27/09/2022

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TOGO : Querelle de famille autour du fauteuil présidentiel

Depuis la mort de leur père, en 2005, les frères Gnassingbé s’entre-déchirent pour lui succéder. Faure, qui a pris la place du général-dictateur, tente par tous les moyens d’écarter ses frères de la fonction suprême.

Depuis le 14 avril, Kpatcha Gnassingbé est arrêté et inculpé pour complot et tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat par le régime de son frère, Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis la mort de leur père, le général Gnassingbé Eyadema [le dictateur est resté au pouvoir de 1967 à sa mort en 2005]. Une affaire qui tombe mal à un an de la présidentielle (en 2010) qui s’annonce plus disputée par l’opposition que les élections précédentes. Les rivalités opposant le président Faure Gnassingbé à son frère cadet sont devenues un secret de polichinelle. Déjà, au lendemain du décès du général Gnassingbé Eyadema, il avait fallu des conciliabules et de nombreuses interventions, selon des sources bien informées, pour que Kpatcha Gnassingbé renonce finalement à son ambition de succéder à leur père au profit de Faure Gnassingbé.

De la même façon, le chef de l’Etat libyen Mouammar Kadhafi serait personnellement intervenu pour convaincre Kpatcha Gnassingbé de renoncer au fauteuil de président de l’Assemblée nationale – donc de deuxième personnalité de l’Etat – qu’il revendiquait après sa victoire aux législatives dans son fief de Lama Kara au nord du pays. En contrepartie, il avait eu droit au très stratégique poste de ministre de la Défense dans le gouvernement de son frère, avant d’être évincé pour des raisons que le président est seul à connaître. Depuis, Kpatcha Gnassingbé s’est plutôt contenté du non moins important poste de directeur général de la Société d’administration de la zone franche (SAZOF) et de son mandat parlementaire. On savait, à travers les folles rumeurs qui couraient dans le pays, que les relations entre les deux frères étaient tendues, voire exécrables. Et, dans certains milieux politiques, l’éventualité de la candidature de Kpatcha Gnassingbé faisait son petit bonhomme de chemin. Mais ils n’étaient pas nombreux ceux qui pouvaient songer que cette guéguerre pourrait conduire le député Kpatcha Gnassingbé à comploter contre son frère au point de porter atteinte à la sûreté de l’Etat togolais.

Tout a commencé par une tentative d’interpellation menée par des éléments de la Force d’intervention rapide (FIR) au domicile de l’intéressé, scène qui a viré à l’affrontement armé avec ses gardes du corps. Il aura fallu l’intervention d’un autre frère, le colonel Rock Gnassingbé qui commande les blindés, pour s’interposer et lui sauver la vie comme il le dira lui-même à la presse. A la suite de ces échanges de tirs dans la nuit du 12 au 13 avril, les gendarmes ont poursuivi l’exécution des réquisitions du parquet de Lomé. Celui-ci a déclaré dans un communiqué que les investigations ont par la suite révélé des indices graves et concordants désignant le député dans le rôle d’organisateur de ce complot. « Face à cette flagrance et conformément à l’article 53 alinéa 3 de la Constitution, le président de l’Assemblée nationale a été informé par nos soins », poursuit le communiqué du procureur de la République. Le député Kpatcha Gnassingbé a donc été finalement arrêté le 14 avril, après avoir tenté de se réfugier à l’ambassade américaine après une deuxième tentative d’interpellation. En attendant la suite de ce feuilleton politico-familial à forts relents de bataille pour le pouvoir, le Rassemblement du peuple togolais (RPT, au pouvoir) n’avait certainement pas besoin d’un tel déchirement à quelques mois seulement de la présidentielle pour laquelle tous les autres candidats se préparent activement. Les activités des partis politiques gagnent en effet de plus en plus en intensité dans la perspective de ce rendez-vous. Le président Faure Gnassingbé et l’ensemble des Togolais connaissent déjà certains candidats à la magistrature suprême. Agbéyomé Kodjo, ancien directeur général du port autonome de Lomé et ancien Premier ministre sous le président Gnassingbé Eyadema, a lancé récemment son parti, l’Organisation pour bâtir dans l’union un Togo solidaire (OBUTS). Et c’est sous cette bannière qu’il compte se présenter à l’élection présidentielle. « En réexaminant mon parcours politique, je me suis dit que l’heure était venue de briguer le poste de président de la République pour transformer le destin du peuple », a déclaré l’ancien Premier ministre togolais.

Pour sa part, l’Union des forces du changement (UFC) réunie en congrès a reconduit l’opposant historique Gilchrist Olympio [fils du premier président togolais Sylvanus Olympio, assassiné au cours d’un coup d’Etat auquel participait Gnassingbé Eyadéma, le 13 janvier 1963] à la tête du parti et l’a également désigné comme son candidat à la présidentielle. « J’accepte du fond du cœur la mission que vous me confiez. J’en mesure le poids et suis conscient de la responsabilité qui m’incombe de conduire le peuple togolais à la victoire », a-t-il déclaré devant quelque 350 délégués venus de tout le pays. Gilchrist Olympio a appelé ses militants et sympathisants à se mobiliser pour mettre fin à « plus de quarante années d’improvisation, de gabegie et de violation massive des droits humains ». Il a aussi dénoncé la loi électorale et la Constitution qu’il considère comme « antidémocratiques ».

Du côté du Rassemblement du peuple togolais, la discrétion est plutôt de mise sur les prétendants à la succession de Faure Gnassingbé. Il n’empêche que la situation actuelle n’est pas à son avantage. Le RPT risque ainsi de se trouver fragilisé quand on sait que Kpatcha Gnassingbé dispose de nombreux sympathisants. Une situation qui ne manquera pas de susciter la division au sein du RPT – et même de la famille Gnassingbé – au détriment de la cohésion jusque-là observée, rendant ainsi possible une alternance au pouvoir. Quoi qu’il en soit, la présidentielle à venir marquera un tournant décisif dans la vie sociopolitique au Togo. Quand on sait que les dissensions internes à l’ensemble de l’opposition ont toujours favorisé la victoire du RPT, il n’est pas exclu que l’effet inverse se produise cette fois-ci. Mais, d’ici là, il faut attendre de voir comment la mouvance présidentielle réagira à la mobilisation de l’opposition. De sa capacité à transcender les querelles politiques internes et de l’arrestation de Kpatcha Gnassingbé dépendra pour une large part l’issue des joutes électorales à venir.

Serge Félix N’Piénikoua – L’Action républicaine

[Courrier International->http://www.courrierinternational.com/article.asp?prec=0&suiv=4220&page=2&obj_id=96768]