27/09/2022

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Le Commissaire européen Louis Michel s’exerce à compliquer le dialogue intertogolais

Interrogé par Christophe Boisbouvier (RFI) sur la question de savoir pourquoi il a mis au tiroir le premier rapport de l’Union Européenne sur les irrégularités de la présidentielle du 24 avril dernier, Louis Michel, Commissaire européen au Développement et à l’Action Humanitaire a déclaré: « ce n’est pas à moi de m’occuper du rapport des Nations Unies. J’ai écrit au Président Faure Gnassingbé lui demandant des comptes concernant ce rapport des Nations Unies. Je rappelle que c’est moi qui suis intervenu dans ce qu’il avait fait un coup d’Etat constitutionnel pour lui demander de se retirer, ce qu’il fît d’ailleurs. Il a été à l’élection et cette élection s’est déroulée dans de bonnes conditions. L’armée a un pouvoir qui est beaucoup trop grand dans ce pays-là. Il a accepté maintenant de respecter les 22 conditions imposées par l’Union Européenne. Il est dans un processus de réconciliation avec l’opposition, il faut aussi que l’opposition fasse le pas et ne donne pas l’impression de dire non à tout ».

On pourrait se demander si Louis Michel a esquivé la question à dessein puisque le journaliste parle du rapport de l’UE et non celui des Nations Unies. En fait le Commissaire européen est resté égal à lui-même et confirme ce que nombre d’acteurs politiques togolais pensent de lui. La manière dont il appréhende le problème togolais alimente le doute sur sa capacité à aider à la résolution de la crise dans ce petit pays aux grands problèmes, au point qu’on se demande s’il ne joue pas à l’apprenti sorcier lorsqu’il considère que le drame qui s’est produit avant, pendant et après l’élection est un épiphénomène. Dans le cas togolais Louis Michel qui distingue deux oppositions togolaises croit qu’il suffit que toute l’opposition togolaise accepte ce que fait le pouvoir pour que le problème soit réglé. On raconte qu’il déteste les prises de position de certains responsables de l’opposition qu’il a tendance à vouloir intimider. Certains acteurs politiques se plaignent de ce qu’il passe son temps à les pourfendre auprès des fonctionnaires de l’UE.

La discorde

Un malentendu subsiste entre le Commissaire européen et une partie de la classe politique. « Je ne sais pas où Louis Michel trouve le respect des 22 engagements quand on sait que le coup d’Etat constitutionnel s’est soldé par le massacre d’un demi millier de Togolais. Si l’UE veut se montrer rigoureuse, elle devrait tirer les conclusions qui s’imposent. Il est permis à Louis Michel de se contenter des mesures cosmétiques mais qu’il nous permette d’éviter en ce qui nous concerne, toute attitude laxiste », indique un responsable de l’opposition. La réconciliation, dit-il, c’est du concret. Ce ne sont pas des discours. C’est l’issue du dialogue qui permettra de dire si nous sommes dans un processus de réconciliation nationale ou non. Nous n’avons encore dit non à rien. Si Louis Michel tient ces propos dans le but de mettre la pression sur nous pour nous contraindre à accepter n’importe quoi, il se trompe. Nous irons au dialogue avec un esprit d’ouverture mais si une position du régime ne nous paraît pas aller dans le bon sens, nous la combattrons sans faiblesse. Il est loisible à Louis Michel de se montrer « indulgent » dans son appréciation de l’attitude des autorités togolaises mais nous devons quant à nous, nous montrer très rigoureux. ».

La manière dont Louis Michel a géré la présidentielle au Togo montre que l’homme préfère du saupoudrage au règlement durable de la crise.

Bien que l’Union Européenne n’ait pas voulu s’impliquer dans le processus de succession à la présidence togolaise suite au décès du Général-Président et que l’Institution n’ait pas établi un rapport officiel sur le déroulement de l’élection du 24 avril, la DCE, (Délégation de la Commission Européenne) a produit une série de notes confidentielles. La représentation de la commission sur place avait investigué sur l’élection au Togo et relevé de nombreuses irrégularités qui ont émaillé le processus électoral au Togo. A l’époque, les manœuvres déployées par Louis Michel pour mettre les notes de la DCE sous éteignoir ont été mises à mal par la publication desdits documents sur un site de la diaspora togolaise. Les cinq notes confidentielles avaient été bel et bien rédigées par la délégation de la Commission de l’Union Européenne et RFI a pu les authentifier le 05 mai auprès des sources diplomatiques.

La prestidigitation

Après avoir relevé les atteintes aux libertés publiques et aux droits de l’homme la DCE souligne que « Les Etats Unis comme la Commission Européenne contrairement à la France estiment que l’élection du 24 avril et la victoire de Faure Gnassingbé s’est tenue dans des conditions contestables fort éloignés du chemin de la réconciliation nationale ». Mais Louis Michel qui avait ourdi un stratagème pour faire oublier tout ce qui s’est passé à l’occasion de la présidentielle n’est pas resté les bras croisés. Il avait fait publier précipitamment un communiqué dans lequel il prend note de l’annonce des résultats officiels et de l’investiture de M. Faure Gnassingbé comme nouveau président du Togo. Considérant donc que ce qui s’est passé avant, pendant et après l’élection est normal de son point de vue, Louis Michel indique que « le respect des 22 engagements sera le critère majeur sur lequel l’action des autorités togolaises sera jugée par l’Union Européenne ».

Face à cette prestidigitation de son supérieur hiérarchique, le Délégué de l’Union Européenne au Togo, a dû courir à Lomé 2 pour dire au maître des lieux que l’Union Européenne n’est impliqué ni de près ni de loin dans cette affaire, histoire de faire croire que ces documents relèvent de l’imaginaire et que leur publication n’engage que ceux qui les ont relayés. Ainsi la DCE renia ses propres notes confidentielles. Ce qui aurait pu être un scandale au sein de la commission européenne a été diplomatiquement étouffé, et la presse fut accusée de véhiculer de faux documents alors que la source de ces rapports se trouve être bel et bien la Délégation de la Commission de l’Union Européenne.

Une élection qui a fait 154 morts, 600 blessés et 4 milliards de dégâts matériels (selon la Commission nationale spéciale d’enquête Indépendante mise en place par le pouvoir lui-même) s’est-elle déroulée dans de bonnes conditions ? Si la réponse est celle de Louis Michel, il y a danger parce qu’on ne trouverait aucun inconvénient à ce que les législatives auxquelles l’UE pousse les Togolais soient organisées dans « des bonnes conditions » que la présidentielle pour déboucher sur des centaines de morts et de blessés et la fuite de milliers de Togolais en exil. Les mêmes causes produisant les mêmes effets si l’on ferme les yeux sur le problème de l’impunité comme le souhaite le Commissaire européen et qu’on ne cherche pas à faire en sorte que ce qui s’est passé ne se reproduise plus, la réconciliation ne sera qu’un vain mot au Togo.

On rapporte que Louis Michel a ses empreintes dans le mémorandum remis aux partis politiques et que les contre-propositions faites pars les partis de l’opposition le mécontentent. Il est un fait que les diplomates européens qui ont essayé leur médiation dans la crise togolaise se sont cassés la figure en voulant faire des adversaires dans l’un ou l’autre camp. Michel Rocard en sait quelque chose. Mais plaise au Ciel que le Commissaire Européen ne devienne lui-même un problème à inscrire à l’ordre du jour au dialogue intertogolais.

A.S

Publié dans LE REGARD No 470 du 06-12-05