28/06/2022

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Aimé Gogué : « Le choix Edem Kodjo comme Premier Ministre procède de la stratégie constante du RPT»

Interview recueillis par Liberté Hebdo

Quelles appréciations faites-vous de la situation politique du pays : du Sommet d’Abuja jusqu’au rejet de votre plate forme ?

Aimé Gogué : Pour beaucoup de Togolais et notamment tous les partis politiques de La Coalition, le mini Sommet d’Abudja devait prendre des décisions importantes pour un début de résolution de la crise togolaise. A cette rencontre, La Coalition avait demandé la mise en œuvre de mesures d’apaisement ainsi que l’indemnisation des victimes de violences politiques avant, durant et après le scrutin présidentiel du 24 avril 2005. La Coalition avait également remis en cause la proclamation du candidat du RPT comme vainqueur de ce scrutin. Les Chefs d’Etat présents à ce mini sommet avaient ignoré ces deux points mais avaient par contre recommandé : « la mise sur pied d’un cadre de dialogue destiné à ramener le pays à la normalité et à permettre la formation d’un gouvernement d’union nationale représentatif de l’ensemble de la clase politique. » La conséquence : les arrestations pour motifs politiques se poursuivent et le nombre de réfugiés a augmenté les jours qui ont suivi cette rencontre. La mise en oeuvre de la recommandation ci-dessus mentionnée devait donner lieu notamment à l’organisation d’un dialogue entre les deux principaux protagonistes de la vie politique togolaise, le RPT et La Coalition. Malheureusement rien n’a été fait. Malheureusement, ni le Président Obasenjo ni les autres Chefs d’Etat présents à cette réunion, n’ont rappelé ouvertement au RPT ce manquement. Ils ont au contraire martelé la nécessité de la formation d’un Gouvernement d’Union Nationale.

Le 27 mai dernier, votre parti, n’était pas à la Présidence pour rencontrer Faure Gnassingbé. Cela a fait couler beaucoup d’encre. Mais vous y étiez le lundi 6 juin. Comment expliquez-vous cela ?

Aimé Gogué : Il est vrai que l’ADDI n’était pas à la présidence pour rencontrer le candidat du RPT au scrutin présidentiel. Comme je l’ai rappelé ci-dessus, les discussions sur un éventuel Gouvernement devaient se faire dans le cadre d’un dialogue. Pour l’ADDI, il n’était donc pas indiqué de commencer des concertations pour la formation d’un gouvernement sans que ce dialogue ait eu préalablement lieu. L’ADDI était à la rencontre du 6 juin dans l’objectif de transmettre la plate forme de La Coalition. Cette plate forme contenait les points que La Coalition pensait discuter lors du dialogue avant la formation du Gouvernement d’Union Nationale. Il y a donc une cohérence entre l’absence de l’ADDI le 27 mai et sa présence le 6 juin. Le 6 juin, les deux parties en présence n’ont pas discuté de Gouvernement.

Au cours de cette rencontre, aviez-vous en face un interlocuteur sensible à vos inquiétudes ?

Aimé Gogué : Il m’est difficile de répondre à cette question. Il est difficile d’interpréter le langage verbal et émotionnel de quelqu’un que l’on ne connaît pas très bien. Mais le fait qu’il ait dit, pour conclure la rencontre, que la nuit porte conseil, pourrait être interprété comme une volonté de réfléchir sérieusement sur la plate forme et peut être suggérait également une certaine sensibilité aux préoccupations de La Coalition qui sont d’ailleurs celles de la majorité des Togolaises et Togolais.

Comment faut-il expliquer alors le choix d’Edem Kodjo ?

Aimé Gogué : Il faut reconnaître que La Coalition a été surprise du rejet en bloc de la plate forme par les responsables du RPT. Pour nous, il était évident que certaines des propositions de La Coalition puissent ne pas rencontrer leur adhésion alors qu’ils se sentiraient en phase avec d’autres. Certaines de nos préoccupations auraient pu être discutées. Je ne crois pas que le RPT et La Coalition aient des opinions si divergentes. Si cela en est ainsi, il faut alors reconnaître que la situation est très grave.

