26/09/2022

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Togo: Me BOKO propose un schéma de sortie de crise

Depuis 40 ans, le Togo a été dirigé par un régime militaire qui, contrairement à d’autres de la sous-région, a eu du mal à se moderniser et à ouvrir des espaces de liberté. Le décès brutal du général Eyadema le 05 février 2005, considéré comme une occasion de réconcilier le pays, n’a pas permis d’envisager une succession constitutionnelle paisible afin de mettre le Togo sur l’orbite de la démocratie. Pire, les tensions nées d’une volonté clairement affichée le jour même du décès par le clan GNASSINGBE de conserver vaille que vaille le pouvoir par des méthodes en marge de la légalité constitutionnelle, ont aggravé les frustrations populaires.

Dès lors, il était illusoire de croire que la solution à une crise aussi aggravée passait par l’organisation dans un délai de deux mois d’une élection censée à la fois réconcilier le pays et régler la crise de succession. Aujourd’hui, au regard de l’état des lieux précaire qui d’ailleurs constitue une menace réelle à la paix (I), force est de reconnaître que seules des initiatives hardies tendant à imposer un schéma de sortie de crise (II) soutenu par la Communauté Internationale, peuvent réconcilier le Togo et garantir une stabilité dans ce pays.

I – LA CRISE POLITIQUE AU TOGO EST UNE MENACE A LA STABILITE SOUS REGIONALE

La crise politique actuelle au Togo constitue une véritable menace à la paix et à la stabilité sous-régionale. Les fraudes massives observées durant l’élection du 24 avril 2005, ainsi que la répression sanglante qui s’en est suivie ont engendré une situation politique bloquée et une radicalisation à la base. Dans ce contexte politique précaire (A), la situation au sommet reste bloquée tandis qu’à la base ,un ras-le-bol général est perceptible(B) ,faisant ainsi craindre des risques réels de menace à la paix.

A/ Un contexte politique précaire

Le décès du Président Eyadema le 05 février 2005 a étalé au grand jour la précarité du système politique instauré depuis 38 ans au Togo. Des pratiques qu’on croyait révolues dans la dévolution du pouvoir politique dans une Afrique en pleine mutation politique ont brusquement refait surface.
Quelques heures en effet après le décès, le fils du Président défunt se fait adouber à la tête de l’Etat par la hiérarchie militaire, elle-même prise dans un piège. Le chef d’état major général n’hésita pas à « confier provisoirement le pouvoir d’Etat » à Faure GNASSINGBE ,l’un des fils du président défunt. Grâce aux pressions de la Communauté Internationale et à la pression populaire, Faure GNASSINGBE se résout à se retirer théoriquement du pouvoir au profit d’un retour biaisé à l’ordre constitutionnel. Celui ci devait permettre l’organisation d’un scrutin présidentiel dans les 60 jours qui suivent la constatation de la vacance au sommet de l’Etat.
Tel fut le deal implicitement conclu entre les responsables de la CEDEAO et le pouvoir en place. Malgré les réserves d’une partie de la Communauté Internationale et les évidentes insuffisances techniques exprimées, le deal obtenu fut exécuté.

Le 24 avril 2005, le processus électoral ainsi imposé aboutit à un fiasco total qui confirma les scénarios catastrophiques pronostiqués par des analystes et des observateurs avertis de la scène politique togolaise Des fraudes électorales à très grande échelle, des violences jamais observées dans l’histoire électorale de ce pays furent les caractéristiques majeures d’un processus électoral finalement suicidaire pour le Togo. Trois faits désastreux auront marqué ce processus électoral et aggravé une crise politique dont l’onde de choc risque d’embraser la sous-région si la Communauté Internationale n’y prend rapidement garde.

– le spectacle des militaires togolais s’emparant des urnes bourrées de bulletins de vote dans les zones supposées acquises à l’opposition.
Ce scandale électoral, tout en présentant à la face du monde un condensé du système politique instauré depuis 38 ans dans ce pays, a désabusé les togolais sur la possibilité de réconcilier le pays au moyen d’un processus électoral.

