26/09/2022

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INTERVIEW de Micheline Randolph, Vice-Présidente Exécutive de la Diastode

Victime de la police politique togolaise, Micheline Randolph a été arrêtée en septembre 1985 et condamnée en juillet 1986 pour outrage au président Eyadema par moyen de littérature dite subversive. Graciée quelques jours plus tard, elle a choisi le chemin de l’exil. Très engagée dans le combat pour la démocratie et l’Etat de droit au Togo, Micheline Randolph est membre de la Communauté togolaise au Canada (CTC) et vice–présidente exécutive de la Diastode. En ces temps où le débat reste tendu entre acteurs politiques togolais, l’ancienne enseignante à l’Université de Lomé a accepté de nous livrer sa vision des choses, Elle nous parle de la diaspora et de la situation politique togolaise.

Entretien réalisé par Ekoué Satchivi

Certains Togolais pensent que la diaspora togolaise a montré ses limites et qu’elle est en proie à des querelles intestines. Partagez-vous ces affirmations ?

Dans une société pluraliste, constituée de divers courants, il est normal d’avoir des dissensions. Les organisations de la diaspora regroupent souvent des membres et des sympathisants des partis politiques, qui vont agir sur des bases partisanes et d’autres qui peuvent se démarquer de ces courants. Ces derniers pensent qu’il faudrait un leadership alternatif. Nous voulons tous le changement mais nous croyons en des stratégies différentes pour aboutir à nos fins.
Je ne crois pas que la diaspora ait montré ses limites, car une partie importante est en réorganisation. Après 15 ans d’implication de soutien aux forces démocratiques représentées par les partis de l’opposition et leurs leaders, les gens réalisent que cette lutte d’implication tourne en rond et qu’un changement de stratégie traduit par un nouveau cadre d’actions mieux appropriées à la situation post Éyadéma, s’avère nécessaire.

L’impasse socio-politique persiste au Togo. Ça bouge un peu partout en Afrique de l’ouest. Seuls les Togolais se mordent les doigts. Quelles sont les nouvelles stratégies envisagées au niveau de la diaspora pour renforcer la lutte sur le plan interne ?

Cela fait longtemps que nous avons pris conscience de la nécessité de positionner les forces de la diaspora togolaise pour contribuer efficacement au changement. Bien que l’objectif de la démocratie fasse l’unanimité au sein des communautés togolaises à l’extérieur du pays, il faut reconnaître que les actions et orientations des uns et des autres n’ont guère été suffisamment cohérentes.
Nos stratégies vont dans le sens d’une meilleure mobilisation des Togolais autour de l’objectif de base, du développement des capacités et du renforcement des structures existantes des forces citoyennes sur le terrain.
Il est important pour la diaspora d’investir financièrement de façon constante et soutenue dans ses nouvelles options de lutte pour la démocratie. L’engagement citoyen doit se faire désormais sur des bases saines et sélectives. Même si nous poursuivons le même but, certains sont prêts à s’accommoder de changements cosmétiques et superficiels, dont la dictature tire profit pour se renouveler. Un des défis pour la diaspora, c’est de sortir de cette conscience collective d’accommodation avec la dictature, résultat de tants d’années de culture de servilité. L’autre défi est d’arriver à rompre avec cet espoir insensé que notre libération viendra de la communauté internationale sans qu’on ait à jouer le rôle principal.

Vous êtes connue pour votre engagement dans le combat pour la démocratie et l’Etat de droit au Togo. En dehors de vos occupations professionnelles, vous êtes membre de la Communauté togolaise au Canada et vice-présidente exécutive de la Diastode. Expliquez-nous la différence qui existe entre les deux structures.

La CTC (communauté togolaise au Canada) créée en 1992 à la suite du coup d’état militaire contre le gouvernement de transition issu de la CNS, pour promouvoir les intérêts des Togolais au Canada et la démocratie au Togo, regroupe les Togolais qui le désirent. La Diastode est partie d’une initiative de la CTC en 1995, visant à créer un cadre fédératif international au sein de la diaspora pour la promotion de la démocratie et du développement au Togo. La CTC est aujourd’hui membre de la Diastode.

