28/06/2022

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Interview d’Antoine Folly :« Il faudra obliger Eyadéma à quitter le pouvoir par tous les moyens ».

Texte intégral de l’interview accordée au journal « Nouvel Echo » par Monsieur Antoine FOLLY, Délégué Général de l’UDS-TOGO.

Nouvel Echo : L’actualité politique de ces derniers temps semble dominée par les remous au sein du RPT, le parti au pouvoir, suite aux déclarations de Dahuku Péré et d’Agbéyomé Kodjo. Pensez-vous que ces événements sont de nature à changer fondamentalement la donne politique au Togo ?

Antoine FOLLY : Après la publication par Agbéyomé Kodjo et Dahuku Péré de leurs déclarations respectives, l’UDS-Togo s’était félicitée de ces prises de positions émanant de deux personnalités de premier plan du parti au pouvoir. Les déclarations de Péré et de l’ancien premier ministre Agbéyomé Kodjo n’ont fait que révélé des faits que nous avions nous-mêmes déjà dénoncés à la Conférence Nationale Souveraine et que nous avons continué à dénoncer après la CNS. Le fait nouveau, c’est que cette dénonciation émane à présent de personnalités de premier plan du RPT qui nous avaient calomniés, vilipendés, persécutés et pourchassés lorsque nous disions exactement ce qu’elles disent aujourd’hui.

Je ne puis m’empêcher d’avoir un pincement au cœur en pensant à mon ami Tavio Amorin qui a été assassiné en raison, notamment de son acharnement à mettre en place, sous l’égide du Haut Conseil de la République (HCR), la Commission des biens mal acquis et de l’enrichissement illicite préconisée par la Conférence Nationale Souveraine. Lundi prochain, ce sera le dixième anniversaire de son assassinat ; je voudrais profiter de l’occasion que vous me donnez pour saluer sa mémoire et lui réitérer ma fidélité à notre serment de Cotonou, celui de ne jamais nous compromettre avec les forces du mal et de poursuivre, quoi qu’il arrive, le combat pour la libération totale de notre pays du joug de la dictature du RPT. Tavio restera pour nous tous qui refusons l’injustice et la compromission, le symbole et la référence absolue.

Pour revenir à votre question, je voudrais mettre en garde nos compatriotes et nos militants contre tout optimisme exagéré. Ce n’est pas la première fois que des anciens piliers du régime du RPT passent à l’opposition. A l’UDS-Togo, nous avons toujours soutenu qu’il y a un certain niveau d’opposition qu’un ancien haut dignitaire RPT converti, quelle que soit sa volonté, ne pourra jamais dépasser. Il a fallu à Agbéyomé Kodjo et surtout à Dahuku Péré, beaucoup de courage pour poser l’acte qu’ils ont posé. Nous ne pouvons que les en féliciter et souhaiter que d’autres hauts cadres du RPT leur emboîtent le pas. L’élargissement du camp des hommes et des femmes acquis à la démocratie et à l’Etat de droit, ne peut qu’être salutaire pour l’avenir de notre pays.

Ce qui intéresse l’homme politique, le combattant de la liberté que je suis, c’est la leçon et l’exemple que ces deux anciens dignitaires du pouvoir donnent à tous les Togolais. Agbéyomé Kodjo et Dahuku Péré auraient pu choisir de continuer à se taire et vivre dans le confort et l’opulence que leur offre le pouvoir. A cela, ils ont préféré la contestation avec toutes les conséquences qu’engendre cet acte pour eux-mêmes et leurs proches. Je voudrais dire par là, que, face à un régime qui n’a rien à reprocher au nanisme, il faut être courageux, combatif et déterminé. Cela concerne les formations politiques d’opposition, les syndicats, les églises, les associations, mais aussi, le citoyen pris individuellement.

La liberté, la dignité, la justice, la prospérité, tous ces biens précieux que nous voulons pour le Togo ne nous seront pas offerts sur un plateau d’argent par le régime de Monsieur Eyadéma. Il nous faudra nous battre avec détermination sans peur du sacrifice quel qu’il soit, si nous voulons demain léguer à la postérité, une nation togolaise différente de celle que nous vivons aujourd’hui. Je souhaite que chaque Togolaise et chaque Togolais voient à travers les prises de positions de Dahuku Péré et d’Agbéyomé Kodjo, la preuve de la justesse de notre combat contre la dictature de Monsieur Eyadéma.