– le second fait désastreux a été l’exécution d’un plan de répression savamment conçu par l’Etat Major de l’armée togolaise pour gérer la contestation populaire des résultats d’un processus électoral à l’avance frauduleux. Le bilan de cette répression est lourd et n’a jamais été enregistré dans l’histoire politique du TOGO

Des centaines de morts sont annoncées par les organisations des droits de l’homme et ce bilan fut confirmé par le rapport d’établissement des faits des Nations-Unies qui réussi à décrire dans le détail le mode opératoire du plan de répression exécuté.

– le troisième fait majeur observé, conséquence directe des deux premiers est l’exode massif vers les pays voisins de milliers de nos compatriotes qui, craignant pour leur sécurité physique, ont pris le dur chemin de l’exil.
Ce contexte politique précaire a engendré une situation politique bloquée dans laquelle la radicalisation observée à la base rend élevée la tentation d’un recours à la violence populaire comme réponse à un ras-le-bol général.

B/ Une situation politique bloquée au sommet et un ras-le-bol général à la base

La conséquence immédiate du nouveau contexte politique au Togo est le changement d’attitude observé chez les togolais à la base et au sein de la classe politique.
La Communauté Internationale avait fondé un réel espoir dans la formation d’un gouvernement d’union nationale promis par les principaux candidats durant la campagne présidentielle du 24 avril 2005. Malgré les pressions diplomatiques, les contours de ce gouvernement d’union n’ont pas été maîtrisés rendant ainsi difficile sa réalisation. Tandis que la sensibilité présidentielle voyait dans ce gouvernement un geste d’ouverture vis-à-vis d’un scrutin qu’elle a, selon elle remporté, l’opposition estimait qu’à la lecture des fraudes massives et des violences qui ont émaillé le processus électoral, seule une « entente minimale » permettrait d’envisager les voies de travailler ensemble dans le cadre d’un « gouvernement de co-gestion » pour réconcilier le pays.
Ces deux positions n’ont pu être conciliées par la diplomatie sous-régionale qui finalement a pris acte de la nomination le 8 juin 2005 de M. Edem KODJO comme Premier Ministre rendant ainsi impossible la participation de l’opposition dite radicale au gouvernement d’union nationale. Les principales forces politiques, notamment l’UFC de Gilchrist OLYMPIO dont le candidat a obtenu selon les résultats officiels 38% du suffrage exprimé le 24 avril 2005, le CAR et la CDPA, ont déclaré ne pas participer à un gouvernement d’union nationale dirigé par un leader fut-il de l’opposition dite modérée qui a obtenu 0,96% au scrutin présidentiel de Juin 2003 et ont qualifié la nomination de Edem KODJO comme Premier Ministre de « blague de plus dans le bourbier politique togolais ». De l’autre côté, des leaders de la sensibilité présidentielle ne cessant d’affirmer qu’Edem KODJO est nommé Premier Ministre pour appliquer la politique pour laquelle Faure GNASSINGBE est élu, ont donné la dimension exacte d’un manque réel de volonté politique à partager le pouvoir pour réconcilier le pays.

Neuf mois d’expérience de ce gouvernement n’ont pas confortablement assis le chantier de la réconciliation bien que les progrès réalisés depuis quelques semaines dans le cadre du dialogue peuvent laisser positivement pantois les fins connaisseurs de la politique togolaise. Mais à l’heure actuelle, ces indicateurs méritent d’être confortés avant de jauger la bonne foi des acteurs.
Au niveau de la base,la contestation populaire, suite aux élections frauduleuses, a donné lieu à une répression jamais observée dans l’histoire politique de ce pays. Jamais également les jeunes n’ont été aussi déterminés à affronter, les mains nues au péril de leurs vies les forces de l’ordre. Plus grave fut la détermination des jeunes réclamant des moyens de lutte non pacifiques. Durant la contestation, ces jeunes, pour montrer leur témérité ont réussi à désarmer les soldats et à saccager les commissariats pour récupérer les armes avec lesquelles ils partirent en exil.

