08/08/2022

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Propos de Me Yawovi Agboyibo sur le feu Président Eyadema

Le Regard : Il y a un an le Président Gnassingbé Eyadema est décédé. Quels souvenirs gardez-vous de l’homme ?

Me Agboyibo : J’ai eu surtout à approcher l’homme de 1987 à 1991 pendant que je dirigeais la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), puis le Front des Association pour le renouveau (FAR), fer de lance du soulèvement populaire du 16 mars 1991. Je dirai que pour l’essentiel, il était avant tout un fauve. Mais c’était aussi un renard. Et il était aidé en cela par sa simplicité et son humilité d’homme du terroir. Ce mélange est propre à tout politique. Et personne ne lui en aurait voulu s’il n’avait pas bien des fois excédé des limites du tolérable. L’intéressé, étant décédé, il serait indécent de charger sa mémoire par des faits connus de tous.

L.R : A-t-il, à votre connaissance, réalisé des actes qui mériteraient d’être mis à son actif ?

Me Agboyibo : Je pourrai, volontiers, vous faire part des expériences positives que j’ai eues avec lui quand j’étais à la tête de la CNDH et du FAR. J’ai décrit ces expériences dans mon ouvrage ‘’Le combat pour un Togo démocratique’’. Je ne voudrais pas entrer ici dans les détails. J’aimerais simplement souligner que ces expériences se rattachent à une période extrêmement sensible de l’histoire de notre pays. Le régime était alors harcelé de tous les côtés. On se rappelle qu’en 1985, Lomé était secoué par des explosifs. L’année d’après, ce furent les événements du 23 septembre 1986. Le pays était à l’index de la communauté internationale. Le feu Président s’interrogeait sur la réaction à avoir face à tous ces assauts. Il fallait choisir entre deux options. Ou il se rangeait du côté des conservateurs qui pensaient que le régime avait intérêt à se protéger contre les attaques en se radicalisant, ou il prend en compte l’enthousiasme populaire suscité par la CNDH pour aller dans le sens d’un fléchissement du système. Je me suis efforcé de le convaincre qu’il avait tout à gagner pour lui-même et pour le pays en se démarquant des conservateurs pour s’inscrire dans le sens de l’histoire. Dieu merci il a pris le risque de la deuxième option. Il s’est aperçu qu’il ne s’est point trompé. Que de progrès le Togo n’a t-il pas enregistrés durant ces 4 ans, depuis des actions élémentaires telles que la libéralisation des produits dérivés du palmier jusqu’aux décisions majeures comme le rétablissement du multipartisme, l’amnistie de plein droit, la dissolution du Parlement-RPT, la dissolution du Gouvernement-RPT, l’accord pour la formation du gouvernement d’union nationale, en passant par le rétablissement de la liberté religieuse, de la liberté de presse, de la liberté d’association …

Ces changements ont été accueillis avec satisfaction par toutes les collectivités géo-communautaires du pays. C’était l’âge d’or de notre processus démocratique. Le mérite revient au feu Président pour s’être montré compréhensif à une méthode d’approche des problèmes du pays.

L.R : Et pourquoi les choses n’ont pas marché par la suite ?

Me Agboyibo : J’aimerais par souci de vérité dire en réponse à votre question que le processus démocratique a connu à partir de mai 1991 un douloureux virage lié à plusieurs facteurs dont, entre autres, l’entrée en scène de M. Gilchrist Olympio.

L.R : Qu’est ce à dire ? Gilcrhist aurait-il tort d’entrer dans la scène politique ?

Me Agboyibo : Non ! Pas du tout. M. Gilchrist Olympio est un citoyen togolais. Il est normal qu’à la faveur de l’amnistie d’avril 1991, il revienne au Togo pour prendre part à la lutte que menaient ses compatriotes sur le terrain pour la démocratisation du pays.

Le problème c’est la perception que le feu Président se faisait de cette entrée. Pour Eyadema, si Gilchrist Olympio était rentré, c’était pour récupérer le processus démocratique en vue de la réalisation de son combat personnel pour la vengeance de la mémoire de son feu père. Dans l’esprit d’Eyadema, tout se passe comme si la page de la confrontation physique du 23 septembre 1986 et des autres supposées agressions antérieures n’est pas tournée. C’est à partir de cette perception que le feu Président Eyadema se faisait de Gilchrist Olympio qu’il a mis en place son modèle d’organisation de l’Etat, un modèle conçu pour faire face à un combat physique dont le combat démocratique ne serait qu’un masque. Et en raison de l’objectif à atteindre, ce modèle d’organisation consiste avant tout en un arsenal militaire et un ensemble d’institutions politiques, judiciaires, administratives, électorales ou autres, composées d’hommes et de femmes qui ont fait la preuve de leur docilité envers le système.

L.R : A votre avis, Eyadema ne pouvait-il pas, en contrepartie des garanties qui lui auraient été offertes, moderniser le pays en l’ouvrant à la démocratie ?

Me Agboyibo : Il aurait pu le faire ne serait-ce qu’en mettant M. Gilchrist Olympio à l’épreuve de la gestion du pays à la suite du scrutin présidentiel du 1998. Mais, eu égard à l’idée qu’il se faisait de ses rapports avec ce dernier, il était exclu qu’il lui fasse directement ou indirectement, par voie du dialogue ou d’élections, une quelconque concession qui serait de nature à changer le cours des choses.

L.R : Mais n’est-il pas absurde que M. Gilchrist Olympio et les autres leaders de l’opposition acceptent de participer à des élections ou à des dialogues organisés par le régime alors qu’ils savent pertinemment qu’ils sont d’avance perdants en raison de la perception que Eyadema avait d’eux ?

Me Agboyibo : Tout à fait, c’est une véritable absurdité.

L.R : Mais comment sortir de l’impasse ?

Me Agboyibo : La réponse à cette question n’est pas aisée.

Propos publié dans ‘’Le Regard’’ n° 476 du 07 février 2006