04/12/2022

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Les responsabilités de l’Europe vis-à-vis de l’Afrique

Par Romano Prodi*

La réunion de cette semaine des chefs d’Etat africains dans la capitale mozambicaine, Maputo, marque un tournant très important dans la brève histoire de l’Union africaine (UA). Un an après la création de l’UA en Afrique du Sud, le sommet de Maputo mettra en place les institutions permettant aux nations africaines de lutter contre la pauvreté, de promouvoir la démocratie et de construire la paix. L’Organisation de l’unité africaine (OUA) a accompagné la conquête africaine de l’indépendance et la fin de l’apartheid, mais cette organisation n’est pas parvenue à maintenir la paix sur le continent. Ce rôle-clé est désormais repris par l’Union africaine.

Nous savons ce qu’a coûté à l’Afrique et à la sécurité mondiale la baisse de l’intérêt porté par la communauté internationale aux problèmes du continent africain : un génocide, des millions de morts dans divers conflits et le chaos dans de nombreux pays. Nous devons donc soutenir l’Union africaine et le Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), car ces initiatives sont le signe que l’Afrique est déterminée à prendre son destin en main.

Favoriser la paix. Nous nous accordons à penser que la prévention des conflits, le maintien et la consolidation de la paix sont des domaines que les Africains sont les mieux à même de gérer. La communauté internationale devrait encourager les Africains à être parties prenantes dans ces domaines ; elle devrait aussi leur fournir une aide financière et un appui politique. C’est ce qu’a récemment fait l’Union européenne (UE) dans des pays comme le Burundi et la République démocratique du Congo. Ces initiatives témoignent du mûrissement de la réflexion de l’UE en matière de politique de sécurité et je les accueille chaleureusement. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai soutenu les efforts français en Côte d’Ivoire et l’intervention britannique en Sierra Leone. Ces opérations ont permis d’éviter le pire et de préserver les chances d’une solution pacifique et politique pour ces pays et pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Mais cela ne suffit pas !

Si les Africains souhaitent continuer à développer leurs propres capacités, la Commission européenne est disposée à proposer aux Etats membres de l’UE et à leurs partenaires africains qu’une partie des fonds européens destinés au développement soit utilisée pour perfectionner les outils permettant de soutenir les opérations africaines de maintien de la paix.

Améliorer la santé. Le tout premier symptôme de la pauvreté est l’état de délabrement des systèmes de soins de santé, qui se sont avérés incapables de mettre un terme à la propagation très rapide du sida et d’autres maladies contagieuses. Pour améliorer la santé en Afrique, la plus grande difficulté consiste donc à renforcer la capacité des pays pauvres à proposer des services de santé de base. Le meilleur moyen pour les donateurs d’appuyer cette stratégie passe par un soutien général en matière de finances publiques, d’allégement de la dette et de politiques appropriées dans le secteur de la santé. Telle est pour l’essentiel l’orientation suivie par l’UE en matière d’aide au développement.

A ce jour, l’UE a promis de donner 2,5 milliards de dollars, soit 54 % des engagements totaux, au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Pour 2004 seulement, les engagements actuels de l’UE à l’égard du Fonds s’élèvent à 425 millions de dollars. Cela signifie que l’engagement de l’UE est plus de deux fois supérieur à l’engagement américain, qui est de 200 millions de dollars. Il est cependant vrai, et nous accueillons favorablement cette nouvelle, que les Etats-Unis ont annoncé un « dispositif sida » de 15 milliards de dollars, ce qui prouve la sensibilisation croissante du gouvernement et du Congrès américains.

Supprimer le problème de la faim. La faim demeure une triste réalité du continent africain. Pour y remédier, il faudrait que les gouvernements africains ne soient plus contraints de s’en remettre durablement aux actions de charité, aux campagnes médiatiques et à la compassion des donateurs. L’Europe est convaincue que la mise en place d’une agriculture africaine puissante, à vocation exportatrice, sera, à long terme, garante tant du développement de l’Afrique que de sa dignité.

