03/12/2022

Les actualités et informations générales sur le Togo

Les faiblesses de la société civile au Togo (3)

“ Laisser faire l’assassin, le tortionnaire ou la mort, c’est se soumettre à leurs lois et devenir leur complice. Si, dans l’être humain, il y a une part d’inhumain, ce n’est pas son goût de la cruauté, mais son choix de ne pas se mêler de choses qui, pense-t-il, ne le concernent pas. Le contraire de l’intervention ? C’est l’indifférence. ”
Elie Wiesel, “ Préface ”, Françoise Barret-Ducrocq (dir.),
Intervenir ? Droits de la personne et raisons d’Etat,
Paris, Grasset, 1994, p. 9.

Le Togo est l’un des pays de la sous-région ouest-africaine où la faiblesse de sa société civile en termes de dynamisme et d’engagement politique est assez frappante. Même si cette assertion de départ mérite d’être nuancée, la SCT ne tient pas la comparaison avec ses homologues burkinabé ou surtout ghanéenne par exemple.
Pourtant au lendemain de la capture du pouvoir politique en janvier 1967, les syndicats ouvrier (Union nationale des travailleurs du Togo) et étudiant (Union nationale des étudiants du Togo) en particulier ont joué au fleuret moucheté avec le chef et sa Bande pour faire entendre leurs cahiers de revendications. Au début des années 1970, ils seront éliminés et remplacés par des syndicats “ constructifs ”, c’est-à-dire dociles et inféodés au parti unique, le RPT. De même, l’arrestation en avril 1977 d’enseignants membres du Syndicat national de l’enseignement technique secondaire et supérieur décapita cette organisation, fort attachée à son indépendance par rapport à la centrale unique, la Confédération nationale des travailleurs du Togo, créée en janvier 1973.
Ainsi le vide politique inauguré en 1967 se prolongea une dizaine d’années plus tard par une émasculation sociale totale, cassant tous les ressorts de la société. Les clés de la sagesse étaient alors incarnées par les trois simiens prostrés dans la posture du “ ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ”. N’exigeait-on pas, au nom de cette sagesse qui serait “ authentiquement africaine ”, du bon militant du RPT (dont tout Togolais sensé devait faire partie) du “ loyalisme envers les autorités de son pays ”, de “ dénoncer mais calmement, poliment les abus des autorités, les détournements de deniers publics ”, d’“éviter le dénigrement systématique ” et de “ rejeter l’esprit de révolte ” ? (cf. Séminaire national de formation politique des cadres, tenu à Lomé les 3 et 4 août 1980).

Il a fallu attendre la fin des années 1980 et le début des années 1990 pour voir les Togolais se mobiliser pour s’extraire de la prise anaconda qui les étouffait mortellement. C’était l’apparition dans le blockhaus de la dictature bandite des premières fissures, annonciatrices de nouveaux espaces sociaux autonomes à travers des associations, des ONG, des syndicats et une presse privée : la société civile venait de pousser ses vagissements sur les fonts baptismaux d’une démocratisation qui allait devenir plus que chaotique. Tout le corps social se mettra en branle comme pour rattraper le temps perdu dans un foisonnement extraordinaire de dynamisme et d’entrechoquement de sigles. Et comme pour les partis politiques, l’espace social est extrêmement morcelé, fragmenté, compliqué, avec pour caractéristique lourde l’absence d’articulations fortes et structurantes.

1. La SCT dans son luxuriant foisonnement

Jusqu’en 1966, on dénombrait seulement quatre ONG, toutes à caractère religieux. Dix ans plus tard, en 1976, naît le CONGAT (Conseil des ONG en activité au Togo) regroupant une vingtaine d’ONG. Pendant les années 1980, leur nombre ne cesse de croître pour atteindre la quarantaine, le CONGAT se restructurant pour devenir alors une ONG décentralisée en 1986. En 1989, existent près de soixante ONG dont le nombre passe en 2001 à environ 400 parmi lesquelles il faut signaler des antennes d’ONG internationales ou étrangères dont l’assise financière et le savoir-faire ne sont plus à démontrer : Inades, Croix rouge, Care, Amis de la terre, etc. Dotées de la proclamation légitimante qu’est le développement durable en ces temps de globalisation et de bonne gouvernance, elles se répartissent en deux grandes fédérations : la FONGTO (Fédération des ONG au Togo) qui serait proche de l’opposition, et l’UONGTO (Union des ONG au Togo) proche du pouvoir de la Bande. La première fédération, plus dynamique que la seconde, regroupe environ 200 ONG qui ne sont pas toutes actives. (Cf. Claire-Marie Girard, Le développement et la coopération décentralisée au Togo, IEP, Bordeaux, 2001). On trouve d’autres sous-regroupements tels que le CONGREMA (Collectif des ONG de la région maritime), le Consortium ALAFIA qui est un réseau de promotion de la microfinance, le COADEP (Collectif des ONG et associations des Plateaux ou la FTACU (Fédération togolaise des associations et clubs Unesco), etc.

Parallèlement, on assiste à une floraison d’associations de type communautaire, villageois ou de ressortissants que facilitent la souplesse et l’ouverture de la loi française de 1901, le seul cadre juridique du monde associatif au Togo. Il est difficile d’avancer réellement un chiffre ici, dans la mesure où elles peuvent se former librement sans autorisation ni déclaration préalables (ibid.). Et elles peuvent jouir du statut d’ONG dont un décret ministériel (n° 93-130/pmrt du 27 mai 1992) définit les conditions de l’agrément :
“ Sont considérées comme ONG les associations nationales, internationales et étrangères apolitiques et sans but lucratif, créées par l’initiative privée, regroupant des personnes privées physiques ou morales, non commerciales en vue d’exercer une activité d’intérêt général, de solidarité ou de coopération bénévole pour le développement ”.