Dix ans après sa création, comment se porte aujourd’hui la Diastode ? Et quelles sont les conclusions à dégager des actions menées ? Les objectifs lancés par les initiateurs de la Diastode sont-ils atteints ?

Je peux dire que les objectifs ne sont pas atteints puisque la démocratie n’est pas encore instaurée au Togo. La Diastode n’est pas exempte des difficultés inhérentes à toute organisation engagée dans les projets qui sont les nôtres, à savoir le chantier de déconstruction d’un régime autocratique et d’instauration d’une culture et d’une société démocratique au Togo. Mais on peut dire que 10 ans après, l’objectif de fédération est atteint, il existe des Diastodes nationales dans plusieurs pays et nous avons réussi à acquérir une crédibilité de constance et d’intégrité dans la lutte pour la démocratie.
La Diastode a pu développer des partenariats avec d’autres organisations aussi bien dans la Diaspora que sur le terrain. La Diastode et la Concertation Nationale de la Société Civile travaillent ensemble dans le cadre du Conseil de la Résistance Démocratique du Togo (CRDT) regroupant des acteurs clé de l’action citoyenne.

A côté de sa section canadienne, la Diastode existe sur le plan international. Parlez-nous de sa structuration et de son fonctionnement. Et quelles sont les critères exigés des associations souhaitant y adhérer ?

Depuis les États généraux de la Communauté togolaise de l’extérieur qui se sont tenus en avril 2003 à Montréal, au Canada, le fonctionnement régulier de la Diastode sur le plan international est assuré par le Conseil supérieur, qui comprend le Bureau exécutif et le Collège des conseillers. Ces deux structures sont soumises à une répartition régionale des responsabilités, qui peut être consultée à l’adresse http://www.diastode.org/eg/conseil.html. La Diastode est composée de sections nationales. Chaque section nationale regroupe les membres individuels et organisationnels d’un pays. L’adhésion est en effet ouverte aux individus et aux associations, et les critères d’adhésion sont fonction du statut de membre. Pour les associations (organisations), ces critères sont les suivants:
– Etre une association dûment constituée possédant au moins dix (10) membres actifs;
– Regrouper majoritairement, et non exclusivement, des Togolaises et des Togolais de l’extérieur;
– Avoir été créé, au moins un mois avant la date de la demande d’adhésion;
– S’engager à respecter la cohésion, les règlements et les valeurs éthiques de la DIASTODE et à œuvrer à son rayonnement;
– Demander son adhésion en remplissant le formulaire approprié;
– Payer au moins la cotisation d’une année requise pour le pays de résidence.
Les conditions générales et les formulaires d’adhésion sont disponibles à l’adresse http://www.diastode.org/francais.html.

Quelles sont aujourd’hui les associations membres de la Diastode ?

Les sections nationales qui composent actuellement la Diastode sont celles du Canada, des États-Unis, de l’Allemagne, de la Belgique, de la France, de la Suisse, des Antilles-Guyane, du Bénin. Il y a aussi des membres et sympathisants dans d’autres pays (Italie, Angleterre, Ghana, Côte d’Ivoire, Gabon, Mali…), mais qui ne se sont pas encore constitués en sections nationales.

Blaise Compaoré pour faciliter le dénouement de la longue crise socio-politique au Togo. Est-ce l’homme idéal, vu sa position lors de la crise de succession à la mort de Gnassingbé Eyadéma et surtout son implication dans de nombreux conflits qui déchirent la sous–région ouest- africaine ?

Tous les dialogues qui ont été initiés par les acteurs politiques togolais depuis 15 ans, n’ont jamais produit le résultat escompté et cela non pas à cause de la facilitation, mais à cause de la mauvaise foi notoire des détenteurs du pouvoir. Les conditions de base de ce dialogue elles mêmes ne m’inspirent pas confiance. Aurions-nous besoin d’une facilitation si le dialogue avait été conçu et mené avec le sérieux que requiert la situation actuelle du pays ?

