29/11/2022

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Les félicitations de Chirac à Eyadéma : une choquante provocation

Deux jours seulement après la publication des résultats contestables et contestés de la parodie d’élection du 1er juin, le président français Jacques Chirac a félicité celui qu’il considère comme « son homologue togolais », le général Gnassingbé Eyadéma, pour sa prétendue « réélection » et l’a incité à « tendre la main » à l’opposition.

« Permettez-moi, au lendemain de ce scrutin, de saluer la volonté que vous avez exprimée de tendre la main à toutes les forces politiques de votre pays », écrit le président français dans son message, alors que les candidats d’opposition contestent la validité du scrutin. Lors de son dernier meeting de campagne à Kara, le général président togolais avait promis qu’il formerait un gouvernement d’union nationale s’il était réélu.

Jacques Chirac dit également exprimer son « espoir de voir le Togo renforcer ses échanges avec la communauté internationale et renouer une relation de confiance avec l’Union Européenne ». L’UE a rompu sa coopération depuis une dizaine d’années avec le Togo et n’a pas envoyé de mission d’observation du scrutin du 1er juin. Emboîtant le pas à la Commission, le Parlement Européen a lui aussi refusé d’envoyer des observateurs à une élection dont tout le monde savait les résultats connus d’avance.

Les félicitations de Jacques Chirac viennent confirmer ce que les rumeurs laissaient entendre depuis juillet 1999 lorsque le président français avait déclaré que le « général Eyadéma l’avait assuré de son engagement à ne pas toucher à la Constitution et à ne pas se présenter à l’élection p^résidentielle de 2003. Confirmant les propos de Jacques Chirac, Eyadéma avait lui-même déclaré dans une interview à Radio France Internationale ce qui suit : « Je ne toucherai pas à la Constitution, car si je le fais, on dira que c’est pour prolonger mon mandat comme la plupart des chef d’État. Je ne veux même pas rester un seul jour si je finis mon mandat en 2003 ».

Juste avant cette déclaration, les négociations dites inter togolaises initiées par la France sous le couvert de l’Union Européenne étaient au bord de l’échec ; la déclaration du chef de l’Etat français avaient pesé de tout son poids dans le déblocage de la situation. L’opposition co-optée par la France pour ces négociations a cru que Eyadéma pouvait se moquer de ses compatriotes, mais pas de la France et que celle-ci avait les moyens de se faire respecter.

Selon des rumeurs provenant de l’entourage même du général président togolais, le voyage d’Etat très controversé de Jacques Chirac au Togo en juillet 1999 et les déclarations concomitantes des présidents français et togolais relevaient d’un plan destiné tout simplement à berner une fois de plus l’opposition au profit d’Eyadéma, le protégé de toujours de la France. On murmure que, c’est pour cette raison que la France a tout fait pour que la coordination du Comité Paritaire de Suivi revienne à un de ses ressortissants, en la personne de M. Bernard Stasi.

C’est ainsi que, plus d’une fois, pendant les discussions inter-togolaises, les attitudes partiales et même parfois provocatrices de M. Stasi et de son chef de Cabinet, M. Bardiaux, ont finit par révéler au grand jour, leur engagement sans ambiguïtés en faveur du général Eyadéma. Dès lors, il était devenu clair pour nombre de Togolais, que M. Stasi était en mission commandée pour la France dans le but de faire échouer le dialogue inter togolais et d’en faire porter la responsabilité à l’opposition et plus particulièrement à Gilchrist Olympio.

La vigilance de l’opposition ayant fait échouer ce plan inique, la France a choisi de fermer les yeux sur les violations de l’Accord Cadre de Lomé et d’accompagner ouvertement Eyadéma dans un processus de réhabilitation de la dictature au Togo. Les félicitations qu’adresse aujourd’hui Jacques Chirac au général Eyadéma pour sa prétendue « réélection », sonnent comme une grossière et choquante provocation vis-à-vis du peuple togolais blessé dans sa dignité et dont le seul tort est d’avoir fait confiance à la parole de la France.

Et pourtant, en 1991 – 1992, la France, par l’intermédiaire de son ambassadeur au Togo, était intervenue à tous les niveaux, dans l’élaboration de la Constitution de septembre 1992 qui limitait à deux, le nombre maximum de mandats pour un même président. Dans la plupart des pays d’Afrique où cette disposition a été mise en place, elle a été respectée. Le dernier exemple en date nous vient du Mali. Alpha Oumar Konaré a démocratiquement quitté le pouvoir après avoir accompli les deux mandats successifs auxquels l’autorisait la Constitution malienne.

Certaines rumeurs murmurent aujourd’hui que c’est la France qui avait suggéré cette disposition pour prévenir les tentations de « présidence à vie ». On notera que cette disposition n’avait été contestée en son temps par aucun des acteurs de la vie politique togolaise ; elle avait même été saluée par la France. Le général Eyadéma avait appelé à voter pour. On comprend, dans ce contexte, l’étonnement et même la colère des Togolais face à la « tiédeur » de la réaction française.

Pas un soupçon de condamnation ni d’indignation face aux manœuvres ouvertes de violation de l’Accord Cadre de Lomé par Eyadéma, ni face à la réécriture unilatérale de la Constitution par le RPT. Pour expliquer l’attitude suspecte de la France, les rumeurs vont bon train. Selon certaines de ces rumeurs, la Droite française dont Chirac est un digne représentant, serait « tenue en respect » par Eyadéma qui serait aujourd’hui, le seul « détenteur » du secret d’Etat lié à l’assassinat de Syalvanus Olympio, premier président du Togo. Ce « lien par le crime » suffit-il à expliquer l’indulgence dont tous les pouvoirs français, de gauche comme de droite, ont toujours fait preuve à l’égard du « timonier » togolais ?

