06/10/2022

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TETE Godwin : « la célébration du 13 janvier ressort comme une terrible indécence »

A l’occasion du 13 janvier 2007, Le Regard a demandé à Godwin Tété de bien vouloir rafraîchir quelque peu la mémoire des Togolais relativement à l’assassinat du premier Président du Togo indépendant : Sylvanus Kwami Epiphanio Olympio.

Le Regard : Pourquoi a-t-on assassiné le Président Sylvanus Olympio le 13 janvier 1963 ?

Godwin Tété : Au prime abord, j’aimerais saisir cette opportunité pour féliciter chaleureusement toute presse démocratique togolaise et Le Regard singulièrement, pour leur inestimable détermination et leur courage a maintenir quotidiennement vivace la flamme sacrée de la lutte libératrice elle-même sacrée du peuple de chez nous. De la lutte libératrice pour s’affranchir d’une dictature militaro-clanique qui nous étouffe depuis le 13 janvier 1963.

Pour accéder à ce que je crois savoir de l’assassinat du Président Sylvanus Olympio – avec quelques détails relatifs – il convient que le lecteur qui le souhaiterait se reporte à mon ouvrage Histoire du Togo-Le régime et l’assassinat de Sylvanus Olympio. Ed. NM7, Paris, 2002. C’est-à-dire que j’entends me limiter ici à l’essentiel.

Pourquoi a-t-on tué Sylvanus Olympio le 13 janvier 1963 ? Depuis au moins novembre 1962, l’atmosphère politique dans notre pays apparaissait plutôt lourde… Raisons ? Entre autres, la politique d’austérité du régime – nécessaire certes mais sûrement pas assez expliquée aux masses populaires – ainsi que les arrestations d’opposants suite à un complot réel tendant, disait-on, à « neutraliser » le Président y étaient pour beaucoup… Le prestige du vrai père de la Nation togolaise s’était un tantinet soit peu érodé… La Françafrique a dû fort vraisemblablement cru le moment propice pour « agir »… Car, elle en voulait à Sylvanus Olympio depuis le débat de la carrière politique de celui-ci.

De plus, alors que Sylvanus Olympio avait inauguré l’Institut Goethe à Lomé sans difficulté, les Français lui reprochaient d’avoir fait différer plus d’une fois… l’inauguration de leur Centre Culturel dans notre capitale. Laquelle cérémonie eut lieu finalement dans la soirée du samedi 12 janvier 1963. Mais, occupé à préparer, à la demande de l’Empereur éthiopien Haïlé Sélassié 1er, un projet de charte pour l’imminente Organisation de l’Unité Africaine (OUA), notre Président n’assista pas à cette manifestation où il se fit représenter par le Secrétaire d’Etat à l’Information : le Dr. Rudolph Trénou.

Il faut ajouter que le Président devait s’envoler le lundi 14 janvier 1963 pour Monrovia (Liberia) où il avait à discuter ledit projet avec homologue William W.S. TUBMAN. Bien des années plus tard, mon aîné et ami le Dr. Albert D. FRANKLIN m’apprendra que l’ambiance de cette cérémonie sentait la poudre… et présageait d’un désastre. Et il semble aujourd’hui qu’en réalité ce fut à cette manifestation que les conjurés entendaient initialement « cueillir »… leur proie Sylvanus Olympio. On dit généralement que le chiffre 13 est un chiffre maléfique. Les tueurs ont-ils choisi cette date du 13 à dessein ? Je ne sais évidemment pas !

Bref, le 13 janvier 1963-jour ô combien funeste ! de l’Histoire du Togo – aura été l’aboutissement d’un plan machiavélique d’élimination physique d’un homme politique africain de type nouveau. D’un patriote africain qui gênait la Françafrique des Jacques FOCCART et consorts…

En 1963, assassiner un Président en Afrique n’était pas évident. Comment les « demi-soldes » ont-ils pu réussir leur coup ?

Godwin Tété : Les « demi-soldes » revenus des guerres de reconquête coloniale du Vietnam et d’Algérie, et instrumentalisés par la Françafrique étaient, par définition, des gens qui n’avaient appris aucun métier en dehors de l’«art » de tuer des êtres humains… Il n’est donc nullement surprenant qu’ils aient pu planifier et exécuter leur coup diabolique avec une main de maître. Mais, selon mes recherches, Sylvanus Olympio avait été bien informé en temps utile par Hubert MAGA, Félix HOUPHOUET-BOIGNY, des jeunes de l’« Action Group » (Groupe des jeunes membres du CUT), de ce qui se tramait contre sa personne.

