05/12/2022

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La problématique de la démocratisation au Togo

EXPOSE-DEBAT
Sur
La problématique de la démocratisation au Togo
Présenté devant le Club 89
Par Agbeyome Messan KODJO,
Ancien Premier ministre du Togo, président du Groupe Régional Afrique du Forum Francophone des Affaires GRAFFA

Paris le 28 mai 2004

Résumé

Au Togo, l’histoire se répète ; Eyadema organise une élection présidentielle avec des règles frauduleuses, il s’approprie la victoire quoiqu’il arrive et sort de son chapeau un accord pour déporter le débat d’une élection présidentielle truquée sur un projet d’élection législative démocratique transparente et consensuelle.

Avec Eyadema, les accords et les engagements sont un marché d’ illusions. Lui fait illusion de son engagement pour la démocratie ; ses adversaires se font une illusion sur l’alternance proche. Quand se termine ce marché, tout reste comme avant : Eyadema gouverne, l’opposition s’oppose, la communauté internationale prend acte

Ainsi, la problématique de la démocratisation se pose en de termes simples : d’un côté le pouvoir n’a jamais eu la volonté d’asseoir la démocratie et l’Etat de droit ; de l’autre l’opposition ne s’en est jamais donné véritablement les moyens.

C’est cette récurrence qui fonde notre scepticisme quant au nouveau round de dialogue politique qui s’est ouvert à Lomé depuis hier sous la pression de l’Union Européenne avec une feuille de route qui comprend 22 engagements.

Quelle sera la portée des conclusions qui découleront de cette messe destinée à tromper l’opinion internationale sur la réelle volonté du Général d’ouvrir son pays à la démocratie ?

Nous pensons qu’il est plus qu’urgent de mettre en place un gouvernement d’union nationale de transition conduit par un leader de l’opposition démocratique ou de la société civile avec un Parlement de transition

LA PROBLEMATIQUE DE LA DEMOCRATISATION AU TOGO

Aborder la problématique de la démocratisation au Togo revient à analyser l’action des différents acteurs depuis le début du processus en octobre 1990 jusqu’à nos jours et à examiner le rapport des forces tels qu’il a été modelé à travers les péripéties qui retardent l’accouchement des principes fondateurs de la démocratie.

Nous retiendrons les acteurs majeurs : le régime Eyadema, l’opposition démocratique et la Communauté internationale.

I- Le Régime Eyadema : la personnalisation du pouvoir

Les conditions dans les quelles Eyadema a pris le pouvoir ont déterminé et continuent de déterminer sa façon de gérer les affaires et de se représenter par rapport au pouvoir. Lorsqu’ Eyadema accède au pouvoir en 1967, l’économie du jeune Togo était embryonnaire, la cohésion sociale balbutiante. Presque tout était à construire d’autant plus que durant les 7 premières années de notre indépendance, aucun gouvernement n’eût le temps suffisant pour faire aboutir une politique d’aménagement.

Tous les projets étaient en friches et le chantier était immense, qui allait de la santé publique aux télécommunications en passant par l’éducation et l’agriculture.

Le nouveau président dissout tous les partis politiques, l’assemblée nationale et suspend la constitution. Avec la bénédiction de l’armée et des cadres de l’époque, Eyadema fonde un parti unique en 1969 : le RPT dont le premier Secrétaire Général fut Edem KODJO. C’est dans ce cadre fondamental que s’inscrit l’action du régime. Le RPT deviendra très vite en effet un parti-Etat dont la mission tient en trois points : unité nationale, paix civile, développement économique. Les projets en friches sont repris et intégrés à des plans quinquennaux.

Au regard des difficultés des premières années de l’indépendance, le peuple a le sentiment qu’Eyadema tenait le bon bout et commence à lui vouer un attachement que va renforcer le mythe apocryphe de l’attentat du 24 janvier 1974, année zéro de la manipulation des consciences et du culte de la personnalité.

Les évènements extérieurs vont aider Eyadema notamment la conjoncture économique internationale d’avant les chocs pétroliers : le cours soutenu des matières de base, combiné avec la disponibilité des crédits à taux réels négatifs, permettait aux pays en voie de développement de lancer ce qui était alors perçu comme des grands travaux.

Au Togo, la nationalisation de la CTMB et le boom phosphatier qui l’a suivi, ont fini de convaincre les Togolais du fait qu’Eyadema était un homme providentiel.