Le statut d’ONG donne droit théoriquement à des exonérations fiscales pour l’importation de matériels à des fins d’aide au développement. Par ailleurs, toute ONG doit signer un accord programme avec le ministère du Plan et doit lui adresser régulièrement ses rapports d’activités, ce qui est rarement respecté. Mais pendant ces dernières années, de nombreuses associations ont été reconnues par le ministère de l’Intérieur et confirmées par celui du Plan comme ONG et allèrent grossir pour la plupart les rangs de l’UONGTO, qui est perçue comme “ une tentative pour le pouvoir d’asseoir sa domination sur le milieu associatif, sans réellement œuvrer par ailleurs à une quelconque amélioration du secteur associatif ” (ibid., p. 52). D’où le fait que la création même d’ONG soit devenue un enjeu politique –et aussi économique- détourné de l’idée même de développement durable telle que l’entendent les institutions de Brettons Wood. En effet, face à la défaillance et à l’incurie des pouvoirs publics, ces institutions voyaient dans les ONG des outils efficaces de propulsion tous azimuts du développement de proximité, avec pour effet pervers une délégitimation subséquente de l’État qui préfère se débarrasser à bon compte de ses fonctions régaliennes : santé, éducation, etc.

C’est que les ONG drainent des sommes considérables. Selon Sylvie Brunel, les subventions accordées aux ONG sont passées de 1 milliard de dollars en 1970 à 9 milliards en 1990 (La coopération Nord-Sud, Paris, PUF, 1997). Au Togo, les dépenses des ONG atteignent des proportions assez considérables : un rapport de la Banque mondiale datant de 1995 évalue à 13,4 milliards de francs CFA la somme que les ONG au Togo ont consacré aux couches sociales défavorisées (Marchés tropicaux et méditerranéens, février 1999). Sur son site, la FONGTO chiffre les apports financiers de ses membres à 10 milliards de francs CFA consacrés en 1997 au développement. Notons que la quasi-totalité de ces fonds proviennent de l’extérieur, et il n’est pas inutile d’ajouter que, dans un contexte de chômage et de délitement économique et social, nombre d’ONG ont été créées dans le but de capter ces subventions, comme la Bande sait si bien le faire aussi. Sylvain Yamba de la Coordination nationale de la société civile note avec raison : “ On a même vu des ministres des gouvernements RPT créer des ONG avec des prête-noms, dans le but de capter certains financements extérieurs. Le cas qui saute aux yeux est celui de l’ancien Premier ministre Kwasssi Klutsè qui a fondé une centrale d’ONG se positionnant sur les lignes de crédits pour le développement échappant au circuit officiel. Tout son ancien cabinet y est employé ”.

En outre les ONG emploient plus d’un millier de salariés et volontaires sur l’ensemble du territoire. Lesquelles, multicartes pour la plupart, interviennent dans plusieurs domaines comme l’agriculture, l’éducation, la santé, l’artisanat, la commercialisation, l’élevage, l’environnement, l’épargne-crédit. Elles ont aussi pour certaines un volet “ assistance juridique et droits de l’homme ”. Mais dans la pratique, ce volet est inexistant, puisque la Bande a criminalisé toute activité politique dissidente ; et pour exister vraiment sur le territoire togolais, elles doivent s’adonner uniquement au “ développement durable ”. Les droits de l’homme étant une catégorie d’essence politique incompatible avec leur affichage apolitique, elles ne peuvent faire autrement que de les sacrifier sur l’autel de la dictature bandite qui a fondé sa légitimité sur leur négation.

2. Où est passée la société civile politisée ?

a) Essai de clarification d’une notion élastique
Il convient de clarifier quelque peu cette notion de société civile. La littérature scientifique y voit une notion polysémique où existent autant de définitions qu’il y a d’auteurs. Pour J. J. Chevallier, elle est un “ mythe ” au regard de son caractère flou, fuyant, ambigu quand D. Lochak relève son côté “ gadget ” (CURAPP, La société civile, Paris, PUF, 1986).
Au XVIIIe siècle, en Occident (et surtout en France), elle en vient à désigner la société politiquement et juridiquement organisée à un niveau supérieur à la communauté domestique, c’est-à-dire l’“ État ”. La société civile se limiterait alors à l’ensemble des individus à qui est reconnue la qualité de “ citoyens ”. Selon Maxime Haubert, chez les libéraux de cette époque, elle était même “ explicitement restreinte à la petite élite qui, par sa condition, est seule censée avoir les qualités et la disponibilité nécessaires pour s’occuper du bien public ”. En étaient exclus les travailleurs, les femmes et les enfants, puisqu’ils étaient perçus comme trop proches de “ l’état de nature ” où prime la satisfaction des besoins immédiats et aussi les sociétés non “ civilisées ” (c’est-à-dire les sociétés colonisées), puisque c’est en Europe occidentale seule qu’a pu se développer ce type d’organisation sociale libre et rationnelle, qui serait la caractéristique de la modernité.

A regarder de près, la Bande et son chef, quarante ans durant, ont développé au Togo une conception de la société civile pratiquement identique à celle en vigueur en France dans ce XVIIIe siècle naissant que viendra balayer la Révolution de 1789, résultat d’un travail en profondeur de la société sur elle-même. Le mépris que la Bande a pour ses dominés et ses exploités est en tous points identique à celui de la monarchie pour ses sujets d’alors.
Il semble inutile ici de rentrer dans un débat historiquement chargé que Thomas Hobbes, John Locke, Friedrich Hegel, Karl Marx et Antonio Gramsci ainsi que Alexis de Tocqueville, sans parler de Jean-Jacques Rousseau et d’autres avaient densément animé leur époque sur la société civile. Cependant, la réflexion d’Antonio Gramsci par exemple est assez perspicace, rapportée au contexte politique togolais. Prolongeant la réflexion de Karl Marx et se situant comme lui dans l’économie politique, il soutient que “ le pouvoir de l’État bourgeois [la Bande en ce qui concerne le Togo, NDLA] ne s’exerce pas seulement par les appareils de coercition, mais aussi et même surtout par l’établissement d’un ‘‘consensus’’ ou ‘‘sens commun’’, faisant apparaître l’ordre social comme devant être ce qu’il est ; c’est précisément la fonction des appareils idéologiques et culturels de la société civile ”. Il en vient à tirer la conclusion que la tâche primordiale des révolutionnaires est de mener une lutte “ contre-hégémonique ” à l’intérieur même de la société civile. Une lecture actualisée et contextualisée dans le cas du Togo signifie que la lutte pour la démocratisation ne peut être qu’une lutte éminemment révolutionnaire qui implique la société globale, et surtout dans sa portion politisée. Elle ne peut pas être non seulement une affaire de partis politiques où les citoyens semblent jouer aux spectateurs, “ agents ” de leur propre destin, comme cela semble être le cas au Togo, mais aussi une affaire de la société civile où ils peuvent et doivent être des “ acteurs engagés ” (Pierre Bourdieu). C’est l’ensemble de ces acteurs engagés que nous pouvons considérer véritablement comme “ société civile ”, c’est-à-dire celle qui n’est pas confinée uniquement dans le développement incolore et inodore, (“ apolitique ” donc), et statufiée dans la posture des trois singes.