De surcroît, dans la nuit même du samedi 12 au dimanche 13 janvier 1963, le Président fut dûment alerté… par son Ministre de l’Intérieur Théophile MALLY et l’honorable Président de l’Assemblée Nationale Togolaise Jonathan Adzési K. SAVI DE TOVÉ. Malheureusement, jusqu’à la fatidique fraction infinitésimale de seconde où le doigt létal fut appuyé sur la mortelle gâchette, Sylvanus ne croyait point que des Togolais pouvaient concevoir l’idée même de lui supprimer la vie. Car il aurait pu sauver sa peau et l’histoire du Togo aurait pu emprunter une tournure autre…En somme, les « demi-soldes » ont réussi leur coup, primo parce que de par leur cynique carrière de tueur, ils disposaient d’un professionnalisme consommé ; secundo, ils ont réussi en raison de la regrettable imprudence du Président lui-même…

Au lendemain des évènements, le Sergent Etienne GNASSINGBÉ avait revendiqué l’assassinat devant la presse internationale avant de se rebiffer plusieurs années après. D’après vos recherches, qui a tué OLYMPIO ?

Godwin Tété : Effectivement, Etienne GNASSINGBÉ déclara aux envoyés de la presse internationale (Le Figaro, Time, Life, Paris-Match, etc) dépêchés à Lomé, à haute et intelligible voix, ceci en substance : « Quand nous avons découvert et sorti Sylvanus OLYMPIO de la voiture garée dans la cour de l’ambassade des Etats-Unis, nous lui avons dit de marcher pour nous suivre au camp militaire. Il ne voulait pas obtempérer. Or le jour approchait à grands pas et la foule pouvait ainsi accourir. Alors, je l’ai descendu » (Cf. Paris-Match du 17 janvier 1963).

Oui ! Le sergent-chef Etienne GNASSINGBÉ bâtira toute sa carrière de tyranneau sur la revendication de la paternité de l’assassinat du premier Président démocratiquement élu du Togo. Paternité dont il aura fait un fonds de commerce et qui l’autorisera à surenchérir de temps à autre à l’endroit des néocolonisateurs français…

Il apparaît donc tout simplement étrange ( !) que M. Faure Essozimna GNASSINGBÉ ait déclaré, dans une interview récemment accordée à Jeune Afrique, que Gilchrist OLYMPIO attribue l’assassinat de son père à Gnassingbé EYADEMA. Il est également exact que bien des années après le 13 janvier 1963, maintenant brouillé avec son compagnon, Robert Kidjandan ADEWI dira que le sergent Etienne GNASSINGBÉ a reçu 300 000 (trois cent mille) francs CFA du commandant français Georges MAITRIER pour endosser la paternité du meurtre en question… On sait en outre, qu’au pic de la Conférence Nationale Souveraine (juillet/août 1991) de notre pays, Gnassingbé EYADEMA proféra des mots sibyllins qui laissaient entendre qu’il « niait » maintenant ladite paternité.

Á ces déclarations du colonel Kidjandan Robert ADEWI et de Gnassingbé EYADEMA lui-même, il convient d’ajouter le fait que des notables togolais avisés tels que le Dr. Hospice Dominique COCO et Paulin Sêvi AKOUETÉ n’ont jamais cru en la paternité de Gnassingbé EYADEMA quant à l’assassinat de Sylvanus OLYMPIO. Pour eux, le commandant Georges MAITRIER serait le vrai assassin de notre Président…

De là découle la question non encore élucidée : Qui a véritablement tiré sur la gâchette ce petit matin du dimanche 13 janvier 1963 ? Pour ma part, j’ai écrit : Qui en réalité a tué Sylvanus OLYMPIO ? Quoi qu’il en soit, l’Histoire n’a pas encore, définitivement et de façon absolue, révélé si le bras armé qui a tué Sylvanus OLYMPIO est « noir » ou « blanc ». Mais cette préoccupation, si légitime apparaît-elle historiquement, importe peu politiquement. Car, de toutes les manières, la seule bonne et cruciale interrogation, en l’occurrence, se formule, encore une fois, comme suit : Á quoi a profité le crime ? Á cet égard, tel un Emile Zola en son temps, j’accuse la Françafrique !!! (Cf. mon ouvrage Histoire du Togo – Le régime et l’assassinat de Sylvanus Olympio. Ed, NM7, Paris, 2002, P. 146.

En tant qu’observateur ou même dans une certaine mesure acteur politique à l’époque, comment avez-vous vécu ces évènements ?

