28/09/2022

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Togo: Le XIIème Dialogue ou le destin tragique de Me Agboyibor

Tout Togolais politiquement bien averti attendait très peu de ce XIIème Dialogue intertogolais, ouvert le 21 avril dernier, même si quelque part il nourrissait une petite lueur d’espoir de voir la classe politique parvenir à un compromis acceptable qui permettrait de déparalyser le pays. Dans sa configuration et dans sa méthode de travail, ce XIIème Dialogue était voué à l’impasse à l’instar des onze qui l’ont précédé.

Sans philosopher sur la composition des délégations qui y ont participé, focalisons-nous principalement sur le président de son bureau. Le choix de Me Agboyibor, alias Béliernoir, n’est pas la résultante d’un consensus mais trouve sa source dans des intrigues qu’il avait nouées avec le Clan. En effet, il a passé un accord avec ses anciens amis d’hier du RPT pour pouvoir être désigné à la présidence du bureau où il fut drivé par deux erpétistes notoires en la personne de Gilbert Bawara, ministre de la Coopération, et de Mme Kissem Tchangaï-Walla, naguère présidente de la CENI qui avait consacré Faure Gnassingbé.

Et pourtant, les Togolais avaient une bonne image de Me Agboyibor lorsqu’il dirigeait la CNDH, installée le 21 octobre 1987 à la Maison du RPT. Créée pour promouvoir l’image officielle du régime à l’extérieur quant au respect des droits de l’Homme, Me Agboyibor l’a détournée pour sa propre promotion politique en l’instrumentalisant comme un vrai outil de défense desdits droits. Fleurant l’agonie de la dictature Eyadéma, il prit en marche le train de la revendication démocratique au début des années 1990. Cependant il a connu sept mois de prison (3 août 2001-14 mars 2002) officiellement pour diffamation envers le Premier ministre Agbéyomé Kodjo, mais très probablement pour sa conversion subite à la démocratie. Car Me Agboyibor était un avocat prospère proche du pouvoir Eyadéma et monopolisait le conseil juridique d’un certain nombre de sociétés d’Etat et parapubliques jusqu’au début des années 1990. Au RPT son revirement politique est considéré comme une trahison et son incarcération une juste récompense. La conclusion du prétendu « Accord politique de base » appelé aussi « Accord politique global » (deux choses tout à fait différentes !) est un puissant révélateur des sept plaies qui gangrènent notre Bélier noir :

Première plaie : Son influence politique et l’aura le nimbant comme détenteur de forces occultes au début des années 1990 se sont fondues comme neige au soleil en raison de la longueur de la lutte démocratique qui a cette capacité extraordinaire de mettre à rude épreuve le charisme, l’endurance et la sincérité de la conviction de pas mal de leaders politiques.

Deuxième plaie : Aujourd’hui des Togolais ont quitté le CAR (voir par exemple les professeurs Apédo-Amah et Afan, et l’actuelle ministre Christine Mensah, etc.) ou refusent d’y monter. Ce parti naguère riche de ses cadres (surnommé le « parti des avocats ») et qui se dit « parti des déshérités » ressemble à une coquille qui risque de disparaître si des élections transparentes et sincères étaient organisées.

Troisième plaie : Si des alliances politiques non comprises et non expliquées (avec par exemple le PDR de Zarifou Ayéva proche du RPT) nouées en 1997 puis en 2002 ont causé un grand tord au CAR, son président national n’en a cure qui traîne la réputation justifiée ou non de fréquenter nuitamment Lomé II.

Quatrième plaie : Me Agboyibor souffre d’un complexe de représentativité et de considération vis-à-vis de l’UFC qu’il considère arrogante dans son hégémonisme. Le dialogue est une opportunité pour le président du CAR de faire payer au parti de Gilchrist Olympio son refus de sceller avec lui un accord électoral.

Cinquième plaie : Dans une interview au Combat du peuple du 22 juillet 2002, Edem Kodjo avouait : « Pense-t-on que ces leaders de partis ont des ressources inépuisables ? En auraient-ils que depuis plus de dix ans qu’ils font face, ces ressources ont dû commencer à être entamées, pour le moins ! ». Ces propos sont d’une réalité cruelle pour Béliernoir. Lui, naguère opulent et aisé, est aujourd’hui financièrement laminé. Le siège du CAR croule sous le poids des arriérés de loyer, et notre avocat est littéralement dépouillé des marchés d’Etat RPT qui était son vivier. Il vit grâce à la solidarité familiale et la bienveillance de ses amis, même s’il n’est pas encore clochardisé ou devenu un SDF (Sans domicile fixe).