De plus, les dernières informations recueillies sur le terrain font état d’une formation de milices au sein des jeunes partis en exil au Bénin.
Tous ces éléments menacent dangereusement la paix dans ce pays et compromettent les chances d’une vraie stabilité si des initiatives hardies ne venaient pas à être prises pour conjurer les risques qui se profilent à l’horizon. D’où la nécessité d’un nouveau schéma de sortie de crise plus audacieux.

II – Un schéma de sortie de crise crédible qui réconcilie le Togo avec lui-même

Les insuffisances du schéma actuel ne sont plus à démontrer. Le fait que les autorités togolaises aient mis deux mois depuis l’élection présidentielle avant de sortir un « gouvernement d’union » déserté par les principales forces politiques de l’opposition est illustratif de l’échec du schéma actuel. Ce gouvernement pourra difficilement sur la base de ce qui est avancé, réconcilier ce pays et convaincre les partenaires au développement d’ouvrir la vanne de l’aide au développement dont le Togo est sevré depuis bientôt 15 ans pour déficit démocratique. Pourtant, il ne fait aucun doute désormais que sans réconciliation véritable, la solution trouvée et qui a vu Faure GNASSINGBE s’imposer à la tête de ce pays, dans les conditions que l’on sait, n’est qu’une véritable fuite en avant dans la résolution de la longue crise politique que traverse le pays.

Ce schéma de sortie de crise en quatre points passe par la convocation d’un dialogue politique (A) sous l’égide de la Communauté Internationale, la définition d’une feuille de route (B), la création d’une Commission Vérité et Réconciliation (C) et la formation sur la base d’un accord politique, d’un gouvernement de transition (D) avec pour tâches essentielles le rétablissement de la Constitution de 1992 dans sa plénitude et l’organisation des élections générales avec un accompagnement et un suivi de la Communauté Internationale (E).

A – La convocation d’une table ronde politique

La situation actuelle et l’exacerbation de la crise montrent en réalité qu’aucune sensibilité à elle seule ne peut résoudre le problème qui se pose à ce pays. Dans ces conditions, la mise en commun des énergies de toute la classe politique est indispensable. Cette mise en commun nécessite toutefois le préalable principal qu’est la tenue d’une table ronde politique.
Cette concertation politique censée regrouper la classe politique et les principaux acteurs de la société civile permettra de mettre sur table les problèmes qui minent la marche de ce pays vers un progrès politique et d’envisager une feuille de route pour leur exécution.
Parmi ces problèmes qui se posent et qui nécessitent une concertation, on peut retenir :

– la question de la Constitution de la 4ème République. Il faut rappeler que la Constitution adoptée par le peuple togolais en Septembre 1992, a été modifiée en Décembre 2002. Ces modifications unilatérales ont touché des points essentiels dans le fonctionnement institutionnel à telle enseigne qu’il ne fut pas exagéré d’affirmer qu’elles ont freiné la marche de ce pays vers une modernité politique.

– Par exemple, le verrou constitutionnel qui empêchait le Président de la République d’exercer plus de deux mandats à la tête de l’Etat a été sauté et a compromis les chances d’une alternance politique programmée. De plus, fait gravissime sur le suffrage universel, le scrutin à deux tours y a été supprimé au profit d’un scrutin à un tour étranger au système politique togolais. Le Premier Ministre n’est plus nommé dans la majorité parlementaire rendant ainsi sans objet la nécessité d’une élection législative dans un régime normalement semi-parlementaire. Enfin, des restrictions sur les conditions d’éligibilité ont entraîné des frustrations qui ont aggravé la crise d’autant que certaines d’entre elles visent expressément la mise à l’écart du leader de l’UFC.

La table ronde devra se pencher sérieusement sur ce problème de la Constitution qui empêche la réconciliation dans ce pays.