La société civile a joué un rôle essentiel au Togo comme ailleurs en Afrique, lors des mobilisations sociales au début des années 1990. Pour P. Meyns, “ Pour saisir cette dimension du changement politique en Afrique, la ‘société civile’ doit être reconsidérée à nouveau comme un concept analytique utile ”. Comme d’autres concepts élaborés en Occident, il est légitime de se l’approprier, quitte à l’investir d’une sémantique nouvelle plus ou moins équivalente. Dans cette optique, l’interrogation porte moins sur sa pertinence sémantique que sa fonctionnalité pragmatique.
On définit généralement la société civile comme la sphère des organisations ou d’associations autonomes de l’État et dont la raison d’être est la défense ou la promotion des intérêts collectifs de leurs membres ou de l’ensemble de la société. Pour René Otayek, l’idée de société civile renvoie à celle de civilité dans les relations sociales, à une vision éthique de celles-ci et de l’harmonisation entre intérêts individuels et bien commun. Partant de là, il entend par société civile “ un espace intermédiaire entre la sphère de l’État et la sphère privée (notamment la famille), constitué au premier chef de groupements associatifs traditionnels et modernes qui se donnent des objectifs d’intérêts collectifs, interviennent dans l’espace public, assurent la médiation avec la société politique ainsi que l’articulation des demandes sociétales et des intérêts privés ”.
Ces approches mettent en relief cinq éléments constitutifs essentiels : 1) une organisation sous différentes formes de vie collective : associations, syndicats, Églises, ONG, médias, etc. ; 2) une organisation autonome de l’État, qui relève donc essentiellement du statut d’acteur non-étatique; 3) une fonction qui doit s’exercer pour le bien commun en agrégeant des demandes tant individuelles que collectives ; 4) une position médiane entre sphères publique et privée ; 5) enfin une vision des relations sociales basée sur certains principes éthiques, permettant à la société civile de se mobiliser pour interpeller l’État par exemple sur le terrain matériel et moral : injustice, violations des droits de l’homme, corruption, conditions de vie, etc.
Cette notion de mobilisation sociale est importante, elle permet non seulement la validation constante du régime démocratique au-delà même du moment électoral (la légitimité d’un pouvoir démocratique n’est pas qu’électorale ou politique, elle est aussi sociale) mais aussi elle introduit une relation verticale entre la société civile et l’État. C’est cette verticalité d’ordre politique qui confère fondamentalement à la société civile sa particularité à partir du moment où elle peut s’exprimer et donner son point de vue sur la manière dont le pouvoir gouverne, et à cet égard, on peut difficilement exclure la société civile du champ politique comme cela semble le cas au Togo.

Aussi, les ONG de développement, c’est-à-dire celles qui ne font et ne s’occupent que de développement, réfugiées dans l’apolitisme, posent toutes sortes de problèmes. En effet, comment mettre l’homme au centre du développement intégral (et de proximité), quand ce même homme est néantisé dans des pratiques anti-humaines ? Comment mettre l’homme au centre du développement de proximité, quand dans la proximité même de ce développement, et dans le même temps, le même homme est nié dans l’injustice et la torture ? Où est alors notre part d’éthique, notre part de liberté et de responsabilité assumées, quand les “ tortionnaires de la liberté ” (La Mosca Loca) veulent imposer l’ignominie comme norme sociale ? Ce développement-là sans (le développement de) la liberté n’est-il pas ruine du développement lui-même ? N’est-il pas une autre aliénation cachée derrière ou drainée par l’attractivité des milliards baladeurs et généreux ? S’abonner à l’apolitisme dans le cas concret du Togo en reléguant les problèmes des droits de l’homme dans les caves souterraines de la conscience, n’est-ce pas faire la politique de la Bande ? Si ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire sont alors la pire des hypocrisies, aller décerner des brevets de satisfecit au chef de Bande, en son palais où existe un centre de torture, pour son respect des droits de l’homme est la pire des lâchetés et des complaisances, pour le moins qu’on puisse dire. Et combien d’ONG de développement apolitiques n’ont-elles pas enfoui leur tête dans le sable de ces lâchetés et de ces complaisances ?

b) Existence d’une société civile (politique)

Au début des années 1990, le FAR (Front des associations pour le renouveau) constituait l’idéal-type de cette société civile politique. Créée le 14 mars 1991, elle regroupait une dizaine d’associations en lutte pour cet enjeu énorme : la démocratisation du système bandit. On y trouvait l’Association de lutte contre la torture (ALT), l’Association togolaise pour la liberté de presse (ATLP), l’Association pour la croissance sociale et la liberté (ACSL), l’Association pour la promotion de l’État de droit (APED), le Comité d’action contre le tribalisme et le racisme (CATR), le Groupe de réflexion et d’action des jeunes pour la démocratie (GRAD), la Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH), le Mouvement des étudiants de lutte pour la démocratie (MELD), l’Organisation universitaire de lutte pour la démocratie (OULD) et l’Union des jeunes avocats (UJA) (Cf. Yawovi Agboyibo, Combat pour un Togo démocratique, Paris, Karthala, 1999). D’autres collectifs se sont créés dans la même optique tels que le Collectif des associations des femmes (CAF) et la Confédération des syndicats indépendants qui rassemblait entre autres la Confédération syndicale des travailleurs du Togo (CSTT) et l’Union nationale des syndicats indépendants du Togo (UNSIT).

