08/12/2022

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Me Agboyibo: « C’est la France mafieuse qui a créé cette situation » au Togo

Le Comité d’action pour le renouveau (C.A.R.) est l’un des principaux partis de l’Opposition au Togo. Son leader, Me Yawo Agboyibo, est une véritable icône politique dans ce pays. Dans la présente interview, réalisée au téléphone mercredi 9 février dans la soirée, « le bélier noir », comme l’appellent affectueusement les « caristes » (entendez les militants du CAR), évoque la première sortie de Faure Gnassingbé, l’attitude de la France, qui, comme Janus, a deux faces (l’officielle et la mafieuse), la médiation que feront les chefs d’Etat de la CEDEAO, les sanctions de l’OIF…

Entretien réalisé par Zowenmanogo Dieudonné Zoungrana

Me Yawo Agboyibo, connaissez-vous Faure Gnassingbé, le Président autoproclamé du Togo ?

– Oui, je le connais en tant que compatriote, en tant que fils d’Eyadéma. Je le connais aussi, non parce qu’on a siégé ensemble à l’Assemblée nationale, mais parce qu’il a été élu député. Politiquement on ne s’ignore pas.

Ce mercredi 9 février, il a fait une déclaration à la Nation, dans laquelle il fait état « d’élections démocratiques et transparentes, si le contexte le permet… et tend la main à l’Opposition ». Votre commentaire.

– J’ai effectivement pris connaissance des idées émises par monsieur Faure Gnassingbé dans le discours dont vous faites état. Pour nous, ces idées posent problème parce qu’il y a déjà un contentieux concernant sa proclamation comme président du Togo. Ce contentieux est toujours pendant, et tant qu’il n’aura pas été résolu, nous ne pouvons pas nous prononcer sur les propositions de monsieur Faure Gnassingbé.

Un sommet extraordinaire a réuni, ce jour 9 février à Niamey, neuf chefs d’Etat des pays de la CEDEAO, qui se sont penchés sur les derniers événements survenus au Togo. Ces dirigeants ont pris des décisions et l’une d’elles préconise que six (6) d’entre eux se rendent dans les 48 heures à Lomé pour « raisonner » les nouvelles autorités togolaises. Que pensez-vous de cette initiative de ces premiers responsables de la CEDEAO ?

– Nous avons salué positivement cette initiative de la CEDEAO, car au fond, elle s’inscrit en droite ligne dans les déclarations qui avaient été faites récemment au niveau de l’Organisation par les chefs d’Etat et même au niveau de l’Union africaine. Donc au lieu de rester au simple stade des déclarations, la CEDEAO a décidé d’aller plus loin en prenant des mesures concrètes. Et de cela, nous ne pouvons que nous en réjouir. C’est une contribution de poids à la lutte que nous menons ici. Je crois qu’elle va avoir beaucoup d’influence sur le dénouement de la crise togolaise.

Le Conseil permanent de la Francophonie (OIF), de son côté, a déjà prisquelques sanctions contre le Togo, dont les représentants ont été suspendus. Qu’en pensez-vous ?

– Ici également il s’agit d’une heureuse coïncidence, car le fait que deux organisations, la CEDEAO et l’OIF, arrivent aux mêmes analyses sur la situation au Togo et prennent des décisions qui se rejoignent est assez éloquent. Cela prouve que notre situation est très critique, et que toute organisation qui se respecte ne peut que condamner ce qui est arrivé le samedi 5 février au Togo.

Quel jugement portez-vous sur la position de la France ?

– Il y a toujours pour moi deux Frances : la France de Robespierre, celle des droits de l’homme (rires) et la France mafieuse, celle qui a des intérêts économiques dans plusieurs Etats africains. Et le Togo en est un…

Laquelle de ces deux France soutient les nouvelles autorités ? la mafieuse ou celle de Robespierre ?

– (Rires) La mafieuse bien sûr ; même si elle s’abrite derrière des officiels, en réalité, ce sont les intérêts protégés de la France sur place qui déterminent finalement le comportement de ses pontes ; c’est pour cela que je les qualifie de mafieux. Que vous le vouliez ou non, même si le Togo est un pays modeste, il y a des intérêts ici, qui sont tels que cette France mafieuse ne peut pas ne pas être attentive et chercher des alliés dans les choix politiques, des choix qui ont un impact sur l’intérêt pour notre pays et sur les populations.

Quel bilan faites-vous des journées « Togo-mort » que vous avez lancées avec d’autres leaders de l’Opposition ces derniers jours, et qui ont connu un résultat mitigé ?

– Personnellement, j’en suis satisfait, parce qu’avec le climat de terreur qui a régné dans ce pays des années durant, on ne s’attendait pas à ce qu’une consigne comme celle-là soit suivie. Vous savez qu’une bonne partie des fonctionnaires des établissements publics ou parapublics sont à l’écoute de leurs patrons. Et lorsqu’on donne une consigne telle l’opération « Togo mort », ils essayent d’y passer outre. Nous avons constaté pourtant que même si certains établissements ont partiellement ouvert, la plupart des secteurs du public et du parapublic sont restés fermés. Je peux donc vous dire que ces journées « Togo mort » ont été suivies à 80%.

L’armée togolaise, à 90% kabyè (l’ethnie des Gnassingbé) et nordiste, peut-elle accepter ce que demande la communauté internationale, à savoir un « lâchage » de Faure Gnassingbé ?

– (Silence). L’armée n’est pas un bloc monolithique. Au sein de cette armée, il y a des cerveaux du Sud, même parmi les officiers supérieurs. Il y a des militaires qui sont soucieux des lendemains de cette population. Cette armée ne peut pas accepter qu’on demeure éternellement dans le pétrin. Et la délégation de chefs d’Etat de la CEDEAO, qui vient pour avancer des arguments appropriés, sont des hommes d’expérience ; il n’est donc pas exclu qu’ils soient très écoutés par les militaires, et qu’après, ces militaires prennent des décisions judicieuses.

Avez-vous des contacts avec le leader de l’Union des forces du changement (UFC), Gilchrist Olympio, qui vit depuis des années en Europe ?

– Oui, nous avons des contacts, je dirai même des contacts quotidiens.

Le CAR a-t-il un scénario de sortie de crise pour le Togo ?

– Le scénario de sortie de crise est celui que nous ne cessons de répéter : il faut rétablir la légalité. Mais dans ce rétablissement, il faut tenir compte du fait que, le 14 avril 2004, pour une reprise de la coopération avec l’Union européenne, 22 engagements ont été pris, dont les plus fondamentaux sont ceux de nature à permettre l’instauration de la démocratie au Togo. La situation actuelle nous interpelle tous : on parle davantage de rétablissement de l’ordre constitutionnel, mais il ne faut pas oublier ces aspects. Car si demain on fait des élections, si ce n’est pas dans des conditions qui permettent aux électeurs de s’exprimer librement, nous pourrions raté le virage. Il faut coupler les deux choses : d’une part le rétablissement de la légalité constitutionnelle, et d’autre part le respect des 22 engagements. Parmi ces engagements, selon moi, le n°1 est celui qui préconise le dialogue national. L’armée, le pouvoir et l’opposition doivent se retrouver pour trouver des solutions de sortie de crise.

(L’Observateur Paalga (Ouagadougou))