08/12/2022

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Togo: L’obstination Gnassingbé

Par Sénouvo Agbota ZINSOU

(EXTRAIT)

….Examinant les « nouvelles » propositions présentées çà et là, si nous sommes honnêtes ( je veux dire intellectuellement ), nous pourrons les confier à un groupe d’experts pour un travail purement technique d’analyse, de comparaison, d’examen de l’intertextualité : que disent-elles ensemble ? Que disent-elles de différent les unes par rapport aux autres ? Et que disent-elles, que les autres textes, instruments proposés comme bases de dialogue entre Togolais, que l’on pourrait considérer comme dépassés, n’aient pas déjà dit ? A moins que ce soit le contexte qui change, ou les circonstances de leur rédaction, ou encore la forme que leurs auteurs leur donnent.

Un tel travail aura un seul but : savoir pourquoi ces textes, peut-être un monticule de papiers, ajoutés à ceux des constitutions (car nous en avons eu tant que nous nous y perdions), des lois etc. ne nous aient jamais sortis de la crise.

Je tâche d’éviter, autant que possible, les raccourcis. Mais, le plus grand raccourci du Togo, celui dont souffrent les Togolais, n’est-ce pas la conception que les Gnassingbé ont du pouvoir ? Il leur appartient, un point, c’est tout. Et de cette idée, ce n’est pas un texte, ce ne sont pas des textes, anciens ou nouveaux qui les guériraient. Le pouvoir est leur âme, pour paraphraser l’évangile. Que donnerait-on à un Gnassingbé, en échange de son âme, c’est-à-dire de son pouvoir ? Ou encore, donnez tout à un Gnassingbé il l’acceptera, mais si en retour vous lui demandez son pouvoir, il mourra ou il vous tuera. Pour sauver son âme.

J’en arrive presque à donner raison à ceux de nos concitoyens qui se sont sagement rendus à cette évidence, des hommes comme Koffigoh, Edem Kodjo, Agboyibo, Gilchrist Olympio qui ont compris qu’il n’y a rien à faire sur ce plan : certains ont eu leur tour de Primature. Ils ne peuvent rien obtenir de plus au Togo des Gnassinbgé. Le cas Gilchrist est différent, mais c’est à la même réalité qu’il s’est vu confronté et comme son objectif à lui n’est pas d’être premier ministre, il s’est créé une mission ou plutôt une fiction : incarner le rôle de l’homme qui est au-dessus d’un premier ministre et même d’un président. Gnassingbé le lui a concédé, à condition qu’il demeure dans ce rôle fictif, sinon illusoire. Une illusion n’a jamais gêné personne. Une ombre qui suit ou qui précède n’a jamais effrayé que les faibles d’esprit.

Moi, je créerais bien une fiction pour exprimer ma pensée. Supposons qu’un jour ou une nuit, Gnassingbé rêve qu’il a perdu le pouvoir. Il est saisi de panique, s’agite, gesticule, se cogne la tête contre le mur, a un accès de fièvre et de diarrhée, tremble, se jette contre tout ce qui est en face de lui, écume comme un épileptique, remue ciel et terre, court par-ci, par-là, massacre tout sur son passage ( là, ce n’est pas tout à fait de la fiction ), puis on le réveille et il se rend compte qu’il s’agit d’un cauchemar. Il pousse un soupir de soulagement et tout le Togo respire ( du moins le croit-il ).

Vous dites que cette fiction n’a aucun référent réel ? Je vous aurais donné raison si des images de ce genre de comportement ubuesque dans les années 90, 91, 92, 93, 98, 2005, 2007, 2010 ne défilaient dans mon esprit, ne me hantaient. Au fond, n’est-ce pas ce que nous avons fait plusieurs années de suite ? Créer l’atmosphère de cette perte du pouvoir aux Gnassingbé, père ou fils et compagnie, puis, devant les dégâts, les désastres souvent inutiles causés, les réveiller nous-mêmes avec une douce musique de dialogue et leur dire :« Ce n’était qu’un mauvais rêve, Monsieur le Président. C’est passé ! »

Dans les différents textes proposés, une notion revient souvent : celle d’apaisement. Qui croyez-vous que l’on cherche à apaiser ? Eh bien, aussi paradoxal et aussi absurde que cela puisse paraître, ce n’est pas le peuple togolais meurtri, bafoué, piétiné dans son corps et dans son âme, dans ses droits et dans sa vie quotidienne. C’est Gnassingbé, la « victime », qui n’est apaisé que par la pleine possession du pouvoir. Et, sur ce plan, ce ne sont pas seulement les Togolais qui ont cette conception de l’apaisement au Togo, mais c’est aussi des personnalités étrangères, des représentants d’institutions internationales, africaines, des hommes comme Chirac, Obasanjo, Sarkozy, Compaoré… Si nous les écoutons, nous les entendrons nous dire : « Attention, si vous faites vivre à Gnassingbé le cauchemar de la perte de son pouvoir, vous n’aurez aucun apaisement au Togo ». Voilà pourquoi la résolution d’une crise provenant d’une obstination elle-même basée sur une conception si courte du pouvoir devient si compliquée.

Mais, ceux qui proposent de former un gouvernement ( de transition, d’union…de tout ce qu’on veut ) avec un premier ministre qui partagerait les prérogatives de l’exécutif avec le Chef de l’État ( lequel ?) peuvent toujours essayer de mettre en application leur idée. Nous verrons jusqu’où cela peut aller.
Seulement, moi, ce n’est pas ce que j’ai compris en attendant la foule des manifestants du CST et du Collectif Arc-en-Ciel crier :« Faure Gnassingbé, démission ! »

« Le bons sens, écrit Descartes, est la chose au monde la mieux partagée. » Toutes les propositions, anciennes, nouvelles et même futures pour sortir de la crise relèvent du bon sens des Togolais qui veulent vivre ensemble. Mais, l’obstination des Gnassingbé et de leur entourage est simplement hors du bon sens. Je souhaite que l’on me prouve le contraire. Assemblée constituante, oui ! Et même gouvernement de transition, oui. Mais quand ? Avant, ou après la démission de Gnassingbé ? Ou pendant son règne ? Victor Alipui dit, bien sagement, que c’est au peuple togolais souverain de décider en dernier ressort. Mais le peuple, comment s’exprimera-t-il ? Le laissera-t-on parler librement ? Et le pouvoir autiste Gnassingbé l’écoute-t-il quand il parle ?

Extrait du texte de Sénouvo Agbota ZINSOU