Dans leur diversité, ces structures ne trompent pas sur leur affichage politique dans leur volonté d’assumer leur fonction tribunicienne de contre-pouvoir lors des mobilisations citoyennes de protestation et de contestation. Il est inutile de raconter pour la énième fois ces mobilisations héroïques du début des années 1990 à travers tout le pays où nombre de compatriotes ont laissé leur vie (les morts de la lagune de Bè notamment) sans parler de ceux qui ont été gravement mutilés dans leur corps. Il importe de souligner toutefois que ce sont ces fronts, ces collectifs et ces confédérations qui ont articulé les revendications démocratiques dans une stratégie d’action commune. Et il est certain que prises individuellement, ces associations membres feraient moins le poids par rapport à l’enjeu politique qu’elles n’avaient pas une capacité mobilisatrice extraordinaire pour leur crédibilité et leur légitimité. Ces coordinations des mouvements associatifs dans le respect de la personnalité de chacun de leurs membres ont été décisives dans le succès des mobilisations du début des années 1990. Et on peut se demander si la dissolution du FAR en avril 1991 n’a pas eu des conséquences multiples.
Au moins deux conséquences : la première est la manière dont les partis politiques, crées dans la précipitation avec leurs épouvantables querelles de personnes, se sont engouffrés dans le vide laissé par le FAR pour participer, sans préparatifs sérieux, à la Conférence nationale (8 juillet- 28 août 1991), laquelle se voulait être une copie du modèle béninois intervenu en février 1990, alors même que le contexte politique et surtout militaire était complètement différent. Au Bénin en effet, ce sont les “ forces vives de la nation ” qui avaient préparé et fait la Conférence nationale managée avec maestria par Me Robert Dossou, sans les partis politiques dont la présence ne pouvait que rigidifier les lignes de tensions et des revendications. La seconde conséquence est que la disparition du FAR, phare justement du dynamisme associatif auquel s’identifiaient la révolte et la colère sociales, a précipité précocement l’éreintement du mouvement associatif, le tout bien sûr favorisé par la stratégie de la terreur adoptée par la Bande qui voulait restaurer son pouvoir à n’importe quel prix.

Il faut le noter, ces mouvements associatifs contestataires n’étaient pas nés ex nihilo, mais s’enracinaient dans l’indocilité qui a toujours travaillé l’ensemble corps social. Lequel est présenté dans le discours officiel manipulateur de conscience comme un peuple émargeant à la “ sagesse africaine ” symbolisée par les trois simiens. La vérité est que, par toutes sortes d’artifices et de ruses subversifs, les Togolais ont réussi à tenir à distance respectable le chef de Bande qui s’attribuait des origines célestes depuis son accident de Sarakawa. Et ce qui paraissait être une adhésion sociale totale n’était qu’un leurre pour pouvoir survivre dans le système bandit. Il y avait donc un sous-bassement, certes clandestin, informel et éparpillé, sur lequel s’est greffée la révolte de 1990 qui exprimait des demandes lourdes et légitimes catalysées par la création de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH).
Créée en 1987 par le pouvoir bandit pour valoriser sa propre image au plan international, la CNDH a été vite réappropriée par les Togolais avec la complicité active de son président d’alors Me Yawovi Agboyibo. Elle était devenue un véritable outil de promotion des droits de l’homme, amplifié par des prises de parole, d’actions audacieuses et de mouvements de grève de certaines catégories sociales. Le 5 octobre 1990 était l’expression violente d’une colère aussi grande qu’elle a été trop longtemps comprimée sous le masque de docilité apparente, expression fortement appuyée par le ras-le-bol des jeunes chômeurs et laissés-pour-compte, organisés en milice d’autodéfense du processus démocratique. Mais la répression sanglante du mouvement démocratique conjuguée avec les navrantes errances du Premier ministre de transition, Joseph Kokou Koffigoh, a mis à genou la société civile dont ne survivront à l’heure actuelle que quelques structures qui tentent péniblement de reprendre du poil de la bête dans un contexte politique encore plus mortifère.

3. Une société civile (politique) en difficile posture

Le 18 juillet 2003, Sylvain Yamba fait de la situation syndicale au Togo ce constat suivant : si l’UNSIT de Norbert Tétévi Gbikpi-Bénissan avait pris “ par le passé des positions énergiques face à la dictature, elle est de moins en moins visible sur le terrain, à part quelques séminaires et déclarations circonstancielles ”. Quant à la CSST, pilotée par Adrien Béliki Akouété, elle semble, ajoute-t-il, “ privilégier des actions sociales en réalisant des projets dans l’intérêt des travailleurs ainsi que des formations pour ses membres. Elle fonctionne comme une ONG ! A part les déclarations traditionnelles des 1er mai, elle ne fait plus grand-chose dans le domaine de la revendication de la démocratie ”. La compréhension de cette situation ne doit pas éluder les harcèlements et les persécutions ainsi que les arrestations dont le mouvement social a été et est encore l’objet avant et surtout depuis la fin de la Conférence nationale. Ainsi par exemple le 31 janvier 2000, la Bande a mis aux arrêts Norbert Tétévi Gbikpi-Bénissan et Pierre Allaga-Kodegui, secrétaire général de la Fédération des travailleurs de l’enseignement, pendant qu’un mandat d’arrêt était lancé contre Adrien Béliki Akouété pour “ propagation de fausses informations ”.
Le constat de Sylvain Yamba peut être étendu à la LTDH. Dans le rapport marquant le Xème anniversaire (20 juillet 1990 – 20 juillet 2000) de la Ligue, ses rédacteurs notent qu’“ en 1997, lorsque nous prenions les rênes de notre organisation, il faut reconnaître que le climat socio-politique qui prévalait dans notre pays n’était pas de nature à encourager notre mission et nous en connaissons tous les raisons. Malgré cela, nous nous sommes résolument engagés dans la rude bataille menée et léguée par nos prédécesseurs afin de réaliser les nobles objectifs fixés par l’organisation. Il faut avouer que dans une situation socio-politique aussi trouble où l’autorité de l’État même était ébranlée par des crises et violences de tout genre, le combat pour le respect et la sauvegarde des droits et libertés fondamentaux n’est pas du tout aisé ”. Ils ajoutent que, malgré les difficultés financières chroniques que connaît l’organisation, néanmoins, des actes ont été posés. En effet, “ La LTDH publie chaque année, disent-ils, un rapport d’activité et un rapport sur la situation des droits de l’Homme pour présenter quelques actions qu’elle réalise non seulement sur le plan de promotion mais aussi en matière de protection et de défense des droits de l’Homme et pour attirer l’attention de l’opinion publique nationale et internationale sur les violations des droits humains qui ne cessent d’être perpétrées au Togo ”.

