ces garanties que nous pouvons deviner, même s’il ne développe pas ses propos sur ce plan: comment faire pour que l’armée ne soit plus prétorienne et n’obéisse plus aveuglement aux ordres du pouvoir clanique et tribal (je me base sur les propres termes de M. Olympio), pour que cette armée cesse ses actes de violence, ses tueries, contre les populations civiles quand elles s’opposent au pouvoir? Or la source souterraine, la force, la nature même de ce pouvoir est d’être ce qu’il est, tel que décrit par Gilchrist Olympio. Quand on fait cette réflexion, y a-t-il une autre solution que de demander la fin du régime lui-même? Y a-t-il une autre réponse à la question sur une entrée éventuelle dans ce gouvernement qu’un non catégorique?

Mais, l’autre problème de Gilchrist est l’existence Jean-Pierre Fabre ou plutôt, non pas l’existence de Jean-Pierre Fabre, mais l’ego de Gilchrist lui-même qui se sent évincé, frustré, blessé, humilié par Jean-Pierre Fabre, non seulement au sein du parti, mais aussi aux yeux de tout le pays et du monde entier... La tentation, toute humaine, trop humaine pour parler en termes nietzschéens, est de se venger de ce Secrétaire Général qui prend la place du Président National, non seulement à l’élection présidentielle, mais aussi et surtout, dans le cœur de la majorité des Togolais. La tentation serait même de se venger de cette "trahison" de Jean-Pierre qui, au lieu de s’appuyer uniquement sur le "roc immuable" que constituerait le fondateur du "parti le plus populaire, le mieux organisé, le mieux structuré" (ce sont là les termes de Gilchrist Olympio dans l’interview) grâce à la personnalité du Fils de Sylvanus Olympio, est allé chercher des alliés regroupés au sein du FRAC. Alors, Jean-Pierre Fabre a "certains défauts" que lui-même Gilchrist peine à lui dénicher. Et quand le journaliste de RFI insiste pour connaître ces défauts, l’opposant historique répond: «Oh… il est un peu plus jeune que moi…» Puis quand le journaliste rétorque: "Ca, ce n’est pas un défaut", le Président national peut préciser: «Un peu plus de fougue que moi».

C’est donc cette fougue qu’il a en plus qui lui est reprochée. Nous nous trouvons face à un débat à une seule voix, si cela pouvait exister, au sein de l’UFC, une sorte de primaire pour choisir le meilleur candidat, avec cette incongruité que la primaire a lieu après l’élection. Un arbitre de ce débat aurait peut-être insinué que si Gilchrist Olympio avait eu la même fougue en 1998 quand le peuple togolais l’avait effectivement élu à la présidence de la République, il ne se serait pas laissé déposséder de sa victoire par le tandem Eyadema-Mèmène, fonctionnant alors comme aujourd’hui le tandem Gnassingbé-Tabiou, et nous n’en serions peut-être pas là; que si en 2005 il avait eu la même fougue pour dire non à Obasanjo et revendiquer énergiquement la victoire de Bob Akitani, l’histoire du Togo aurait pris une autre face.

Pour revenir encore à quelques décennies dans l’histoire, si Sylvanus, le père de Gilchrist (paix à son âme) et ses compagnons n’avaient pas fait montre d’une fougue, c’est-à-dire d’une détermination semblable à celle de Jean-Pierre Fabre, les Togolais n’auraient pas pu vaincre le pouvoir arbitraire du colonisateur français.

Le danger, le piège caché derrière le reproche fait à Jean-Pierre Fabre est double:
- d’un côté Gil veut apparaître lui-même comme l’homme mûr et modéré face à un jeune fougueux que les foules suivent aujourd’hui, avec qui elles contestent le hold-up électoral du 4 mars et prient dans les lieux de culte pour que la victoire soit restituée au vrai vainqueur,
- préparer l’opinion publique togolaise et internationale (sous la pression de certains dirigeants du monde qui ont intérêt à voir les choses prendre cette allure au Togo) à une éventuelle entrée de certains membres de l’UFC , peut-être de Gilchrist lui-même, au gouvernement, en invoquant les raisons de modération, d’apaisement, d’union, de réconciliation...

Or, Gilchrist Olympio sait que cette rhétorique-là, nous la connaissons tous depuis le 13 janvier 1963, et surtout, il sait où elle conduit. On reviendrait simplement, comme après l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, ou comme après le massacre de centaines de citoyens togolais en 2005, avec la signature de l’APG, au régime monarchique et dictatorial des Gnassingbé. La différence? C’est qu’aujourd’hui ce même système meurtrier se servirait de Gilchrist Olympio pour tuer la résistance du peuple togolais conduite par Jean-Pierre Fabre.

Nous n’avons pas de conseil à donner au Président National. Nous restons convaincus qu’un simple examen de conscience et une vision plus large et plus claire de l’Histoire lui permettront d’évacuer ses rancœurs contre Jean-Pierre Fabre, pour faire un choix selon la raison qui lui dit qu’il n’y a aucun compromis à trouver, comme il le dit lui-même, avec le régime tribal, familial et basé sur une armée prétorienne des Gnassingbé.


Par Sénouvo Agbota Zinsou

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