Sixième plaie : La prison a beaucoup marqué l’homme. Ses proches disent qu’il est psychologiquement atteint. Depuis son expérimentation de l’univers carcéral, il a des trous de mémoire. Sa santé mentale et sa santé financière s’allient pour rendre de plus en plus transparent Béliernoir.

Septième plaie : Me Agboyibor est aujourd’hui confronté aux contingences existentielles les plus élémentaires : se nourrir, se vêtir, se soigner, voyager, entretenir son rang de leader politique. C’est la doxa de Edem Kodjo qui a compris que seule l’alliance avec le Clan lui permet d’assurer son train de vie. Aussi les contingences matérielles ont-elles eu raison de Me Agboyibor. Toute son énergie, toutes ses forces sont bandées pour la conquête de la primature, qu’il perçoit comme un cabinet où il pourra satisfaire enfin ses besoins primaires. Totalement obnubilé par l’accession à la primature, il n’arrête pas de quémander en harcelant certains leaders d’opinion dans la diaspora togolaise lors de ses passages en France.

Il faut dire que Me Agboyibor est un homme amer. Il a tout perdu, comme Job, pour la démocratie, et il a le sentiment que le peuple est ingrat à son égard. L’âge avançant, Béliernoir veut enfin vivre et jouir : à défaut de la présidence, il est obsédé par la primature et prêt à tout faire pour y parvenir.
Cependant, malgré ses contorsions politiques, il aura du mal à avoir la primature, car le Clan tout en l’instrumentalisant, ne lui accorde aucune confiance pour son impulsivité et aussi pour sa supposée ruse légendaire. Pour le Clan, il n’est pas l’homme de la situation pouvant l’aider à améliorer son image à l’extérieur et surtout à faire débloquer les sous de l’Union européenne que les Gnassingbé aimeraient bien voir tomber dans leur escarcelle. Béliernoir quitte la scène politique d’un pas tragique et comique, et c’est cette image de carton rouge que les Togolais retiendront de lui.

Il convient de retenir que les maladresses et la personnalité tragique de Me Agboyibor ne suffisent pas à elles seules à expliquer l’échec du dialogue. Cet échec est consubstantiel à la nature énigmatique et magmatique du pouvoir du Clan.
En effet, le Clan Gnassingbé est très composite, formé d’une pluralité de sous-clans, où chaque élément tire une parcelle du pouvoir de son côté. Rock est monarque absolu à la FTF, de même Kpatcha, au ministère de la Défense, se considérant comme le président de l’armée, du port et de la zone franche, tandis que Faure, supposé le plus instruit, est chargé de vendre l’image du Clan alors même que sa supposée fonction présidentielle est contestée par ses demi-frères. Cet émiettement du pouvoir n’est pas de nature à s’inscrire dans un projet de compromis politique que prétendait être le XIIème Dialogue. En dépit de cette nature composite du Clan, il faut bien savoir que le robinet de l’or blanc (la drogue !) qui permettait d’acheter et d’arroser les consciences est fermé depuis l’affaire Pitéa qui rend infréquentables les Gnassingbé placés sous la surveillance de la communauté internationale. Le Togo étant actuellement la seule source de revenu procurant sa base matérielle au Clan (cf. Toyi Gnassingbé nommé conseiller spécial à la Présidence, Mey Gnassingbé, nommé chargé de mission à la Présidence, etc.), celui-ci n’est pas disposé à envisager un seul instant un compromis politique qui remettrait en cause ses privilèges hérités de papa. Aujourd’hui le pouvoir du Clan est plus que jamais fragile et vacillant. C’est lui qui est principalement demandeur de dialogue en espérant conjurer sa fin qui est inéluctable.

Pour ce faire, il convient que ce qui reste de l’opposition conséquente prenne ses responsabilités et adopte une stratégie plus appropriée à la situation actuelle. Par exemple, Gilchrist Olympio ne devrait plus se faire d’illusion avec ces dialogues à répétition, ni accorder trop de crédit à des rencontres souvent stériles. Il est revenu pratiquement bredouille de ses courses à Abuja, à Sant’Egidio, et tout récemment à Accra. Faure et le Clan le roulent dans la farine, alors que monte la colère sourde au sein de la population qui comprend mal l’intérêt de ces conciliabules et encore moins des agapes qui les accompagnent. Ne serait-il pas plus judicieux d’amorcer d’autres stratégies différentes du sempiternel dialogue ? Ne serait-il pas impérieux d’établir un axe Gilchrist Olympio-François Boko-Kofi Yamgnane-Léopold Gnininvi ? Cet axe aurait l’avantage de bouleverser de façon profonde le paysage politique et les rapports de force traditionnels, et ouvrirait une voie d’espérance plus efficace et crédible à l’intérieur comme à l’extérieur.

Bordeaux, le 13 juillet 2006
Waste Aregba et Comi Toulabor