30/06/2022

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TOGO: Aneho désertée par ses habitants qui se sont réfugiés au Bénin

ANEHO, le 11 mai (IRIN) – Dans cette ville côtière qui a été le théâtre des plus graves émeutes qui ont secoué le Togo il y a deux semaines, les salles de classe des écoles sont presque vides, le marché autrefois très grouillant est déserté par les commerçants et les clients et la sécurité y a été renforcée.

A l’entrée d’Aneho, petite ville de province située à 45 km à l’est de la capitale Lomé, la police a dressé des barrages routiers et fouille systématiquement les coffres de toutes les voitures à la recherche de colis suspects. Ces pratiques traduisent bien la tension politique qui persiste au Togo après la proclamation des résultats de l’élection présidentielle très contestée du 24 avril dernier.

C’est dans un climat politique très tendu que Faure Gnassingbe a été déclaré vainqueur du scrutin présidentiel et a prêté serment la semaine dernière, succédant ainsi à son père défunt Gnassingbe Eyadema qui a dirigé le Togo pendant 38 ans.

Les fraudes massives et les irrégularités dénoncées par l’opposition lors des élections ont déclenché de violentes manifestations dans les rues de la capitale Lomé et dans d’autres villes de province de ce petit pays d’Afrique de l’ouest. A Aneho, par exemple, des jeunes militants de l’opposition ont mis le feu à l’hôtel de l’Union, un établissement supposé appartenir à des membres du parti au pouvoir, le Rassemblement du peuple togolais (RPT) de Gnassingbe. Les panneaux lumineux de l’hôtel ont été cassés, les postes de télévision et de radio saccagés et l’établissement entièrement incendié.

Et dans cette ville de 25 000 d’habitants qui fut à l’époque coloniale la capitale du Togo, les maisons et les voitures incendiées offrent un spectacle de désolation.

Même le commissariat central d’Aneho est vide. Il a été au cœur des combats de rue qui ont opposé jeunes militants de l’opposition et forces de sécurité dans les jours qui ont suivi les élections. Des émeutes ont éclaté en ville la veille de l’élection et ont repris de plus belle la semaine d’après.

Dans le quartier Habitat, où plusieurs maisons ont été entièrement ravagées par les flammes, on peut encore y voir les traces des tranchées creusées et une petite fabrique de savons complètement détruite qui appartenait à des militants de l’opposition, selon les révélations des habitants du quartier.

Après l’intervention musclée de l’armée et la gendarmerie pour dégager les barricades érigées dans Aneho et pour réprimer les manifestations, des milliers de personnes se sont enfuies pour se réfugier au Bénin, distant de quelques kilomètres seulement.

Selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 12 000 réfugiés togolais ont été enregistrés au Bénin le 26 avril, le jour où la Commission électorale annonçait les résultats provisoires du scrutin et déclarait Gnassingbe vainqueur du scrutin avec 60% des suffrages.

A Aneho, la plupart des fugitifs étaient ces jeunes militants qui avaient érigé les barricades et les fervents partisans de son adversaire politique Emmanuel Bob-Akitani. Depuis, quelques-uns d’entre eux sont revenus.

De nombreux élèves absents dans les écoles. Au Collège Saint Pierre et Paul, un professeur de mathématiques qui a requis l’anonymat s’est confié à IRIN : “Nous avons constaté aujourd’hui un peu plus de 50% de présence”.

A la question de savoir où sont les élèves absents, il a répondu : “De l’autre côte de la frontière, mes cousins Kankoe et Ayi y sont aussi”.

L’enseignant a aussi indiqué que la congrégation de l’Eglise protestante a exhorté les paroissiens, pendant le service religieux du dimanche, à apporter des “contributions pour aider nos frères qui sont au Bénin ».

« Il vont bientôt commencer à suivre des cours”, a-t-il ajouté avant de préciser que ses élèves seront absents pendant une longue période.