Pour avoir trop cru au soutien de l’extérieur pour l’avènement démocratique au Togo, les leaders d’opposition n’ont pas réussi l’indispensable mission de mobilisation et de conscientisation des masses. Une société civile bien organisée et disciplinée peut-elle autrement susciter l’espoir auprès de la population ?

Je crois que le Togo avait le droit comme d’autres nations, d’avoir recours à la communauté internationale pour renouer avec l’état de droit. Mais le potentiel populaire n’est pas à négliger, il fait plus vite bouger les choses qu’une communauté internationale assujettie à ses propres intérêts.
Je crois aussi en la capacité des forces citoyennes de relever avec dignité le défi démocratique. C’est notre conviction. Parce que l’émergence d’une société civile organisée et active politiquement au Togo est essentielle pour asseoir la démocratie. Nous ne croyons pas que la démocratie s’installera avec des leaders de partis politiques et des élections financées par l’extérieur sans l’adhésion et la contribution des citoyens et citoyennes directement concernés Les compétences ne manquent pas au niveau de la société civile pour valablement prendre en main la destinée du Togo. C’est souvent de la société civile qu’émerge les responsables politiques et les gouvernements les plus sérieux

Il y a des limites au pardon. L’impunité demeure un sujet d’actualité au Togo. Des rapports, notamment celui de l’Onu, l’ont confirmé. Croyez-vous à une véritable réconciliation nationale au Togo, sans aucune action de justice à l’encontre des auteurs et commanditaires de la vague de répression d’avril 2005 ?

Non, sans justice il n’y a pas de pardon ni de réconciliation réelle. Rien de bon et de durable ne peut se construire dans l’injustice.
Les criminels qui ne se sont pas amendés et repentis devant une commission de vérité, justice et réconciliation par exemple, sont toujours susceptibles de récidiver. Lorsqu’il s’agit de violations massives de droits de l’Homme et de crimes contre l’humanité telles que la population togolaise les ont enduré, et que le système judiciaire national est incapable de traiter, il faut recourir à des mécanismes judiciaires du genre cour pénale internationale. Les violences qui ont eu lieu avant pendant et après les élections de 2005 n’ont pas été fortuits. Elles ont été planifiées et exécutées par des gens bien connus. Le peuple n’est pas aveugle et il n’a pas la mémoire courte. Une société paisible et réconciliée ne peut l’être qu’à travers la justice.

La Ligue togolaise des droits de l’homme traverse actuellement une crise. Se fragilise-t-elle ou en sortira-t-elle renforcée ?

Les crises que vivent les organisations sociales doivent être perçues comme des crises de croissance, alors nous restons optimistes pour la ligue. Nous connaissons quelques membres de la LTDH et les croyons capables de résoudre ces difficultés.

Le Togo est assez connu de l’extérieur pour sa démocratie au rabais. Vos impressions sur la participation des Éperviers à la dernière Coupe du monde en Allemagne, surtout le spectacle hors pelouse ?

Le Togo n’est pas encore une démocratie et la Fédération Togolaise de Football continue à être gérée par un fils d’Éyadéma. La gestion d’une fédération sportive pour la participation à une grande compétition internationale ne devrait pas être laissée à des gens incompétents. C’est une preuve de plus de l’incapacité du clan Éyadéma à gérer les affaires du pays. La Diastode a d’ailleurs profité de la visibilité internationale du Togo à l’occasion de ce mondial pour mener par sa section belge, une campagne de dénonciation de la dictature en place. Le refus des joueurs de se laisser exploiter et voler par ce groupe de criminels, a renforcé le succès de notre campagne.

Pour conclure, un mot à l’adresse du peuple togolais.

Je dirai au peuple togolais qu’il faut toujours compter sur ses propres forces et prendre conscience de ce que la mort d’Éyadéma n’a rien changé à la situation au Togo, contrairement à ce qu’il était en droit d’espérer. Par conséquent, il faut redoubler d’efforts et se prendre en main pour mener la lutte à terme.