01/10/2022

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Robert Montoya, un « plombier » en Afrique

Il a toujours pris soin de brouiller les pistes. Des geôles françaises aux palais africains, des couloirs de l’Élysée aux ventes d’armes, Robert Montoya, 57 ans, s’est ménagé de furtives apparitions, entre zones d’ombres et pleine lumière. Cet ancien adjudant de gendarmerie intéresse à nouveau la justice française. Brigitte Raynaud, juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris (TAP), devait s’envoler, mardi 10 janvier, à destination de Lomé, afin d’obtenir de la justice togolaise les renseignements que l’on y détient sur Robert Montoya.

Au fil des mois, le nom de cet ancien membre de la défunte cellule antiterroriste de l’Elysée, consultant en sécurité et intermédiaire dans le négoce des armes de guerre, est apparu au détour de l’enquête de Mme Raynaud, chargée de faire la lumière sur l’attaque du camp militaire français de Bouaké, en Côte d’Ivoire. Le 6 novembre 2004, deux Soukhoï-25 de l’armée ivoirienne avaient bombardé le campement Descartes, tuant neuf militaires français — ainsi qu’un civil américain.

Le général Henri Poncet, ancien patron des forces françaises en Côte d’Ivoire — par ailleurs poursuivi dans l’enquête sur la mort de Firmin Mahé —, a évoqué le nom de Robert Montoya, le 9 décembre 2005, dans le cabinet de la juge. Il a notamment assuré que l’homme d’affaires avait aidé le régime ivoirien « au niveau de la fourniture des armes, et probablement des techniciens ».

Le 2 décembre 2005, M. Montoya avait été brièvement interrogé par la police togolaise, et les locaux de sa société de sécurité privée, Darkwood, située sur l’aéroport de Lomé, perquisitionnés. Il a été accusé par le ministre de la défense togolais, Kpatcha Ngnassingbé, de trafic d’armes.

Les soupçons émis par la justice française sont de nature différente. La juge Raynaud veut vérifier si, en fournissant au régime de Laurent Gbagbo des armes de guerre, notamment les fameux Soukhoï-25, M. Montoya pourrait être poursuivi pour complicité dans l’affaire du bombardement de Bouaké.

Étonnant personnage que ce Robert Montoya, présent en Afrique depuis plus de vingt ans, conseiller autoproclamé de Laurent Gbagbo, et dont les sociétés, dit-il, emploient 2 500 personnes dans sept pays africains. Né à Sidi Bel Abbes (Algérie), en 1948, il est retraité de la gendarmerie, qu’il a quittée avec le grade d’adjudant. Il s’était fait connaître, au début des années 1980, comme chef adjoint de la brigade de recherches de la gendarmerie de Bastia, dirigée par son ami Fabien Caldironi. M. Montoya est l’homme de confiance du juge Frédéric N’Guyen, qui lui concède les missions les plus délicates. MM. Caldironi et Montoya vont notamment infiltrer, en 1985, un important réseau de trafiquants de drogue. L’affaire leur vaudra d’être brièvement incarcérés, en mars 1988, pour « infraction à la législation sur les stupéfiants », avant d’être disculpés.

« ATTACHANT, MALIN, BOSSEUR »

C’est également en 1988 qu’éclate le scandale des plombiers du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Robert Montoya et Fabien Caldironi sont impliqués dans cette rocambolesque affaire d’écoutes téléphoniques visant un huissier du CSM. Ont-ils agi sur ordre de Christian Prouteau, chef de la fameuse cellule antiterroriste de l’Élysée? Ils l’ont toujours nié.

Peu après la création de la cellule, en 1982, le commandant Prouteau, qui cherchait des connaisseurs de la question corse, avait fait appel à leurs services. L’ex-capitaine Paul Barril, qui les a alors côtoyés, se souvient que « Montoya était un excellent informateur de la cellule. Il savait beaucoup de choses sur la Corse. C’était un type sympa, surtout pas un voyou. Un homme de parole, sur qui l’on pouvait s’appuyer. Je me souviens qu’il s’est même rendu au Liban, avec Pierre-Yves Gilleron (autre membre de la défunte cellule antiterroriste), pour essayer d’obtenir la libération des otages français ».