Nouvel Echo : Le nouveau premier ministre nommé à la suite du limogeage d’Agbéyomé Kodjo a déclaré que sa mission numéro un est d’organiser des élections législatives anticipées. Est-il opportun d’organiser ces consultations à quelques mois des présidentielles et dans ce climat que l’on peut qualifier des grandes incertitudes ? Par ailleurs, certains pensent que la stratégie du pouvoir RPT est d’organiser des élections législatives sans l’opposition de façon à disposer à la prochaine assemblée nationale de la majorité qualifiée qui lui permettrait de modifier à sa guise la Constitution. Qu’en dites-vous ? L’UDS-Togo participera-t-elle dans tous les cas à ces élections ?

Antoine FOLLY : J’ai suivi comme tous les Togolais les déclarations de Monsieur Koffi Sama. Monsieur Eyadéma a tellement dévalorisé la fonction de premier ministre depuis Koffigoh jusqu’à Agbéyomé, en passant par Edem Kodjo, Klutsè ou encore Adoboli que, plus personne ne prend au sérieux les déclarations du chef du gouvernement. Le fait que, avant la rupture définitive du dialogue inter togolais, l’opposition ait déclaré ne plus vouloir discuter avec le premier ministre d’alors, est assez caractéristique de cette situation.

S’agissant des élections législatives anticipées, nous avons compris, dès le début du dialogue inter togolais, que le régime du RPT n’est animé d’aucune volonté d’organiser des élections libres et transparentes qui seraient pour lui synonyme de débâcle politique. Cette situation pose aujourd’hui plus de problème à Monsieur Eyadéma et à ses partisans qu’à l’opposition. A défaut d’avoir pu aboutir à l’organisation d’élections législatives transparentes, le dialogue inter togolais aura au moins permis de pousser le régime du RPT dans ses derniers retranchements et de le conduire à se dévoiler aux yeux du monde entier comme un régime autocratique, hostile à toute ouverture démocratique.

Aujourd’hui, la question de savoir s’il est opportun d’organiser ou non des législatives anticipées à quelques mois des présidentielles me paraît subsidiaire. Notre pays vit une situation économique et sociale catastrophique ; la souffrance et la misère frappent désormais toutes les couches de la société togolaise. Pour sortir de cette situation, il nous faut renouer avec la communauté internationale. Celle-ci, notamment l’Union Européenne a posé ses conditions pour la normalisation de ses relations avec notre pays, à savoir, l’organisation d’élections démocratiques et transparentes sur ka base du Code Electoral consensuel élaboré en application de l’Accord Cadre de Lomé. C’est ce message que le président de la Commission Européenne, Monsieur Romano Prodi a eu à rappeler récemment à Monsieur Eyadéma lors de sa brève visite à Bruxelles.

La question de la participation ou non aux prochaines élections ne se pose pas, du moins en qui nous concerne à l’UDS-Togo. Nous devons continuer à nous battre afin que les conditions d’organisations d’élections réellement dignes de ce nom soient établies. L’UDS-Togo n’a pas pour vocation de servir de béquilles au RPT. Des élections organisées par un comité de sept juges totalement inféodés à Monsieur Eyadéma, ne seraient pas des élections. L’UDS-Togo ne s’associerait pas à une telle trahison.

Nous continuons à penser que, dans les circonstances actuelles, la transparence et l’équité des élections, qu’elles soient présidentielles ou législatives, ne seraient pleinement garanties que si l’organisation et la supervision de ces élections étaient confiées à un organe indépendant désigné par les Nations Unies et placées sous l’autorité de celles-ci. Ca ne sera pas la première fois. Dans tous les cas, face à un régime qui refuse obstinément la démocratie et qui a érigé le mensonge, la désinformation et la mauvaise foi manifeste en méthode de gouvernement, l’organisation d’élections libres et transparentes ne peut être que le fruit d’un combat collectif acharné et déterminé.

S’agissant de la volonté de Monsieur Eyadéma de faire modifier la Constitution elle est réelle. Au-delà du discours, il est désormais clair que Eyadéma n’a pas l’intention de quitter le pouvoir en 2003 ; il faudra l’y obliger par tous les moyens. Il faut que les Togolais en soient conscients et prennent la mesure de la situation et en tirent les conséquences. Nous devons tous redoubler de fermeté et de détermination dans notre combat contre le régime du RPT.

Nouvel Echo : A ce sujet, il semble que quelque chose est en train de bouger au sein de l’opposition. Dans un appel lancé la semaine dernière par la CDPA en vue d’une union forte de l’opposition, il semblerait que votre partie a marqué son intérêt pour le schéma d’union totale proposée par la CDPA et le CAR. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Antoine FOLLY : Pour l’instant, il n’y a pas grand-chose de plus à dire que ce qui a été dit dans le communiqué de la CDPA. L’échec du dialogue inter togolais a changé la donne politique nationale. Les partis politiques ne peuvent plus assumer seuls la gestion de la lutte contre la dictature du RPT. Il faut que les partis politiques reviennent vers les populations et refassent corps avec elles pour relancer la dynamique de lutte autour des aspirations légitimes du peuple togolais. Ce que veulent aujourd’hui les Togolais dans leur large majorité, c’est le départ d’Eyadéma et l’instauration au Togo d’une véritable démocratie.