D’autres rumeurs évoquent le rôle présumé qu’aurait joué le président togolais dans d’autres crimes dans lesquels la France serait impliquée ; on cite souvent l’organisation et l’exécution du coup d’Etat qui avait coûté la vie à Thomas Sankara. A l’époque, on se souvient que, pour son premier déplacement à l’extérieur du Burkina, le Capitaine Blaise Compaoré, tout nouveau président du Faso, s’était rendu au Togo ; il n’en fallait pas plus à certaines rumeurs pour voir dans ce symbole, la confirmation du rôle présumé que la France aurait fait jouer au président togolais dans cette sale affaire de l’assassinat de Thomas Sankara.

En 1991, lorsque Koffigoh fit appel à la France pour défendre le régime transitoire contre les coups de boutoirs des hommes d’Eyadéma, on avait vu et entendu sur les médias d’Etat, des jeunes du HACAM menaçant de « divulguer » des secrets d’Etat impliquant les dirigeants socialistes français au pouvoir en France. Le résultat de cette menace ne s’était pas fait attendre. Les parachutistes français envoyés à Lomé officiellement pour assurer la sécurité des ressortissants français, étaient restés bloqués à Agoué pendant plusieurs jours ; ceux qui avaient finalement été autorisés à traverser la frontière vers le Togo, avaient été fouillés jusqu’à leur culotte. Ils ne pouvaient entrer en territoire togolais qu’avec les types d’armes qui ne présentaient aucun danger pour le régime d’Eyadéma. Arrivés à Lomé, ils ont été cantonnés en territoire dépendant de l’ambassade de France au Togo. Eyadéma annonçait alors avec fierté sur les ondes de Radio France Internationale (RFI), qu’il a reçu de François Mitterrand lui-même, l’assurance que la France n’interviendrait pas militairement au Togo.

Il y a désormais au Togo deux écoles d’analyse du combat du peuple togolais pour la démocratie. Il y a, d’un côté, ceux qui considèrent que le combat pour la démocratie au Togo doit impérativement associer la France en tant que puissance de tutelle du régime Eyadéma et de ce fait, seule capable de faire entendre raison au tyran. Il y a, de l’autre côté, ceux qui considèrent que la lutte pour la conquête de la démocratie doit également intégrer la réhabilitation du Togo dans son indépendance politique et donc, sa sortie de la tutelle française.

Quelles que soient les motivations qui les sous-tendent, l’une et l’autre de ces deux écoles semblent occulter l’élément fondamental qui continuera de permettre à la France ou à toute autre puissance, de continuer à se substituer au peuple togolais dans le choix de son destin, à savoir, l’absence d’un véritable sentiment national et d’un niveau élevé de patriotisme. Pourquoi la France ne peut-elle pas faire en Algérie, au Maroc ou même en Tunisie ce qu’elle fait en Côte d’Ivoire ou au Togo ? Tout simplement parce que dans ces pays, il existe un réel sentiment national qui dépasse les clivages politiques.

On se rappelle comment le président Abdel Aziz Boutéflikha avait renvoyé la France à sa propre histoire lorsque les autorités françaises avaient voulu se poser en censeurs de la régularité de la dernière élection présidentielle algérienne. Au nom du sentiment national, mêmes les adversaires de Boutéflikha étaient montés au créneau pour dénier à la France le droit de s’ériger en donneur de leçon de démocratie en Algérie, un pays auquel cette même France avait refusé le droit à l’indépendance et à la dignité.

Au Togo, l’hypocrisie et l’individualisme ont supplanté le sentiment national qui n’existe que dans le discours. La peur et la lâcheté font le lit de la dictature. La dernière élection présidentielle a révélé la persistance des relents régionalistes et ethniques destructeurs, un phénomène que l’on croyait définitivement révolu depuis la Conférence Nationale Souveraine. C’est ainsi que l’on a vu des cadres du Nord, issus de différents partis d’opposition, rallier spontanément la candidature de Dahuku Péré, au nom de l’appartenance régionale et en dépit des consignes arrêtées par les partis. Pourtant, ce même Dahuku Péré était le porte drapeau de ceux qui, il n’y a pas si longtemps, organisaient la « chasse aux démocrates » qui menaçaient la pérennité du régime du RPT.

Tant qu’il n’y aura pas chez le Togolais des repères idéologiques fondés sur l’appartenance à une nation dont l’intérêt se placera au-dessus de tout autre intérêt, nous continuerons à être des pions entre les mains de « prédateurs locaux et extérieurs » qui continueront de jouer avec notre destin au gré de leurs propres intérêts. C’est au nom de l’intérêt de la France que, vis-à-vis d’Eyadéma, au-delà des discours, la politique française au Togo est restée la même sous la Droite comme sous la Gauche.

C’est peut-être à ce travail de formation d’un véritable sentiment national que doivent désormais s’atteler les vrais partis politiques. Le rôle de la France dans la création et le maintien en place du régime Eyadéma depuis 1967 apporte suffisamment de faits susceptibles de convaincre les Togolais de la nécessité d’une réelle prise en mains de leur destin. Ce serait la meilleure réponse à apporter à ceux qui veulent continuer à maintenir le peuple togolais dans le sous-développement et la misère.

Frisco de SOUZA