C’est de cette époque que date chez Eyadema, le sentiment d’être un suzerain des 52600km2 et des 5000000 de « misérables » qui y vivent. Sa conviction c’est que le Togo est sa fabrication, une chose qui lui appartient comme une œuvre d’art appartient à un artiste.

Et il faut insister sur le fait qu’il ne fait pas semblant d’y croire. C’est pour lui une vérité, une évidente réalité. Il considère qu’il est un légitime propriétaire du Togo et des Togolais ; que son règne est d’origine divine « si ce que je fais est mauvais, que dieu me barre la route ; si ce que je fais est bon qu’il me laisse continuer » proclame-t-il. L’exercice du pouvoir reste une affaire entre Eyadema et son Dieu ; le peuple n a rien à y voir….

Pourtant, au début des années 80 Eyadema va faire adopter une constitution et faire coopter un parlement ; il ira jusqu’à mettre en place une commission des droits de l’homme, pour satisfaire les exigences des organisations de défense de droits de l’homme.

Mais tout cela n’était que de la prestidigitation. De fait, le régime instrumentalisait la violence légitime et l’appartenance géographique pour verrouiller tous les postes stratégiques de l’administration et pour contrôler les médias. Ce qui au départ était une adhésion libre et populaire, devient une mise au pas forcé.

Partout un système de délation et de répression plus ou moins violente maintient le peuple dans une soumission et l’étau dictatorial se resserre au fur à mesure que la bonne fortune économique se dissipe et découvre le bluff de la « libération économique »

On s’aperçoit que toute la diligence proto-démocratique est destinée à berner le peuple et la communauté internationale aux yeux de qui Eyadema s’évertue depuis toujours à passer pour un « sage »

C’est donc un dictateur imbu de sa personne, convaincu de son droit divin sur ses compatriotes, passé maître dans l’art de la manipulation et de la répression qui se fait surprendre par le vent de l’est, celui qui parti de Moscou a balayé le mur de Berlin avant de se confondre avec l’harmattan qui déferla sur le tropique des vautours. Nous sommes en 1990 et le choc va être violent.

Il faut, ici, souligner le rôle que les forces de l’ordre et de la sécurité jouent dans le dispositif de pérennisation du Gal Eyadema au pouvoir. Au nombre de 12 000 hommes elles comprennent des hommes d’élite qui ont fait des études supérieures et disposées à l’avènement de la démocratie.

Mais l’expérience a montré que son commandement est entièrement contrôlé par des proches parents du Général, et son comportement depuis la transition démocratique à nos jours a entamé sa crédibilité d’institution républicaine. Il semble être plus au service du RPT et son Président qu’à celui de la Nation.

Sa neutralité envers les formations politiques devrait être un atout majeur pour le processus démocratique au Togo. Elle subit tout autant que les civils le règne de l’arbitraire et sa grande majorité aspire au changement.

II- L’opposition démocratique : le jeu à somme nulle

Le 05 octobre 1990 s’ouvre le procès de deux jeunes interpellés pour avoir distribué des tracts sur le campus universitaire de Lomé. Très vite des émeutes éclatent d’abord à Lomé puis partout dans le pays avec à la pointe les Avocats et les Etudiants.

L’armée essuie des revers face à des manifestants armés de révolte et de pierres. Des quartiers entiers sont inaccessibles aux forces de l’ordre et la fronde se généralise.

Les forces démocratiques venaient de naître

Trois personnalités vont incarner ces forces : Me Yaovi AGBOYIBOR, Me Joseph KOFFIGOH et le professeur Léopold GNININVI.
En mars 1991 ils poussent Eyadema à ouvrir des discussions et lui arrachent la libéralisation de la presse, la promulgation de la charte des partis politiques. Mais le Général entre dans une colère légendaire, lorsqu’ils lui demandent une Conférence nationale et la formation d’un gouvernement de transition.

L’opposition fait front commun et fait reculer le chef de l’Etat qui accepte le principe de la Conférence Nationale.

Il faut faire observer trois choses importantes à cette phase de la lutte pour la démocratie. La première c’est l’union de l’opposition. Bien que les partis politiques se soient crées dès le mois d’avril 1991, on note une réelle volonté des leaders à agir ensemble, à parler d’une même voix face au régime Eyadema.

Et dans les faits, cette unité était crédible dans la mesure où à chaque manifestation tous les leaders donnaient le même mot d’ordre et se retrouvaient la main dans la main devant les manifestants.