Robert Montoya n’était plus alors membre de la cellule, qu’il avait quittée en janvier 1986, pour fonder une société de sécurité privée. « C’est un type extrêmement attachant, malin, bosseur, avec le sens des affaires, renchérit Charles Pellegrini, ancien policier et patron de la société CP Conseil. Je ne suis pas surpris qu’il ait réussi en Afrique. Je l’ai connu en 1982, Prouteau l’avait recruté en Corse. Il n’était qu’un simple gendarme en Balagne. Son boulot, c’était de faire du renseignement. Il s’est ensuite spécialisé dans les écoutes judiciaires. Il a repris la Société de protection et d’investigation industrielle (SPII), que j’avais fondée un peu plus tôt. Il a lancé le business des écoutes judiciaires confiées à des sociétés privées. »

L’affaire du CSM a sérieusement perturbé le petit commerce de Robert Montoya. Selon M. Barril, « cette histoire l’a incité à quitter la France. Il s’est établi en Afrique, où ses talents de consultant en sécurité ont fait merveille ».

De fait, son bagout et ses relations lui apportent rapidement prospérité et… notoriété. En 1998, un premier rapport de l’ONU signale que Robert Montoya aurait recruté 200 à 300 mercenaires pour assurer, dans l’ex-Zaïre, la protection du maréchal Mobutu. Il fonde par ailleurs la Société africaine de sécurité (SAS), une entreprise de droit togolais spécialisée dans la sécurité, le gardiennage et le transport de fonds, présente sur l’aéroport de Lomé.

Dans un second rapport, le 7 novembre 2005, les experts des Nations unies soulignent que « les deux tiers des marchés militaires de la Côte d’Ivoire entre 2002 et 2004 ont transité par la Darkwood ». C’est cette société, créée par M. Montoya à Lomé, qui intéresse aujourd’hui la justice française. Les armes revendues par Darkwood au régime de Laurent Gbagbo ont été acquises, pour l’essentiel, auprès d’une société biélorusse, Belspetsvneshtechnika (BSVT). Ainsi, selon l’ONU, « un contrat passé au début de 2004 entre la BSVT et la Côte d’Ivoire par l’entremise de Darkwood a débouché sur la livraison de deux Soukhoï-25 et de pièces détachées pour ce type d’avions ». La juge Raynaud se rend à Lomé pour vérifier que, parmi les équipements livrés par M. Montoya à l’armée ivoirienne figurent bien les deux avions Soukhoï ayant bombardé les soldats français.

D’après les rapporteurs, M. Montoya aurait aussi, malgré l’embargo sur les livraisons d’armes à la Côte d’Ivoire décrété le 15 novembre 2004, à la suite du bombardement de Bouaké, aidé le régime à reconstituer son arsenal militaire. Les services secrets estiment en outre que M. Montoya a joué un rôle dans l’exfiltration de mercenaires du territoire ivoirien, après l’attaque de Bouaké. Les Soukhoï qui avaient bombardé les forces françaises étaient composés d’équipages « mixtes »: un militaire ivoirien et un mercenaire slave. L’ONU a établi que huit techniciens biélorusses avaient fui au Togo, le 16 novembre 2004, où ils furent accueillis par un employé de Darkwood.

Interrogé par Le Monde, M. Montoya a démenti « en bloc » les accusations dont il est l’objet: « Je m’inscris totalement en faux contre ces rumeurs. La Côte d’Ivoire n’avait pas besoin de moi pour se fournir en matériel militaire. Concernant les avions utilisés lors du bombardement de Bouaké, ils ont été acquis à l’occasion d’un contrat passé entre deux Etats souverains, en l’occurrence la Côte d’Ivoire et la Biélorussie. Je n’ai rien à voir là-dedans. Quant au soutien que j’aurais apporté à l’exfiltration des pilotes, je me demande où les services secrets ont été pêcher ça, c’est absurde! »

M. Montoya précise par ailleurs que, « contrairement aux fantasmes véhiculés par certains », son activité principale « n’a rien à voir avec la sécurité ou les armes. Mes sociétés sont essentiellement spécialisées dans les produits tropicaux et la logistique ». M. Montoya, qui se dit « serein », ajoute que, « si la justice française le souhaite », il viendra « évidemment (s’) expliquer ».

Gérard Davet et Fabrice Lhomme
Article paru dans l’édition du 11.01.06