La réalité est que la LTDH est devenue pratiquement aphone, en partie sabordée en 1991 au moment où son président-fondateur d’alors, Joseph Koffigoh, allait prendre les rênes de la primature de transition. Passé dans les rangs de la Bande en tant que député, il fustigea au cours d’une séance de l’Assemblée nationale le 25 juin 1996 en des termes peu amènes le travail effectué par la LTDH et surtout par la CNDH, laquelle, à sa satisfaction sans doute, est bien reprise par la Bande depuis que son dernier président indépendant, Me Robert Ahlonko Dovi, a été contraint à l’exil pour raison de sécurité. Son successeur Me Koffimessa Devotsou, sera l’objet d’attaques et de harcèlements à la suite du rapport d’Amnesty International de 1999 intitulé Togo : État de terreur. La Bande l’accusait d’avoir fourni de “ fausses informations ” à l’organisation humanitaire.
Par ailleurs, les sections locales des organisations internationales de défense des droits ne sont pas mieux loties non plus. Le président de l’ACAT-Togo (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), Yannick Koffigan Bigah, est contraint de s’exiler et de vivre dans la clandestinité depuis le 13 février 2003 à la suite de la rédaction de son rapport sur la situation des droits de l’homme au Togo rédigé à la demande des autorités de l’Union européenne [(Cf. www.letogolais.com/article.html?nid=756)-> http://www.letogolais.com/article.html?nid=756]. De même, deux membres actifs de la section locale d’Amnesty International, Antoine Koffi Nadjombe et Ameen Ayodele, ont été incarcérés sans inculpation en mai 1999, le second après des séances de torture a été renvoyé au Nigeria. Il leur était reproché d’avoir renseigné le rapport Togo : Etat de terreur(Cf. www.diastode.org/Nouvelles/nouvelle473.html)Depuis sa publication, le responsable Togo d’Amnesty International, Gaétan Mootoo, est interdit de séjour dans le pays.
On observe la même intolérance à l’égard de la presse privée indépendante. Entre 1990 et 1994, observe Raymondo Houmey, tous les pionniers de la presse libre tels que Le Forum Hebdo, Le Courrier du Golfe, La Tribune des démocrates, La Parole, premier titre satirique, etc. ont disparu pour diverses raisons. Soit le directeur de publication faisant l’objet de menace de mort a dû s’exiler. Soit les imprimeries et les rédactions sont plastiquées par les forces de l’ordre. Soit encore les journalistes et les vendeurs étaient victimes de diverses agressions et de tentatives d’assassinat. Il arrive même que les vendeurs soient battus et les journaux saisis (Cf. Raymondo Houmey, “ [La liberté de presse au Togo ->http://www.batirletogo.org/Fr/dossiers/libertePresse.htm]” avril 2002, www.batirletogo.org/Fr/dossiers/libertePresse.htm).
La Bande a procédé en février 2000, puis en août 2002 à des modifications très restrictives du Code la presse et de la communication de février 1998. Elle a alourdi la répression des délits de presse, ce qui a entraîné des peines d’amende et d’emprisonnement disproportionnées qui frappèrent de nombreux journalistes de presse (et de radio) qui basculèrent dans une “ neutralité ” bienveillante quand ce n’est pas dans le camp de la Bande tout simplement. Dans ses rapports annuels ou dans ses communiqués, “ Reporters sans frontières ” se fait régulièrement l’écho des violations du droit de la libre expression au pays de la Bande. Dans ce contexte, à l’heure actuelle, quelques rares titres comme Le Regard, Le Reporter des temps nouveaux, Crocodile, voire L’Evénement (du groupe de Lucien Messan) font de la résistance et peuvent encore se réclamer de l’opposition, alors que c’est plus d’une dizaine de journaux qui sont empêchés de faire leur travail d’informateurs et doivent verser dans une logique rhapsodique de survie.

4. Les recompositions internes de la SCT

Le paysage de la SCT donne un ressenti pessimiste de laminé, de réduit au silence. Si ce ressenti relève d’un constat bien réel, il est difficile d’évacuer le processus de recomposition interne en cours dans un environnement peu favorable. Rappelons-le encore une fois : on a affaire avec un système véritablement bandit (et il faudrait prendre ce terme au sérieux) logé dans les structures étatiques, utilisant toutes les prérogatives régaliennes de l’État ordinaire pour sa pérennisation aux dépens de la population. Tout y est précarité, et tout, absolument tout, est incroyablement lié aux sautes d’humeur du chef de Bande. Un tel système est plus dangereux et plus nocif qu’une dictature militaire ordinaire dont il est la dégénérescence même, en ce sens qu’il se prête difficilement à démocratiser et aussi à appréhender intellectuellement. Dans sa logique, un tel système ne peut tolérer l’existence d’une société civile, à moins qu’elle souscrive à la sagesse des trois singes ou paye le prix fort. Aussi assiste-t-on, après de nombreux coups de boutoir, à des recompositions de la SCT, à la fois à l’intérieur même du pays et aussi à l’extérieur, dans la diaspora que des flux migratoires ne cessent de faire grossir.

a) Recompositions à l’intérieur du pays

On a parlé plus haut du “ constat d’une démobilisation générale ” qui caractérise la LTDH. Il est encourageant de voir qu’elle vient de faire des recommandations à son nouveau bureau élu le 4 octobre 2003 “ pour redynamiser ses activités et ses structures ”, et qu’elle “ lance un appel à tous ses militants afin qu’ils se mobilisent pour un nouveau départ avec un nouveau bureau plein d’ambitions ”. Sans refaire l’histoire, il faut se souvenir qu’au début des années 1990 c’est en connivence avec la CNDH qu’elle a réussi à dilater les interstices du système bandit en créant des espaces protégés dans lesquels se sont engouffrées les demandes démocratiques. Droits de l’homme se conjuguaient alors intimement avec revendications démocratiques, ce qui malheureusement ne semble plus être le cas actuellement, alors que les pratiques contre-humanité et voyoutes de la Bande se font plus systématiques et plus lourdes.