En fait, ce rejet en bloc, dès le lendemain, probablement sans consultation avec les instances du RPT donne des indications sur le mode de fonctionnement de ce parti qui nous dirige depuis 1969 ! En outre, ceci suggère également que le RPT n’était pas prêt à considérer la participation de La Coalition au Gouvernement. Au Togo, le ridicule ne tue pas : des responsables d’un crime imprescriptible dire que des aménagements ne peuvent pas être trouvés à une Constitution qui a été modifiée à plusieurs reprises en février dernier par l’Assemblée Nationale, c’est vraiment le monde à l’envers !

Le choix de monsieur Edem Kodjo comme Premier Ministre procède de la stratégie constante du RPT : la fuite en avant pour se maintenir au pouvoir. La rapidité avec laquelle cette désignation a été annoncée, suggère que le choix avait été déjà fait et que des discussions avaient déjà eu lieu. Dans des conditions normales, Monsieur Edem Kodo a les atouts intellectuels nécessaires pour réussir à ce poste. Malheureusement, nous ne sommes pas dans une situation normale. En tant que Togolais je souhaite de tout cœur la résolution de la crise togolaise et dans ce sens, je ne peux souhaiter qu’il réussisse. Mais je crois que les premières déclarations de monsieur Edem Kodjo ne sont pas de nature à contribuer positivement à aplanir les problèmes. La façon dont les évènements se sont déroulés indique qu’il a été un deuxième, voire un troisième choix.

Est-ce que l’ADDI est consultée par le nouveau Premier Ministre dans la perspective de la formation de son gouvernement ?

Aimé Gogué : Monsieur Edem Kodjo dans une entrevue qu’il a offerte à la BBC semblait dire que consulter les membres de la Coalition n’était pas dans son agenda. Logique avec lui-même il n’a donc pas consulté l’ADDI. Comme il le sait, l’ADDI comme les autres partis de La Coalition n’a pas été et n’est pas demandeuse d’être membre du Gouvernement. L’ADDI est membre fondateur de La Coalition. Comme tous les autres partis de La Coalition, l’ADDI a voulu qu’il y ait un accord préalable avant la formation du gouvernement. Ceci risque de ne pas être malheureusement le cas. Mais le RPT, la CPP, les autres partis politiques qui feront partie de ce gouvernement ainsi que les Chefs d’Etat qui patronnent sa formation, doivent savoir que, tout comme les autres partis de La Coalition, l’ADDI est prête à contribuer à la résolution de la crise Togolaise. La Coalition le fera qu’ils soient d’accord ou non et en tant que membre d’un quelconque gouvernement ou en dehors d’un gouvernement. La Coalition ne saurait abandonner la population dans sa misère.

Quelles sont alors les marges de manœuvres dont dispose l’ADDI pour faire changer la donne ?

Aimé Gogué : Pour nous qui avons choisi la non violence comme méthode de lutte contre la dictature et l’avènement et la consolidation de la démocratie, nous savons que nos marges de manœuvres sont très réduites. En ce début du 21ème siècle on ne pouvait imaginer un seul instant que le RPT utiliserait des violences aussi inouïes et gratuites pour voler la victoire au peuple togolais. Il était difficile d’imaginer un seul instant que des Chefs d’Etat, pour des motivations que nous ne cherchons même plus à connaître, fermeraient les yeux sur des irrégularités électorales plus cocasses les unes plus que les autres et sur de tels comportements d’une autre époque. En hommes politiques responsables, nous ne pouvons pas appeler la population à des manifestations de rue : des Togolaises et Togolais sont prêts à tuer leurs frères ou sœurs uniquement parce que ces derniers veulent exprimer, en marchant, leur désaccord sur la conduite des affaires de la cité. Suite à l’expérience qu’ils viennent de vivre, les jeunes togolais auront des difficultés à croire Franklin Roosevelt lorsqu’il disait que « Nous n’avons rien à craindre que notre crainte ».

Nous avons compté sur la communauté internationale pour aider le Togo à sortir de la crise. Des Chefs d’Etat de la CEDEAO et la CEDEAO ont eu un comportement très déplorable à l’égard du peuple togolais. On peut même se demander s’ils n’ont pas traité le Togo avec mépris ! L’ADDI regrette sincèrement que les Chefs d’Etat de la CEDEAO et la CEDEAO aient fait preuve d’une si grande partialité. Ils ont réussi la prouesse de se faire discréditer : ceci est fort regrettable pour la sous région.