La deuxième c’est la parfaite entente entre les partis politiques et la base militante, la société civile pour ainsi dire. Cette base était essentiellement constituée de jeunes (étudiants et élèves) et de femmes (les commerçantes formant la bourgeoisie intermédiaire)

On pouvait dire à cet égard qu’il s’agissait presque d’une complicité car la pression populaire était spontanée dès que l’opposition estimait que les discussions s’enlisaient.

La troisième chose, c’est que, entre le 05 octobre 1990 et le 08 juillet 1991, le début de la conférence nationale, l’opposition avait une démarche responsable vis à vis du régime ; le fond et la forme des revendications étaient objectifs. Aucun excès de langage ; on ne notait aucune forme d’humiliation du moins dans les discours officiels.

Cela avait pour conséquence de rassurer les tenants du pouvoir, de crédibiliser les acteurs du changement vis à vis de la communauté internationale et d’obliger Eyadema à avoir une attitude conséquente.

La conférence était destinée à consolider les bases de la démocratie naissante et à mettre en place les institutions devant garantir sa pérennité. En réalité, elle a marqué le début de la régression et de la perte des acquis d’avant le 08 juillet 1991.

Supplantant la branche « locale » de l’opposition, un courant constitué de jeunes issus de la diaspora, leader de petits partis, prennent très vite le contrôle des débats et les orientent de façon personnelle et virulente contre Eyadema et ceux qui ont servi son régime. Ils poussent leur critique jusqu’à distinguer ce qu’ils appelaient l’opposition vraie et l’opposition complaisante.

Le critère majeur de cette différenciation était le degré de virulence et de radicalisme affiché vis à vis du pouvoir. Plus on était hostile à toute discussion avec l’ancien régime plus on était démocrate. Or, jusque-là ce qui avait permis à l’opposition d’avancer c’était la combinaison du dialogue constructif avec la pression de la rue.

Très vite certains leaders sont catalogués comme des collabos et traités comme des parias. Ceux qui ne voulaient pas être traités ainsi, abandonnent toute attitude objective et se radicalisent par opportunisme.

Le résultat c’est qu’en lieu et place de discussions sur le projet démocratique, la Conférence a essentiellement fait le procès du régime. Il est évident que l’on ne pouvait prétendre dessiner de nouveaux projets sans comprendre ce qui par le passé n’a pas fonctionné.

Mais on s’est aperçu qu’à la conférence nationale, on était dans une logique de défoulement et de règlement de compte plutôt que dans celle d’investigations constructives.
Dès lors deux maux se sont emparés de l’opposition togolaise : la rivalité et la méfiance mutuelle.

Après la conférence, toutes les tentatives de regroupement de l’opposition ont fait long feu. Chaque leader se méfie de toute proposition avancée par l’autre. Les accords sont acceptés du bout des lèvres et chacun fait ses petits calculs. Chacun développe son réseau d’influence vis à vis du régime.

On note parfois une neutralisation mutuelle : chacun refuse de soutenir une initiative dès qu’il n’a pas la certitude que cela lui garantit une avance sur les autres dans la course au pouvoir. Peu à peu l’élan populaire s’essouffle, la déception et le scepticisme tétanisent la base militante.

Dans le même temps, Eyadema, profondément traumatisé par la Conférence nationale, met en place une stratégie de reconquête de l’ensemble de ses prérogatives. Il va utiliser à fond les rivalités, la désunion de l’opposition et la déception de sa base. Et cela va marcher d’autant plus que la stratégie consiste à manier la carotte et le bâton.

Des pans entiers de la base de l’opposition : syndicats, associations de jeunes ou de femmes, alléchés par de fortes récompenses basculent dans le camp présidentiel. La direction des partis s’ankylose dans un immobilisme qui finit par enlever à leur discours de renouveau, toute substance.

On le voit bien : l’opposition a perdu la cohésion qui lui a permis de discuter efficacement avec le pouvoir et la confiance des masses populaires qui lui garantissait le dénouement des blocages. Dès lors, elle est tout aussi efficace qu’un membre mort.

On comprend donc qu’Eyadema soit à même de faire ce qu’il veut. Et croyez-moi, il fait ce qu’il veut. C’est ce pouvoir absolu, orienté vers la violation récurrente des droits de l’homme et le gaspillage des ressources financières du pays qui ont crée la dissidence dans Le RPT au printemps 2002. Nous sommes de ceux par qui le scandale est arrivé ; mais ce n’était pas le but visé.