Regardons du côté des femmes. Les associations féminines réunies au sein du CAF ont disparu, du moins ne se font plus entendre. Cependant une ONG comme le GF2D/CRIFF (Groupe de réflexion et d’action femme, démocratie et développement/Centre de recherche d’information et de formation pour la femme) abat un travail énorme dans la discrétion et loin du tapage médiatique. Créée en mai 1992 par une quarantaine de femmes issues d’horizons politiques et professionnels les plus divers, elle forme “ un réseau de femmes qui œuvre lentement mais sûrement pour la promotion et la défense des droits de la femme et pour un meilleur statut de la femme togolaise ” (cf. GF2D/CRIFF, Études d’impact des services juridiques du GF2D en direction des femmes au Togo, Lomé, juin 1999). Le GF2D/CRIFF fait un travail d’éducation civique à la base au sein des populations rurale et urbaine et veut faire prendre conscience aux autorités politiques et décideurs au Togo et ailleurs en Afrique “ de la nécessité, à l’aube des sociétés démocratiques, de concrétiser le droit pour la femme de participer à la gestion de la chose publique ; de sensibiliser et de mobiliser les partis politiques pour la même cause ” et œuvre “ pour l’émergence des femmes décideurs dans tous les domaines de la vie nationale, etc. ” (ibid.). Le GF2D/CRIFF est une des rares ONG positionnées sur le terrain de la conscientisation et de la politisation des femmes, en faisant de la pédagogie électorale qui est un sujet extrêmement sensible au Togo, en informant la population de son droit de vote et de son usage, par des campagnes de sensibilisation et par la diffusion d’ouvrages et de prospectus. Il est aussi une des rares ONG de la place qui fait évaluer l’impact de son action auprès des populations qui la jugent très positive. Et on comprend dès lors qu’il suscite la méfiance du pouvoir qui ne cesse de l’intimider, de le harceler par toutes sortes d’agressions sur ses militantes. Mais il n’a jamais renoncé à creuser son sillon prometteur dans un paysage social que la Bande veut réduire en ruine.

Plus récemment, des jeunes, pour la plupart (anciens) étudiants sans perspective d’avenir, issus de différents partis politiques se sont regroupés pour créer la NDP (Nouvelle dynamique populaire), un mouvement enregistré le 17 décembre 2002 au ministère de l’Intérieur, de la Sécurité et de la Décentralisation, sous le numéro 6312/MISD. Le 16 janvier 2003, elle dresse un sévère réquisitoire de l’impasse politique qui n’épargne personne, et qui traduit à la fois le désespoir d’une jeunesse consciente et aussi une détermination d’en finir avec le régime. Son président Gilbert Kodjo Atsou y écrivait notamment :
“ L’heure est grave, très grave et il est inadmissible que nous restions les bras croisés espérant un messie du ciel.
Etant donné que cette résistance du système en place s’inscrit dans la logique du jeu politique, alors on doit comprendre qu’il n’y a pas au monde de régime qui soit disposé à s’éliminer de lui-même. C’est au peuple en général et la jeunesse en particulier de provoquer le changement. Par ailleurs on doit faire remarquer que l’inaction et la passivité de la population ont permis au pouvoir de continuer à nous malmener à sa guise.
Jeunesse togolaise, chaque peuple mérite ses dirigeants. L’heure est arrivée enfin, de se sortir de cette servitude volontaire. La philosophie de la survie a fait naître des conformistes qui suivent, silencieusement mais non sans angoisse, l’évolution des évènements. Ils n’écoutent plus leur conscience. Devant ces constats qui hypothèquent dangereusement l’avenir de la jeunesse, la Nouvelle Dynamique Populaire (NDP) lance un appel pressant à tous les acteurs de la vie politique togolaise à œuvrer pour une véritable démocratie.
A la population, nous lui demandons de se mobiliser pour arracher la liberté si longtemps foulée au pied, car comme le dit un adage populaire c’est celui qui résiste qu’on respecte. Et celui qui a peur de se noyer n’apprendra jamais à nager. La liberté et le progrès ne naissent pas du néant. Au contraire le silence des opprimés pérennise la répression et l’oppression.
Aucun d’entre nous n’a le droit de se taire face à l’oppression et la misère en se retranchant derrière l’indifférence et l’impuissance, à plus forte raison en se faisant le complice d’iniquité flagrante. Nous devons nous sentir concernés à jamais comme les serviteurs d’une cause. Et la jeunesse, de faire preuve de détermination et de combativité pour barrer définitivement la voie à ceux qui créent et entretiennent la misère du peuple togolais ”.

Le 26 janvier le président Gilbert Kodjo Atsou est interpellé par les forces de l’ordre et quatre jours plus tard les huit membres du Bureau exécutif du mouvement sont gardés à vue à la Direction générale de la police nationale, un haut lieu de la torture. En dépit de ces intimations, la NDP s’est mobilisée dans la rue le 22 février et le 15 mars en défiant les forces de l’ordre pour protester notamment contre les modifications du code électoral et de la constitution. Le 7 mai, son responsable à l’organisation, Jude Prudence Aleke, est arrêté, et le 29 juillet c’est le tour de Gilbert Kodjo Atsou et de Sagou Yagui, le trésorier, dans la dynamique de rafle de militants d’opposition déclenchée avant et après la mascarade électorale du 1er juin 2003. Avec l’arrestation de ses militants ou présumés tels, quand ils n’ont pas réussi à s’enfuir, il est certain que la NDP est aujourd’hui décapitée, accusée de faire de la politique, une activité hautement radioactive que la Bande réserve uniquement à ses nombreuses organisations satellites expertes depuis des lustres en ânonnements de rhapsodies fort bien rémunérées.
Cependant, on ne peut pas ignorer tout le gros travail citoyen effectué par la CNSC (Concertation nationale de la société civile). Constituée le 15 juin 2002, elle est un regroupement d’une trentaine d’organisations, d’acteurs de mouvements sociaux et de leaders d’opinion. Coordonnée Dany Komlan Ayida, ancien directeur du journal Le Temps, la CNSC fait un constat de l’échec politique dans des termes identiques aux jeunes de la NDP et s’est constituée comme pôle “ de réflexion et d’action pour la mobilisation des citoyens de tout le pays en faveur du changement démocratique, la réconciliation nationale et le développement ” selon son Acte fondateur. Aussi s’est-elle assigné un certain nombre d’objectifs tels que la réalisation d’une plus grande solidarité entre les mouvements de la SCT, la défense des droits civils et politiques des populations, l’accélération du processus de démocratisation, la promotion et la défense des questions d’intérêt commun se rapportant aux libertés constitutionnelles, à la participation des citoyens à la gestion de la chose publique, etc. Pour concrétiser ses objectifs, la CNSC s’est structurée en douze commissions techniques dont entre autres la Commission des droits humains, de la résolution des conflits et de l’édification de la paix, la Commission de l’éducation citoyenne et de la jeunesse, la Commission de la mobilisation et de l’action citoyenne, la Commission de la presse et de la communication, la Commission de la sécurité.