Cette approche se retrouve au niveau de notre coopération avec l’Afrique en matière de développement. En 2001, nous avons consacré quelque 385 millions de dollars pour soutenir le développement de l’agriculture en Afrique, soit 7,7 fois plus que les Etats-Unis. Dans un cas comme dans l’autre, c’est largement insuffisant.

Nos partenaires américains partagent notre détermination à aider les gouvernements africains à éradiquer la faim sur ce continent. Toutefois, nos points de vue divergent manifestement sur la manière d’y parvenir. Bien que nous reconnaissions l’importance des montants alloués par les Etats-Unis, nous nourrissons des inquiétudes sur les caractéristiques et les orientations des politiques américaines en matière d’aide alimentaire, constituées principalement de dons en nature et d’excédents de production, alors nous nous efforçons d’attribuer, autant que possible, des subventions utilisées pour acheter les produits au niveau local. L’affirmation constante des Etats-Unis selon laquelle l’Union européenne empêche le développement de la biotechnologie et des cultures génétiquement modifiées en Afrique est inacceptable et tout simplement fausse. L’Union européenne n’a pas conseillé aux gouvernements africains de refuser les produits alimentaires américains génétiquement modifiés. Nous avons toujours affirmé que les pays bénéficiaires devraient être autorisés à faire leurs propres choix en ce qui concerne la biotechnologie et les importations d’OGM. Et nous l’avons prouvé avec la dernière décision prise par le Parlement européen d’accepter tous les OGM qui respectent le principe de précaution.

Tirer parti des possibilités commerciales. Les subventions agricoles demeurent une préoccupation importante des pays en développement. Sur ce point, je pense que tous les pays riches pourraient faire beaucoup mieux. L’action de l’Union européenne va dans la bonne direction. Au cours des dix dernières années, nous avons réformé la politique agricole commune (PAC) et ramené les subventions aux exportations de 25 % à 5 % de la valeur des exportations. Pas plus tard que le 26 juin, l’Union européenne a adopté une réforme de la PAC propice au développement. Alors que l’Union européenne s’oriente résolument, même si le rythme est encore trop lent, vers une diminution des distorsions du marché, les Etats-Unis ont pris la direction opposée, augmentant les subventions agricoles dans le cadre d’un ensemble de mesures d’aides massives aux agriculteurs signé par le président américain en mai 2002.

Aide au développement. L’aide au développement fournie par l’UE s’élève à 0,34 % du PIB et celle-ci s’est engagée à aller encore plus loin et à porter ce pourcentage à 0,39 % d’ici à 2006. Cela ne suffit pas, nous le savons et l’admettons. De plus, un nombre croissant de pays de l’UE ont atteint, ou vont prochainement atteindre, l’objectif de 0,7 % fixé par les Nations unies. En revanche, l’ensemble des aides américaines ne représentaient encore que 0,12 % du PIB à la fin de 2002 et pourraient atteindre 0,15 % en 2006, selon les toutes dernières déclarations américaines. Nous apprécions certes les efforts consentis par les Etats-Unis pour rattraper leurs partenaires de l’OCDE, mais l’écart va se creuser, à moins que de nouvelles augmentations américaines ne soient annoncées et mises en œuvre plus rapidement.

Pour nous, Européens, le défi à relever consiste à accroître cet effort et à y associer les nouveaux pays membres, tout en continuant à améliorer l’efficacité, la souplesse et la rapidité d’exécution de nos programmes d’aide. J’ai l’intention, avec nos partenaires africains, de m’attaquer à la réforme de nos procédures de mise en œuvre des aides afin de rétablir la flexibilité que celles-ci ont perdue au cours des années.

L’Europe assume ses responsabilités, mais cela ne suffit pas. Les Africains ne demandent pas la charité à l’Europe ou aux Etats-Unis. Le message que me transmettent mes homologues africains est un appel explicite à ce que les pays riches mettent en œuvre des politiques qui permettent aux peuples africains de prendre eux-mêmes leur destin en main.

© Copyright [Le Monde->http://www.lemonde.fr] 11/07/2003

*Romano Prodi est président de la Commission européenne