Mais nous savons que nous ne sommes pas seuls car nous luttons pour une cause juste. La Diaspora Togolaise mène une lutte remarquable à l’extérieur du pays. Qui savait, après la sortie de Obasenjo à Lomé, qu’une commission mandatée par l’ONU viendrait à Lomé pour vérifier les faits qui se sont déroulés ici entre le 5 février et le 5 mai ? Mais il faudra que toutes les Togolaises et tous les Togolais aident cette commission à effectuer efficacement sa mission en lui fournissant, avec objectivité, toutes les informations dont elle aura besoin : les exemples des violences, les noms des victimes (de tous les côtés), le nom des commanditaires, etc. C’est à ce prix et à ce prix seul que nous pourront nous débarrasser de l’impunité qui sévit au Togo.

Nous devons continuer à compter sur la communauté internationale. La Communauté internationale (ONU) avait organisé les élections au Togo en 1958. Elle pourra encore s’occuper de l’organisation intégrale des prochaines consultations électorales.

Avez-vous un message spécial à l’endroit des Togolais en ce moment précis ?

Aimé Gogué : Nous vivons une période trouble de notre histoire. De plus en plus de togolaises et togolais commencent à ne pas avoir confiance en l’avenir de la lutte. Mais nous devons savoir que c’est quand le ciel est sombre que l’on aperçoit des étoiles.

Malgré les évènements de ces derniers jours, nous croyons que les Togolaises et les Togolais doivent avoir espoir en l’avenir parce que nous ne sommes pas seuls dans cette lutte. Les populations de la totalité des pays de l’Afrique de l’Ouest approuvent notre combat pour la démocratie et sont en total désaccord avec l’attitude de leur Chef d’Etat. Nous devons avoir confiance parce que malgré les dérapages de violences et l’aventure dans laquelle des partisans du régime en place ont entraîné leurs milices et ont voulu conduire le peuple togolais, une large majorité des Togolaises et des Togolais voire des victimes, ne croit pas encore aux vertus de la vengeance et de la violence comme méthode de combat politique. Nous devons avoir espoir parce que malgré le fait que la majorité des « bourreaux » étaient d’une ethnie donnée et les victimes d’autres, les tensions entre ethnies n’ont pas l’air d’avoir augmenté. Très peu de Togolaises et de Togolais se sont posés la question de savoir de quelle origine géographique ou ethnique était Boko, le ministre qui a posé un acte héroïque. La diaspora en France notamment ne tarit pas d’éloges à l’égard de Kofi Yamgname, pour les actions qu’il a entreprises pour la promotion de la cause de la démocratie togolaise en Europe, depuis le décès de Gnassingbé Eyadéma. Nous n’avons pas rencontré de Togolaises et de Togolais qui s’est posé de question sur l’origine ethnique et régionale de Kofi Yamgname. Quel que soit leur origine ethnique, régionale, l’âge, leur religion ou leur sexe, les Togolaises et les Togolais ont tous la même aspiration : ils veulent être libres.

Contre vents et marées nous devons résister à toute manipulation ethnique ou régionale de notre combat pour la promotion de la démocratie. Nous devons continuer inlassablement à œuvrer pour une véritable réconciliation entre toutes les filles et les fils du Togo. La promotion et la consolidation de la démocratie avec une réconciliation vraie du peuple togolais doivent être les préoccupations majeures de chacun de nous. Nous devons tout faire pour éviter cette guerre civile que le comportement de certains de nos compatriotes et des Chefs d’Etat de la CEDEAO et la CEDEAO semble nous laisser comme seule issue.

Je terminerai en paraphrasant Martin Luter King. « Le Togo n’a pas le choix entre la violence et la non violence. C’est la non violence ou la non existence. » Malgré les difficultés que nous connaissons, « je suis heureux que Dieu m’ait permis de vivre notre époque pour voir ce qui s’y passe. Et je suis heureux qu’il m’ait accordé la chance d’être Togolais et de me trouver aujourd’hui au Togo. »