Godwin Tété : Certes, quelques personnes, très rares fort heureusement, qui s’estimaient victimes du régime OLYMPIO, se réjouirent. En revanche, s’agissant de l’écrasante majorité du digne peuple togolais, l’assassinat du père de notre Nation fut ressenti comme une surprise, une calamité, une abomination extrême ! Pourquoi et comment en était-on arrivé là ? Telle était l’interrogation première et générale.

En ce qui me concerne personnellement, je partageai l’affliction patriotique ambiante. Et je me rappelai les mots ci-après, que j’écrivis le 10 mai 1958, en Tchécoslovaquie, dans un article intitulé : « Et maintenant… (Réflexions sur les lendemains des élections togolaises du 27 avril 1958) ». « Les impérialistes n’ont point dit leur dernier mot. Vraiment, il faut avoir toute la candeur d’un agneau (bêlant) pour s’imaginer que les impérialistes se croient pour autant battus. Dans cet ordre d’idées, très instructifs sont:
a) le silence de la presse et de la radio françaises sur les résultats du 27 avril comparativement au grand tapage orchestré à la veille et au lendemain de la proclamation de la «RAT»; l’interprétation visiblement nostalgique mais aussi révélatrice des résultats, donnée par la radio française: 23 sièges aux nationales, 13 aux «amis» de la France et les 10 autres à on ne sait au juste quels partis… ;
b) la déclaration du «premier ministre» Nicolas Grunitzky à la même radio. Alors qu’il est évident que notre pays doit normalement accéder sans délai à son indépendance, M. Nicolas Grunitzky, lui, dit qu’il ne sait où va maintenant le Togo, avouant par là même que lui et ses patrons ne sont pas disposés à laisser la paix à notre patrie.

Par ailleurs, le Togo est limité par le Dahomey et la Haute-Volta: deux colonies françaises que son développement influencera certainement. Il a le même statut juridique que le Cameroun où la lutte de libération a reçu le 27 avril un coup de fouet. Croit-on, dans ces conditions, que les colonialistes français demanderont au Seigneur des bénédictions pour les Togolais? Non, ils ne le feront jamais! L’ennemi « ne peut pas être pour nous une mère, il ne peut pas être pour nous un père ». L’ennemi est vilain, méchant, cynique, félin; l’ennemi ne reculera devant aucun crime pour perpétuer son exploitation et son oppression inhumaines. Il cherchera par tous les moyens (imaginables) à torpiller notre évolution.
Il cherchera à corrompre quelques éléments de la nouvelle Assemblée et du nouveau gouvernement afin de les désagréger de l’intérieur; il cherchera à promouvoir des incidents de frontière, à opposer des groupements ethniques à d’autres. Il cherchera à jongler sur le texte de la résolution du 25 novembre 1957 de l’Assemblée générale de l’ONU. N’oublions pas que celle-ci a été proposée par le Canada dont la diplomatie, comme celle des USA, est caractérisée par la politique du double jeu, qu’elle renferme des formulations habiles comme: «en consultation AVEC l’Autorité administrante », « .u SI la nouvelle Assemblée législative du Togo ET l’Autorité administrante le lui demandent », «compte tenu des CONDITIONS qui régneront alors…), etc. Les colonialistes tenteront de jouer sur les termes de l’article 76b de la Charte des Nations unies, d’acheter certaines délégations à l’ONU. Ils tenteront d’organiser des opérations tendant à compromettre la nouvelle Assemblée et le nouveau gouvernement aux yeux du monde entier ou à terroriser les peuples d’Afrique Noire.
N’oublions jamais Mélouza, Suez, les derniers événements du Maroc, de l’Indonésie; n’oublions jamais Sakhiet-Sidi-Youssef et prenons des mesures adéquates ! » (Cf. mon ouvrage Histoire du Togo – La palpitante quête de l’Ablodé 1940-1960 Ed. NM 7, Paris, 2000, Annexe XXXVI, PP 667-680, notamment P. 671).

Tout compte fait, le peuple togolais, dont moi, vécut le jour du 13 janvier 1963 comme une tragédie, comme la brisure subite, inopinée, d’une profonde aspiration à un avenir radieux.

Pourquoi selon vous a-t-on tué OLYMPIO ?