Nous avons servi le Togo sous la bannière du RPT. Nous nous sommes battus pour que l’avènement de la démocratie ne soit pas la fin de notre parti. Nous avons défendu Eyadema parce que notre conviction était qu’il fallait éviter tout esprit de règlement de compte et que pour préserver la paix civile, il fallait trouver une formule responsable pour exercer le droit d’inventaire.

Imaginez : si, en l’absence de toute institution démocratique et constitutionnelle viable, on devait se permettre au Togo de juger un régime comme celui d’Eyadema. A notre avis, on dépenserait beaucoup d’énergie pour pas grande chose.

Notre option était de nous battre dans le cadre des règles démocratiques telles que nouvellement définies, de sorte à donner à Eyadema l’occasion au cours d’un mandat ou deux de réparer les erreurs du passé par une gestion transitoire apaisée et exemplaire.

D’autres ailleurs l’ont réussi pourquoi pas lui ?
Malheureusement, à mesure qu’il récupérait le pouvoir, le président Eyadema s’attelait à démanteler les acquis démocratiques et faire reculer le Togo pour le replacer dans le contexte du parti-Etat.

C’est en nous érigeant contre cette dérive despotique, que l’ancien président de l’assemblée et moi-même avons tiré sur la sonnette d’alarme. Ce qui devrait être une proposition de réforme a été perçu comme un crime de lèse-majesté et une dissidence. Notre exclusion du parti nous a propulsés de facto sur l’échiquier politique comme une nouvelle composante de l’opposition.

Les Rénovateurs estiment que l’opposition doit se recentrer sur le projet initial : la démocratisation du Togo. Pour ce faire, nous préconisons l’œcuménisme politique, une union de tous les acteurs du changement pour obtenir l’alternance démocratique de manière pacifique.

Ce discours juste permet aux Rénovateurs d’apparaître comme des adjuvants décisifs de l’opposition traditionnelle. L’élection présidentielle du 1er juin 2003 a démontré la légitimité de ce courant et sa forte implantation dans le pays.

Mais cette composante médiane est prise en étau par le régime qui lui reproche ce qu’il considère comme une trahison et par l’opposition fidèle à sa pratique du jeu à somme nulle.

Le nœud du problème togolais se situe là : une opposition démocratique tétraplégique et un pouvoir hostile à la moindre ouverture démocratique ! Côté à côte, cela donne au mieux l’immobilisme, au pire la régression comme dans le cas du Togo

Deux exemples peuvent illustrent nos propos. Le premier montre la désunion de l’opposition
Au printemps 2003, la cour suprême invalide la candidature de Gilchrist Olympio à l’élection présidentielle prévue en juin 2003. Déjà l’opposition réunie au sein de la CFD s’était épuisée pendant trois mois sans parvenir à dégager un candidat unique ; la nouvelle de l’exclusion de Gilchrist Olympio n’a ému aucun leader. Il n’eut ni lever de bouclier, ni de mesure sérieuse de solidarité avec l’UFC.

Comme si de rien n’était, les autres responsables de l’opposition ont tous poursuivi le processus électoral en maintenant leur candidature et en oubliant celui d’entre eux qui a été sifflé arbitrairement hors jeu.

Ce n’était pas la première fois. Lorsqu’à l’issue des élections de 98, l’UFC a réussi une percée surprenante, le CAR qui jusque là était considérée comme le principal parti de l’opposition, a mal caché son amertume et son exaspération.

Quelques mois plus tard, l’un des responsables du CAR laissa épancher cet agacement en donnant de fait raison au régime qui niait la victoire de l’UFC dès le premier tour.

Le deuxième exemple souligne l’hostilité du pouvoir à toute ouverture démocratique.

En juillet 1999 a été signé avec l’aide du Président CHIRAC, l’Accord Cadre de Lomé (ACL) destiné à régler le contentieux né de l’élection présidentielle contestée de 1998. L’ACL avait trois objectifs majeurs :

– L’Organisation des élections législatives transparentes, démocratiques et consensuelles avec la participation de toutes les formations politiques.

– Le respect de la constitution de 1992 notamment dans sa disposition qui limitait le mandat présidentiel à 2 fois 5 ans.

– La définition du statut de l’opposition et des garanties pour les responsables des institutions.

Mais comme depuis toujours, passer le témoin n’est pas dans l’agenda d’Eyadema, il était résolu à faire échouer les discussions destinées à concrétiser l’ACL.