– la question de l’armée, de sa structuration et de son statut en vue de lui donner des moyens permettant sa modernisation et sa mise à l’écart progressive du débat politique dans une perspective de réconciliation nationale. L’armée togolaise a été la clé de voûte du pouvoir politique au Togo depuis 40 ans. Elle a à plusieurs occasions été utilisée pour mettre fin à l’aspiration du peuple togolais à plus de liberté. Dès lors, il est nécessaire d’envisager le changement avec elle et non contre elle.
– la question des garanties nécessaires à un retour de confiance et à un retour des réfugiés qui pour des mobiles supposés ou réels craignent pour leur sécurité.
– dans tous les cas, la table ronde devra aboutir à la définition d’une feuille de route cohérente.
– la liste des questions devant faire l’objet de la table ronde n’est pas exhaustive.

B – La définition d’une feuille de route

La table ronde devra aboutir à un accord politique assorti d’une feuille de route cohérente listant les tâches d’un programme minimum de réconciliation nationale. Cette feuille de route peut s’articuler autour des points suivants :
– Rétablissement des dispositions constitutionnelles modifiées en Décembre 2002
– Toilettage des textes de base : chartes des partis politiques, code électoral…
– Création d’une Commission Vérité – Réconciliation
– Elaboration d’un dispositif électoral crédible
– Elections générales Un timing d’exécution des tâches ainsi listée pourra accompagner la feuille de route de même que les modalités de son exécution.

C – La création d’une Commission Vérité – Réconciliation pour résorber la culture de l’impunité

Les frustrations réelles nées de près de 40 ans de règne sans partage sont énormes. Dès lors, se pose le problème de leur résorption dans un contexte apaisé afin de favoriser la réconciliation basée sur le pardon.
Dans ce contexte, l’expérience faite dans d’autres pays a montré la pertinence et l’efficacité d’une démarche tendant à mettre en place un cadre de recueil et de traitement de divers cas d’atteinte physique, morale et matérielle dans une perspective de justice et de réparation Une telle Commission permettra au Togo de retrouver très rapidement les bases d’un nouveau contrat politique dans la sérénité. Face à la culture de l’impunité, faisons preuve d’inventivité pour que cette commission soit un moyen d’une catharsis collective en vue d’exorciser le mal. Le grand pardon ne sera que la conséquence de cette démarche et non l’inverse.
L’Etat s’engagera également à prendre en charge les réparations civiles pour certains cas de préjudices subis.

D – Le dispositif gouvernemental de mise en œuvre de la feuille de route durant la période de transition

Le quatrième axe d’effort dans ce schéma restera le dispositif de mise en œuvre.
Il s’agit de faire en sorte que les principales forces politiques du Togo puissent envisager de travailler ensemble durant une période de transition. Le choix des hommes et des femmes devant animer ce dispositif est capital tout comme le sont aussi les modalités et les conditions de participation des forces politiques à ce gouvernement. Voilà pourquoi, un accord politique est nécessaire et doit être le produit de la concertation entre les différents acteurs de la politique togolaise au cours de la table ronde. Et face au manque de consensus sur l’actuelle Constitution et en attendant la nouvelle, une loi fondamentale devra régir la période de transition ainsi ouverte.

E – L’accompagnement de la Communauté Internationale

L’organisation de la table ronde et la mise en œuvre de la feuille de route définies, doivent se faire sous l’égide de la Communauté Internationale et avec l’appui technique des partenaires au développement du Togo.
Un dispositif de suivi devra veiller à la bonne exécution de la feuille de route et à la mise en œuvre de l’accord politique obtenu.
L’accompagnement de la communauté internationale doit toucher tous les aspects de manière à conforter les progrès qui peuvent naître du dialogue en cours. Les modalités de cet accompagnement pourront être définies grâce aux expériences et leçons du passé.

Telles sont donc les propositions de sortie d’une crise qui a laminé et déchiré le Togo depuis des décennies. A force de ne pas envisager des solutions crédibles de sortie de crise et de préférer une permanente fuite en avant, le Togo risque progressivement de s’embraser sous le regard complaisant et parfois coupable de la Communauté internationale.

Je vous remercie et que L’ETERNEL bénisse le TOGO.