En 1993, l’opposition avait dû renoncer à l’élection présidentielle en raison de ses divisions internes, mais aussi et surtout en raison de l’étendue du système de fraudes massives mis en place par le régime. En 1994, la majorité CAR-UTD a dû voler en éclats au profit d’une majorité RPT-UTD, qui n’a tenu que deux et demi. En 1998, l’opposition s’était comportée comme si notre pays était déjà en démocratie ; divisés face au scrutin, nous le sommes restés face aux résultats fantaisistes proclamés par le pouvoir en place.

Ces différentes expériences sont là pour nous montrer qu’aucun parti politique actuel de l’opposition n’est en mesure de venir seul à bout de ce régime. Au contraire, les seules avancées notables que nous avons pu imposer au RPT, ont été obtenues lorsque nous étions ensemble. Il faut gagner les élections, prendre le pouvoir et conduire le changement. C’est un programme immense en même temps qu’un pari redoutable. Depuis 1998, nous avons proposé une union forte de toutes les forces démocratiques autour des trois principes énoncés dans l’appel de la CDPA qui elle-même avait déjà lancé un précédent appel connu sous le nom de « slogan de Tchékpo » à savoir, « Démocratie d’abord, multipartisme ensuite ».

Si nous avions appliqué ces principes en 1998, l’opposition serait certainement au pouvoir aujourd’hui et le sort de nos compatriotes en aurait changé. Comme on dit, il n’est jamais trop tard pour bien faire. L’UDS-Togo, longtemps acquis au principe de l’union forte de l’opposition fondée sur les alliances de lutte, électorales et de gouvernement, s’était félicitée de l’ouverture de discussions entre le CAR, la CDPA et l’UFC sur le sujet. Selon le communiqué de la CDPA, l’UFC n’adhère pas au principe de l’alliance électorale. On ne peut que le regretter. Je considère qu’il y a eu de la part de nos amis de l’UFC, une erreur d’appréciation. Dans le même temps, je connais les tiraillements internes que suscite dans nos partis, le débat sur l’union de l’opposition. J’ai eu à gérer cette situation lors de la création de l’UFC et lors de la négociation du manifeste de Ouaga. Ce n’est jamais facile . Le débat n’est jamais définitivement clos sur ce sujet Je ne désespère de voir les choses évoluer. Comme l’a écrit l’un de vos confrères cette semaine, l’union forte des forces démocratiques est un acte de survie pour la nation toute entière.

Nouvel Echo : Face aux remous au sein du parti au pouvoir, quelle aurait dû être l’attitude de l’opposition ? Croyez-vous vraiment possible la définition d’une stratégie commune de lutte au sein de l’opposition ?

Antoine FOLLY : Les revendications de réformes internes au RPT ne concernent que le RPT. Cela ne veut pas dire que nous y soyons insensible, il est de bonne guerre de rester attentif à ce qui se passe chez l’adversaire. Cela dit, je ne pense pas que l’opposition devait faire plus qu’elle n’a déjà fait. Les faits dénoncés par Dahuku Péré et Agbéyomé Kodjo sont peut-être nouveaux pour eux, mais pas pour nous. Maintenant que des hauts responsables du RPT nous donnent raison, on pourrait en profiter pour resserrer nos rangs et redoubler de détermination face à un régime qui continue de détruire la nation togolaise. Là se pose peut-être la question de la stratégie commune de lutte. La situation que décrit la CDPA dans son appel de ce début de semaine apporte la preuve que les choses ne sont pas toujours simples. A défaut d’une stratégie immédiate de lutte commune à toute l’opposition, commençons déjà par une clarification de nos analyses et de nos visions respectives du Togo. Il se pourrait que de cette clarification, naissent de nouveaux sursauts.

Chacune de nos formations prend de plus en plus conscience de la nécessité de rassembler les Togolais autour de l’objectif de la démocratie. Nos attitudes partisanes exacerbent nos divisions qui, elles-mêmes provoquent auprès de nos compatriotes, déception et démobilisation surtout à un moment où nous devons consolider nos forces face à l’adversaire. Je suis optimiste. L’exigence populaire d’union finira par obliger tous les partis à réexaminer leur échelle des valeurs.

Texte intégral de l’interview accordée au journal « Nouvel Echo » par Monsieur Antoine FOLLY, Délégué Général de l’UDS-TOGO.