L’épisode le plus significatif a été l’adoption du nouveau Code électoral. Le CPS (Comité Paritaire de Suivi d’ACL) a élaboré un nouveau code électoral et l’a envoyé au Gouvernement pour qu’il le transmette à l’Assemblée nationale avec cette clause spéciale que l’Assemblée ne devait y apporter aucune modification ni de fond ni de forme.

Cette décision avait été prise au CPS en présence de la délégation présidentielle dont le chef n’était autre que le 1er vice-Président de l’Assemblée. Presque tous les membres de cette délégation étaient d’ailleurs des députés.

Or dès que le texte a été transmis par le Gouvernement à l’Assemblée, les mêmes personnes qui avaient pris part à son élaboration au CPS ont été les premières à mobiliser les autres députés à ne pas accepter de l’adopter en l’état. Résultat, le texte est renvoyé au gouvernement. La réaction des représentants de l’opposition a été de boycotter les travaux qui furent ainsi paralysés durant plusieurs semaines.

Et je peux citer d’autres exemples de subterfuges dilatoires savamment conduits pour vider l’ACL de sa substance, ouvrir la voie à l’organisation d’élection unilatérale, à la modification de la Constitution et à la réélection contestable et contestée d’Eyadema, c’est à dire tout l’opposé de l’ACL.

Mais je ne serais pas complet, si je n’évoque pas un dernier acteur (et non des moindres) qui sans être interne au Togo, joue cependant un rôle déterminant dans le processus démocratique.

III-La Communauté Internationale : un exercice de funambule

De mon point de vue, la Communauté Internationale ne semble pas savoir exactement la conduite à tenir dans le cas du Togo.

D’un côté les principes universels des droits de l’homme et l’attachement au modèle démocratique obligent ne serait-ce que moralement, les membres de la communauté internationale à inciter les autorités togolaises à opérer une ouverture démocratique.

De l’autre ces pays prennent en compte des paramètres complexes parfois lisibles, d’autres fois non et ménagent de ce fait Eyadema, peu importe le sort des 5 millions de Togolais. Au nombre de ces paramètres, figurent la somme d’expérience du locataire de Lomé 2 et son rôle dans la résolution des conflits dans la sous région.

Mais je m’interroge : est-il conforme à la réalité de croire qu’Eyadema est le garant de la stabilité politique de son pays et de la sous région et que perdre Eyadema, c’est prendre le risque de déstabiliser l’ouest africain ?

C’est une approche qui révolte la nouvelle génération de Togolais ; tout se passe comme si depuis 1967, rien ne s’était plus passé au Togo et qu’il n’y a pas un homme ou une femme capable de comprendre les enjeux internationaux, de bien cerner les spécificités des relations de notre pays avec ses différents partenaires et disposant des ressources nécessaires pour préserver ce qui doit l’être, consolider ce qui l’exige et développer ce qui le nécessite.

Dans la sous-région, le rôle joué par des Chefs d’Etat nouvellement arrivés aux commandes comme ATT du Mali ou TANDJA du Niger démontre que la première chose dont nos pays ont besoin c’est le bon sens dans la conduite des affaires. De là découle tout le reste. Qu’est ce qui a permis à l’Europe d’endiguer les difficultés liées à ses mutations et de se construire aujourd’hui comme un modèle économique et politique viable ?

Ce n’est pas la momification des protagonistes du traité de Westphalie ou du congrès de Vienne. C’est de façon transversale, le long de l’alternance des générations, le bon sens mis au service de la patrie, au service de l’Homme. Est-il normal que ceux qui sont les héritiers de « la démocratie diachronique », acceptent l’immobilisme au point d’en paraître une caution solidaire ?

Je trouve que la communauté internationale, de peur de commettre une erreur ne prend pas dans la crise togolaise une position tranchée ; il arrive même et nous l’avons observé lors des travaux du CPS, que les différents représentants de la Communauté Internationale s’opposent sur l’appréciation des événements au Togo.

En l’absence d’un avis indépendant, précis et objectif, les acteurs Togolais, quelle que grande soit leur volonté, et compte tenu de notre histoire récente, ne feront pas un progrès durable sur le chemin de la démocratie.

Ce qui est irréfutable, c’est que le monde en 2004 est différent de celui qui était en 1967. Il est plus utile d’admettre et d’accompagner les changements que cela implique plutôt que de les redouter.

Face à la violation flagrante de l’Accord Cadre de Lomé opérée par Eyadema notamment en modifiant la Constitution et en se représentant à sa propre succession, qu’a fait la Communauté Internationale ? Chacun de nous a une réponse intime et sincère à cette question.