Godwin Tété : En dernière analyse, on a tué Sylvanus OLYMPIO pour les mêmes raisons qui sous-tendent l’assassinat d’un Patrice Emery LUMUMBA Félix Roland MOUMIÉ, d’un Ruben UM NYOBÉ, d’un Osendé Castor AFANA, d’un Barthélemy BOGANDA, d’un Outel BONO, d’un Mehdi BENBARKA, d’un Thomas SANKARA. Pour les mêmes qui auraient causé le meurtre d’un Ahmed Sékou TOURÉ… si on avait pu le commettre. Plus précisément, dès les origines, un contentieux fondamental vit le jour entre la France officielle et le Togo. Il découla du patriotisme ombrageux du menu peuple togolais. Patriotisme qui ne sera jamais du goût des esclavagistes français parce que susceptible de gangrener leur « pré-carré » en Afrique. En somme, dès les origines, les rapports entre la France officielle et le peuple togolais seront comme la matérialisation de la boutade de Serge GAINSBOURG : « Je t’aime. Moi non plus ». Et Sylvanus OLYMPIO incarnait ce patriotisme ardent du peuple de chez nous. Voilà pourquoi, dès le début de sa carrière politique, cet homme sera incrusté dans le collimateur de la Françafrique. Mais la goutte d’eau qui fera déborder la vase ce funeste jour du 13 janvier 1963 aura été, à n’en pas douter, la farouche détermination de Sylvanus OLYMPIO à créer une monnaie nationale togolaise. (Cf. Le Régime et l’assassinat de Sylvanus Olympio, PP. 109-111)

De surcroît, le commandant et Georges MAITRIER, qui avait fait ses preuves en liquidant le maquis de l’UFC (Union des Population du Cameroun), en présidant au massacre de 300 000 à 400 000 personnes (un véritable génocide occulté de la Françafrique !) (Cf. Roger Faliget et Jean Guisnel, Histoire secrète de la Ve République. Ed. La Découverte, Paris, 2006 P. 113), Georges MAITRIER donc avait une raison personnelle d’en vouloir à Sylvanus OLYMPIO qui, souhaitant le remplacer par le lieutenant togolais Michel BAWOUENA, n’entendait pas renouveler son contrat de « coopérant ». Alors, le contentieux fondamental entre la France Officielle et le peuple togolais se coupla avec un contentieux subsidiaire entre Sylvanus OLYMPIO et le massacreur de 300 000 à 400 000 Camerounais. Alors, tous les ingrédients sont maintenant au rendez-vous pour amener Georges MAITRIER à pousser la clique des Etienne GNASSINGBÉ au meurtre de notre Président (Cf. Le régime et l’assassinat… PP 115-125.)

Au total, on a tué Sylvanus OLYMPIO parce que le néo-impérialisme français est décidé à maintenir l’Afrique dans sa gueule comme le corbeau garde un fromage dans son bec. Á ce propos, l’affaire de la demande des « demi-soldes » d’être incorporés à l’armée togolaise n’est que la partie émergée de l’iceberg…

Quelles leçons peut-on tirer du drame du 13 janvier par rapport au parcours de notre pays jusqu’à ce jour ?

Godwin Tété : Pour faire court, je résumerai ces leçons en six points.
1. Les misères multiformes actuelles du Togo trouvent leurs sources dans l’assassinat de Sylvanus Olympio. Assurément !
2. Les dissensions malheureusement survenues trop tôt entre le CUT et la JUVENTO auront pesé lourd dans la facilitation du meurtre du 13 janvier 1963.
3. La vraie/fausse question « nord »-« sud » dans notre pays, parce que instrumentalisée, aura largement contribué à favoriser cet assassinat.
4. Le néo-impérialisme français ne saurait être bouté hors d’Afrique que le jour où tous les peuples africains se donneront la main, sous la bannière du panafricanisme véritable : celui des peuples.
5. En tout état de cause, ces peuples se doivent d’entretenir une vigilance de tout instant à l’égard de l’indécrottable néo-impérialisme des Jacques FOCCART et autres Jacques CHIRAC…
6. Enfin, l’ignoble assassinat du père de la Nation togolaise apparaîtra, ad vitam aeternam, telle une indélébile malédiction qui endeuille notre pays. C’est pourquoi la célébration du 13 janvier, sous quelque prétexte que ce soit, ressort comme une terrible indécence, une inqualifiable infamie, une grossière injure à l’endroit du brave et pacifique peuple togolais. Non ! Pour nulle raison le 13 janvier ne saurait être fêté. Le 13 janvier, comme l’a martelé notre Conférence Nationale Souveraine, doit être une journée de recueillement, de réflexion sur notre Destin national !

Pour terminer, je voudrais, une fois de plus, féliciter, remercier et encourager la presse démocratique togolaise, Le Regard en particulier, pour la remarquable besogne qu’ils abattent pour l’indispensable avènement d’un Togo autre…

LA NUIT EST LONGUE !
BIEN LONGUE !
MAIS LE JOUR VIENDRA !

Le 10 janvier 2007