Lors des élections présidentielles du 1er juin 2003, elle a mis en place une structure indépendante d’observation dénommée le CONEL (Conseil national de surveillance des élections). Elle a suivi, dans un contexte de terreur, en amont et en aval tout le déroulement de ce scrutin et a envoyé des observateurs dans les bureaux de vote. Si ce travail, pionnier au Togo, probablement inspiré du modèle sénégalais de mobilisation et d’engagement citoyen lors des présidentielles de mars 2000 qui ont vu la victoire de Abdoulaye Wade, a rencontré un engouement certain auprès de la population, il n’en a pas été de même du côté de la classe politique. L’opposition est restée dans son ensemble méfiante et suspicieuse à l’égard du CONEL, et n’a pas vraiment apprécié ou encouragé son monitoring électoral pourtant nécessaire. Elle le soupçonnait sans l’avouer d’incompétence et de partisanisme, de sorte que ses résultats du scrutin furent indifféremment appréciés par les leaders d’opposition (cf. www.diastode.org/Nouvelles/nouvelle1445.html) dont certains iront proclamer les leurs propres dans une cacophonie assourdissante. La Bande, quant à elle, a sorti tout de suite son artillerie lourde : viol, harcèlement et arrestation des membres du CONEL. Son coordinateur Dany Komlan Ayida fut contraint de passer dans la clandestinité pendant que se multiplièrent casses et perquisitions sans mandat à son domicile et celui de ses proches. La CNSC n’a pas hésité à dénoncer les fraudes massives qu’elle a constatées, l’achat d’électeurs dans des circonscriptions électorales. (cf. www.togodebout.com/actupresi.html).
Auparavant, dans l’immense désert d’aphonie qui semble être le trait dominant la SCT, la CNSC a osé prendre des positions courageuses sur nombres de dossiers sensibles relatifs aux violations systématiques des droits de l’homme sur l’ensemble du pays et plus spécifiquement à l’arrestation arbitraire et à la torture des journalistes Dimas Dzikodo, Colombo Kpakpabia et Philip Evegno en juillet 20003, à l’arrestation de militaires dissidents ou supposés tels, aux coups tordus des militaires et des services de renseignements au sein des réfugiés togolais installés au Ghana, dans la Volta Region, aux écoutes téléphoniques, aux violations de correspondances et aux filages d’opposants, à l’espionnage des cybercafés truffés d’indicateurs, à la fermeture de nombreux sites Internet inaccessibles aux Togolais de l’intérieur (Diastode, Letogolais, Togoforum, UFCTogo, etc.). Au lendemain de la mascarade électorale du 1er juin, elle a rejeté fermement toute idée de gouvernement d’union nationale et proclamé ne plus reconnaître le chef de Bande comme président de la République. En mars 2003, malgré les intimidations du pouvoir, la CNSC a organisé à Dakar un colloque international sur le thème Contribution de la société civile et de la diaspora pour l’édification de la démocratie, la réhabilitation et le développement du Togo, avec le soutien de ses puissantes homologues sénégalaises tels que la Raddho (Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme) et le CONGAD (Conseil des ONG d’appui au développement) pour médiatiser la lutte démocratique togolaise et faire du lobbying afin de bénéficier de soutiens extérieurs. Avec ses analyses et réflexions ainsi que ses prises de position claires, indépendantes, pertinentes et pleines de bon sens, la CNSC est le modèle même de société civile dans sa dimension d’engagement politique, telle qu’on aimerait voir se généraliser au Togo dans son impasse politique actuelle.

b) Recompositions dans la diaspora

Il va sans dire que le contexte économique et surtout politique, depuis les années 1990, favorise plutôt des courants d’émigration, où les pays limitrophes servent souvent comme zones de transit vers les pays occidentaux avec des préférences pour les Etats-Unis, le Canada, l’Allemagne et la Belgique, la France étant moins attractive au regard de son soutien à la dictature bandite. Combien de Togolais sont-ils dans la diaspora ? Une estimation raisonnable les situerait entre 500 000 et 900 000 au regard de la taille démographique du pays, laquelle n’a été pas mesurée depuis 1980. Comme leurs compatriotes de l’intérieur, ils se sont regroupés à travers de nombreuses organisations et structures parmi lesquelles il n’est pas aisé en l’état actuel de faire la part entre les farfelues et les sérieuses.

En toute honnêteté, que faut-il penser de ces sigles fantomatiques qui apparaissent et disparaissent au bas de tels communiqués, appels et lettres adressées à telles personnalités politiques sans lendemain ? Ainsi se bousculent les CREAT (Cercle de réflexion de d’action pour le Togo) qui serait basé à Poitiers, les FART (Front armé révolutionnaire du Togo) à Bangui, les BRAT (Branche armée pour la révolution togolaise) aux Etats-Unis, les NORAT (Nouvel observatoire des réalités africaines et togolaises), les Sopi-Togo à Dakar, les JTA (Jeunesse togolaise en action) toujours dans la même ville, les NGO (Nouvelle génération de l’opposition) à Montréal, les CTSD (Comité togolais pour la survie de la démocratie) à Lund en Suède, les GAL-Togo (Groupe d’action pour la liberté) à Waren-Müritz en Allemagne, les CLIP au Canada (Collectif de libération inconditionnelle des prévenus) regroupant la CPTO (Communauté patriotique des Togolais) à Omaha, aux Etats-Unis, La Dynamique (Dynamique révolutionnaire de la jeunesse togolaise) au Canada, la MOTADE (Mouvement togolais pour l’accélération de la démocratie) aux Etats-Unis, la NDP au Togo et le CREAT ; et autres FRPS (Force radicale pour le salut) à Washington, etc. On est songeur, sinon en plein “ déparler ” (selon le lexique Edouard Glissant), à la lecture de certaines de leurs proses comme celles notamment de la BRAT ou du FART, rappelant par ailleurs celles du GOLT (Groupe des officiers libres du Togo) ou du CONREVTO (Comité révolutionnaire du Togo), lesquelles donnent plutôt l’impression de n’avoir pas pris toute la mesure du drame qui se joue dans leur pays.