“Certains professeurs aussi ne sont pas revenus”, a-t-il poursuivi. Son collègue qui enseigne l’histoire et la géographie et qui est aussi animateur sur la radio Lumière, une station de radio locale accusée de soutenir l’opposition, n’a pas repris les cours.

Les locaux de radio Lumière ont été incendiés pendant les manifestations; l’émetteur et l’antenne ont été déterrés. “Ce sont les militaires qui ont fait cela”, a précisé un habitant de la ville.

Les forces de sécurité s’en prennent au roi d’Aneho

A l’autre bout de la ville, se dresse la maison royale du groupe ethnique Guin. Elle abrite la radio Océan FM. Cette radio a cessé d’émettre depuis les troubles et, à en croire le technicien, les militaires ont cassé les vitres.

“Le même jour, le Roi a été arrêté et plongé dans l’eau des caniveaux”, a indiqué le secrétaire du Roi.

“L’état-major de l’armée a envoyé par la suite deux délégations conduites par des officiers pour présenter des excuses au Roi Zankli Lawson III” a-t-il ajouté.

“Le quartier est très calme maintenant. La plupart des maisons sont presque vides, le passage des militaires reste encore dans les mémoires”, a fait savoir Pascal qui vit dans la maison royale

Des sources diplomatiques font état de quelque 100 morts et de plusieurs centaines de blessés pendant les manifestations qui ont eu lieu au cours des élections présidentielles.

A l’instar de nombreux autres jeunes, Pascal, n’ose pas s’éloigner trop loin de sa maison par peur des représailles politiques et pour respecter la consigne de sécurité du roi qui a ordonné de ne pas aller au-delà la route nationale située à environ 300 mètres de la demeure royale.

Depuis qu’ils ont fui leur ville pour se réfugier au Bénin, quelques jeunes sont revenus chez eux, le temps de prendre un peu d’argent et des vêtements.

« Je suis revenu chercher quelques affaires”, a confié Anani, un mécanicien, qui affirme être rentré rapidement d’Agoué, au Bénin, et vouloir repartir immédiatement.

Une situation économique bloquée

Les affaires vont mal depuis que des milliers d’habitants ont fui la ville. “Mes recettes ont chuté de plus de 50%” , explique un gérant de bar situé en bordure du Lac Togo. “Il n’y a personne ici, alors je ne vois pas qui viendra boire. Nous sommes fermés déjà à 20 heures alors qu’avant nous étions ouverts jusqu’à 22 heures”.

Autrefois grouillant d’activités, le marché d’Aneho aussi est déserté par les commerçants et les clients.

Les denrées de première nécessité sont rares et les prix ont augmenté. Selon Da Kayi, revendeuse de bouillie, le prix de bol de maïs a augmenté de 25 pour cent depuis le début de la crise “parce que les commerçantes ont dû fuir avec leurs produits”.

Le prix du carburant aussi a augmenté. “Il a augmenté de 25 pour cent”, s’est plaint Bernard, conducteur de taxi moto. “Aujourd’hui, mes recettes quotidiennes ont chuté à cause de la hausse du prix du carburant”.

Et il est peu probable que la situation économique s’améliore; les habitants fuient le marché ou restent cloîtrés chez eux en espérant de meilleurs jours pour le Togo.

La communauté internationale qui a qualifié l’élection de Gnassingbe de scrutin globalement satisfaisant, bien qu’entaché de quelques irrégularités, a exhorté le nouveau chef d’état à composer avec l’opposition pour créer un gouvernement d’union nationale.

Sous la houlette de son leader exilé Gilchrist Olympio, l’opposition a refusé la main tendue de Gnassingbe dont l’élection, selon elle, a été une mascarade électorale.

Mais l’opposition togolaise n’a pas d’autre alternative.

“Que fait l’opposition ?”, s’indigne le père Thomas de la cathédrale d’Aneho. “Pourquoi ne va-t-elle pas au secours des blessés et des réfugiés ? Pas la moindre aide” !

IRIN