27/06/2022

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La solitude des Togolais

Editorial de Marie-Roger BILOA

La mauvaise foi est ici dérisoire ; Faure Gnassingbé n’a pas été élu par ses compatriotes et personne ne feindra sérieusement de croire l’inverse. Le spectacle de brutes en uniforme faisant irruption dans les bureaux de vote pour embarquer de force les urnes n’est qu’un épiphénomène pittoresque dans un scénario tout entier fondé sur la fraude. Dans le camp de ceux qui avaient « pris » le pouvoir après la mort naturelle du président sortant, il n’y a donc pas eu de sursaut patriotique, cette chose rarissime en Afrique, continent qui plus que d’autres a mal à ses dirigeants. Après le putsch décrié, la reculade négociée, puis la tentative de légitimer l’usurpation du pouvoir par des « élections » au pas de course, avec comme conséquence logique la révolte d’un peuple excédé. Tout cela était tristement prévisible.
L’inconnue, jusque-là, restait l’ampleur de la répression.

Allait-on sévir comme autrefois, lâchant des meutes de militaires contre les manifestants, tuant et terrorisant les fils et les filles du Togo, comme au siècle dernier, à l’époque où régnait le père de l’aspirant président, le « père de la nation » ? Après l’anachronisme du coup d’État dynastique, pouvait-on au moins éviter la violence et la répression brutale ? Ce fut la totale. Des centaines de morts dont beaucoup tués par balle, des milliers de familles en fuite, avec des enfants et des vieillards épuisés, des villages entiers désertés et l’afflux de citoyens cherchant refuge de l’autre côté de la frontière… Devant les caméras de télévision, malgré la féroce censure, les images de militaires s’acharnant sur des jeunes à terre restent un défi, une interpellation forte pour les premiers concernés : les Togolais. Faure Gnassingbé et ses acolytes ont donc choisi l’impasse de la violence contre ceux qu’ils sont censés gouverner, dans le but de se cramponner au palais présidentiel qu’ils estiment leur revenir de droit. Ceci étant l’une des options que j’évoquais ici même le mois dernier, je ne saurais être surprise du choix du pire, bien que déçue. La stupeur est venue d’ailleurs.
Ces jours-ci, les avancées obtenues par Thabo Mbeki sur le dossier ivoirien ont remis à l’honneur l’émergence d’une véritable « diplomatie africaine », résolument engagée à défendre les intérêts du continent de manière mature et responsable, face aux ingérences de moins en moins appréciées des anciennes puissances coloniales.

L’Union africaine ? Bien sûr : qui d’autre ? Cette institution en pleine mutation, par les voix d’Alpha Oumar Konaré et d’Olusegun Obansanjo, avait immédiatement condamné le coup de force du 5 février, lorsque « Bébé Gnassingbé » avait été porté au pouvoir par l’état-major de l’armée togolaise. La Cedeao, Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest ? Bien sûr : le Togo fait partie de cette entité sous-régionale. Dans les autres États membres, la démocratie est en marche, à commencer par le Niger, dont le chef d’État, Mamadou Tandja, est l’actuel président de la Cedeao.
A priori, on pouvait faire confiance à tout ce beau monde pour aider les Togolais à avancer vers le progrès et l’État de droit.
Les Africains n’en sont pas encore revenus. Les rumeurs d’arrangement crapuleux sur le dos des Togolais ont commencé tôt à circuler dans les milieux diplomatiques. L’opposition demandait-elle un report des élections pour leur donner une chance d’être acceptées de tous, grâce à la révision des listes électorales ? Pas question ! Pour la Cedeao, toutes les conditions étaient d’ores et déjà éunies…
L’Union européenne trouvait le temps trop court pour envoyer des observateurs ? On faisait savoir du côté de Niamey que la Cedeao avait tout prévu… Alors que la presse nationale, africaine et internationale rendait compte de graves anomalies et de violences pendant le scrutin, l’émissaire de la Cedeao affirmait sans rire : « Tout s’est bien passé »… Une farce. Pour ceux qui n’avaient pas encore compris le film, Faure Gnassingbé en personne en rajoutait une couche, en félicitant bruyamment la Cedeao « pour son soutien précieux »… Enfin, pour parer à la suite connue, Obasanjo convoquait les deux principaux protagonistes des élections, Gnassingbé et Olympio, pour faire accepter à ce dernier un «gouvernement d’union nationale, quel que soit le vainqueur ».
Un activiste de la dénonciation de la Françafrique croit voir dans cette forfaiture la main de l’Élysée. Une accusation commode qui dédouanerait la chaîne africaine de la honte et de l’infamie. Pourquoi Konaré s’est-il tu devant un tel scandale, après avoir, le premier, condamné vigoureusement le coup d’État ? Comment Tandja, lui-même démocratiquement élu, a-t-il accepté de se coucher – et qu’a-t-il reçu en retour ? Et ces ministres estampillés négociateurs de la Cedeao, qui rôdent comme des coupables dans les couloirs d’un grand hôtel de Lomé ? Ibn Chambas, secrétaire exécutif de cette organisation, et Mme Aïchatou Mindaoudou, ministre nigérienne des Affaires étrangères, peuvent-ils se regarder dans la glace et affirmer qu’ils ont servi au mieux les intérêts d’un pauvre petit pays qui leur a fait confiance ? À qui la faute, si personne ne prend un minimum de responsabilités devant l’histoire ?
Pourquoi ne pas préconiser de vraies solutions, telle la reprise des élections dans quelques mois et des mesures pour apaiser les coeurs d’ici là ?

On avait évoqué un scénario ukrainien, où la société civile, massivement sortie dans les rues, avait reconquis l’espace citoyen en réussissant par sa ténacité et sa constance à forcer le régime conspué de Viktor Ianoukovitch à respecter le verdict des urnes. À la télévision, à Kiev, on a vu ainsi une speakerine refuser d’annoncer des résultats farfelus. Ce n’est pas le cas de Mme Kisseme Tchangaï Walla, la présidente de la commission électorale togolaise, qui est venu narguer le public en annonçant, contre toute vraisemblance, un score de « 60,22 % » pour Faure Gnassingbé. Dans ce Sodome et Gomorrhe, un homme aura cependant sauvé l’honneur des siens en agissant en son âme et conscience pour tenter d’épargner à son pays les affres des déchirements : François Boko, ministre de l’Intérieur limogé pour avoir demandé un report des élections, a sans doute compris que personne d’autre ne volera au secours d’une terre sans grand enjeu et de ses habitants, et que la société togolaise d’aujourd’hui et de demain ne sera que le résultat de ce que ses propres enfants auront eu le courage d’en faire.

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