Mon propos n’est pas d’occulter les efforts ponctuels et réels comme ceux du Président Chirac qui, en juillet 1999, au cours d’une visite à Lomé de 24 h seulement, a réussi à mettre les protagonistes de la crise togolaise autour d’une même table. Aujourd’hui, cet effort du Président français a-t-il été exploité et amplifié de façon conséquente ?

Au Togo, l’histoire se répète ; Eyadema organise une élection présidentielle avec des règles frauduleuses, il s’approprie la victoire quoiqu’il arrive et sort de son chapeau un accord pour déporter le débat d’une élection présidentielle truquée sur un projet d’élection législative démocratique transparente et consensuelle.

Généralement cela survient en année 1 de son hold up électorat. Il fait traîner les discussions sur 3 années et à partir de l’année 4, il enterre tous ses engagements, durcit sa politique, augmente les arrestations et les répressions.

Le peuple tétanisé s’en remet à Dieu et les opposants désemparés balbutient des condamnations sur des média sans relief. La voie est ainsi ouverte pour une réédition de la forfaiture et la pérennisation de l’imposture.

Avec Eyadema, les accords et les engagements sont un marché d’ illusions. Lui fait illusion de son engagement pour la démocratie ; ses adversaires se font une illusion sur l’alternance proche. Quand se termine ce marché, tout reste comme avant : Eyadema gouverne, l’opposition s’oppose, la communauté internationale prend acte

Ainsi, la problématique de la démocratisation se pose en de termes simples : d’un côté le pouvoir n’a jamais eu la volonté d’asseoir la démocratie et l’Etat de droit ; de l’autre l’opposition ne s’en est jamais donné véritablement les moyens.

C’est cette récurrence qui fonde notre scepticisme quant au nouveau round de dialogue politique qui s’est ouvert à Lomé depuis hier sous la pression de l’Union Européenne avec une feuille de route qui comprend 22 engagements.

Retardé dans sa mise en ouvre le gouvernement n’a adressé la lettre d’invitation aux partis politiques que le 21 mai dernier, sans précision de l’ordre du jour. Certains leaders sont à l’extérieur et ne peuvent pas faire le déplacement soit parce que les garanties de sécurité leur font défaut ou le pouvoir a confisqué leur passeport. Les principaux partis de l’opposition démocratique notamment le CAR, la CDPA, l’UFC seront absents.

Quelle sera la portée des conclusions qui découleront de cette messe destinée à tromper l’opinion internationale sur la réelle volonté du Général d’ouvrir son pays à la démocratie ?

Nous pensons, tout en saluant la pertinence des recommandations formulées par l’Union Européenne au Gouvernement togolais, qu’il est plus qu’urgent de mettre en place un gouvernement d’union nationale de transition conduit par un leader de l’opposition démocratique ou de la société civile avec un Parlement de transition pour une sérieuse application des 22 engagements de l’Union Européenne signés le 14 avril dernier à Bruxelles.

Le dialogue est mal parti, et n’accouchera rien de bon qui puisse sortir le Togo de son état dépressif et ankylosé.

La seule voie de sortie de crise est la mise en place des institutions de transition, afin d’empêcher les extrémistes de tous bords de se trouver des raisons pour plonger notre pays dans des conflits sanglants aux conséquences imprévisibles.

Il est temps que l’alternance pacifique voie le jour au Togo, car le régime RPT du Général est épuisé, manque de souffle et ne peut plus imprimer une orientation ambitieuse au pays pour libérer les talents et les génies au service de l’intérêt collectif.

La démocratie triomphera quelles que soient les obstacles qui obstruent son émergence au Togo, c’est ma conviction.

Je vous remercie d’avoir bien voulu m’inviter en ce moment critique de l’avenir de mon pays et de bien vouloir nous aider à faire entrer le Togo dans la communauté des nations libres et civilisées. La crise togolaise semble être une crise oubliée, et cela dure depuis quatorze années déjà , abstraction faite des années de fer.

Agbéyomé Messan KODJO

LIRE EGALEMENT:
[IL EST TEMPS D’ESPERER->http://www.letogolais.com/article.html?nid=85], document publié par M Agbeyome KODJO le 27 juin 2002 au moment où il démissionnait du poste de Premier ministre

« L’espérance est un acte de foi» Marcel PROUST, Les plaisirs et les jours