Dans le paysage à sigles tonitruants, probablement sans consistance dans la réalité, existent tout de même des associations et organisations qui se distinguent par leur travail. Malgré la crise interne qu’elle traverse avec la récente démission de son président, Paul Yao Assogba, la DIASTODE (Diaspora togolaise pour la démocratie et le développement) semble être de celles-là. Mise sur pied en mai 1995 par des Togolais de l’étranger (Allemagne, Angleterre, Antilles, Belgique, Bénin, Burkina Faso, Canada, Côte d’Ivoire, États-Unis, France, Suisse), elle est un réseau “ afin de mobiliser tous les compatriotes de la Diaspora et d’appuyer la lutte que mènent les forces démocratiques internes pour l’avènement de la démocratie et de l’État de droit au Togo ”. Conformément à ses objectifs, elle apporte son soutien aux forces en lutte pour la démocratie au Togo telle que la CNSC avec laquelle elle a lancé la radio clandestine “ Radio Togo Libre ”, anime un site Internet, l’un des plus visité, organise régulièrement des activités de sensibilisation de l’opinion du pays d’accueil.
Si la diaspora togolaise en Amérique est articulée autour de la puissante CTC (Communauté togolaise au Canada) qui fait l’essentiel du travail de mobilisation, sa consœur d’Europe peine à s’organiser, manquant probablement d’une ossature analogue, alors même que sont constamment lancés des appels à la création d’une sorte d’internationale de la diaspora togolaise. En Belgique, Diastode peut compter sur le personnage multicarte qu’est Eloi Koussawo au sein de la population immigrée africaine et togolaise pour y créer sa section, alors qu’on voit mal Diastode-France naître un jour pour diverses raisons liées à l’absence ou au trop-plein de personnes-ressources difficiles à mettre ensemble autour d’une table. L’entente n’est pas des meilleures entre le CTR (Comité togolais pour la résistance) de Isidore Latzoo et les différents protagonistes. Alors que la France est le pays qui compte la plus forte diaspora togolaise en Occident, elle est aussi le pays où elle est peu visible, mal organisée, en tout cas dont la solidarité avec la lutte démocratique au pays est inversement proportionnelle à son importance numérique. Aussi, un mouvement comme l’emblématique M05 (Mouvement patriotique du 5 octobre [1990]) né au lendemain des premières manifestations contre la dictature bandite est plus repérable en Hollande et surtout en Belgique, autour de Eloi Koussawo, qu’en France.
C’est que les jeunes, qui avaient animé les demandes démocratiques sur les barricades au début des années 1990, se sont pratiquement tous exilés dans des pays occidentaux autres que la France.

5- Ce qui saute aux yeux dans la SCT

Dans l’ensemble, trois choses essentielles frappent dans cette SCT :

1) D’abord, c’est l’absence notoire de structures organisationnelles dans le monde rural : absence de syndicats paysans, d’associations paysannes, de leaders paysans, etc. Les paysans, la plus grande majorité de la population, ne semblent pas impliqués et rien n’est fait pour les impliquer dans cette lutte pour la démocratie qui ne peut que les concerner au premier chef. Dans le même temps, s’il existe une Association togolaise des consommateurs (ATC), assise entre le virtuel et le réel, en revanche, il n’y a pas d’associations des usagers du service public pour exiger des améliorations quantitatives et qualitatives, et pour changer le rapport archaïque entre l’usager et le préposé de service souvent arrogant et méprisant.

2)Ensuite il y a cette culture extraordinaire de sigles qu’on aime entretenir au Togo et dans la diaspora. On a un fol amour pour les sigles, surtout lorsqu’ils sont creux, sans contenu ni militants. Le Togolais prototype raffole de l’agitation derrière un sigle, et derrière chaque sigle se cachent en fait l’individualisme, l’égoïsme et l’intolérance ataviques du Togolais qui n’aime pas beaucoup s’associer avec l’Autre qu’on avilit, qu’on insupporte et qu’on considère comme l’incarnation de tous les maux de la terre. C’est que les traits psychologiques saillants du chef de Bande, qui sont le contentement de soi avec son ego hypertrophié, renvoient le Togolais à sa propre image intérieure comme dans un jeu de miroir. Ainsi le chef de Bande n’a pas besoin de diviser pour régner, le Togolais sait le faire et le plus proprement du monde, en attendant que quelques poignées de billets de francs CFA viennent le récompenser ou le fouetter pour qu’il prenne la bonne direction. Dans chaque Togolais archétypal sommeille le chef de Bande, le coup de l’amour entre le bourreau et la victime en somme.

3)Enfin se pose la question cruciale de l’engagement politique qui renvoie en cascade à d’autres notions comme « culture politique », « mobilisation citoyenne », etc. On fera sienne cette plume amère de Sylvain Yamba de la CNSC, datée du 18 juillet 2003, au lendemain du 1er juin donc :
« La mobilisation citoyenne lancée par la CNSC depuis juillet 2002 bien qu’ayant reçu des échos favorables à travers tout le pays s’est heurtée à cette incapacité des organisations de la société civile à transcender le cadre de la survie pour un engagement patriotique convaincant. Plusieurs personnes ont ainsi préféré s’engager individuellement. La finalité et les réalisations n’en souffrent pas, mais la maîtrise des initiatives au point de vue institutionnelle s’en ressent. Au lieu de les décourager, il faut encourager ces acteurs à aller loin en élaborant des stratégies qui tiennent compte de la situation des populations qui n’ont pas besoin que de pain » (cf. Sylvain Yamba, « Société civile : renforcer la dynamique citoyenne ». Les Togolais n’ont jamais été sages à la manière des trois singes, mais ils ont un grand mal à mettre en musique politique leur indocilité sociétale, facilitant ainsi la pérennisation de la dictature bandite.

PS: Prochain rendez-vous fin décembre avec le quatrième volet : « La France comme soutien indécrottable de la dictature bandite au Togo »

Bordeaux, 25 Novembre 2003
Comi M. Toulabor
Directeur de recherche FNSP
CEAN-IEP de Bordeaux