26/06/2022

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La crise togolaise: Trois enjeux pour la démocratie en Afrique

Il faut laisser le président de la République française regretter la mort de son ami personnel. Mais il ne faut le laisser dire qu’Etienne Eyadéma était un ami de la France, celle la des Droits de l’homme, celle qui s’est battue pour la liberté, l’égalité et la fraternité. Ce raccourci malhonnête qui consiste à affirmer « je suis l’ami du président français, donc je suis l’ami de la France » est souvent utilisé par certains politiques ici en France et là-bas en Afrique.

La vérité est ailleurs. Les africains, les amis de la France se désespèrent de la France, surtout lorsque ceux qui parlent en son nom confondent l’intérêt bien compris de la France et de l’Afrique avec des intérêts très particuliers prétendument géopolitiques.

Mais aujourd’hui on peut se demander, en feignant l’innocence d’un candide, au nom des grandes théories géopolitiques pourquoi accorder une si grande importance à un si petit pays, sans ressources particulières.
En réalité les véritables enjeux de cette situation sont au nombre de trois.

D’abord, cette crise togolaise, voulue par les militaires et leur marionnette constitue un défi sans précédent lancé aux différents partis d’opposition togolaise et une chance qu’ils doivent saisir avec intelligence. Après trente-huit ans de dictature sanguinaire, la classe politique togolaise est sommée par le peuple et par les circonstances de faire preuve de vision politique cohérente, ambitieuse et d’un sens des responsabilités. Bien sûr entre les Gnininvi, Olympio, Agboyibor, Kodjo (1) et les autres, il y a des divergences politiques. Mais s’ils sont réellement démocrates – je suis sûr qu’ils le sont – ils doivent le montrer, de toute urgence La question qui leur est posée n’est pas celle de l’accès au pouvoir, mais plutôt celle des conditions qui doivent rendre possible l’exercice démocratique du pouvoir politique. Ils ont un rendez-vous avec l’histoire. Ils doivent êtres intransigeants les valeurs que le peuple togolais leur demander d’incarner ; ils doivent continuer à calmer et à redonner espoir à une jeunesse togolaise désemparée après des décennies d’immoralité, et d’injustices et de violences abominables. Après le départ des ennemis de la démocratie, viendra le temps de l’exercice de la démocratie. Le peuple choisira, comme il l’a fait en 1958 (2), ceux qui seront aptes à le diriger.

La première tâche ne consistera pas à élire un Président, mais à reconstruire la nation. Et pour cela, il faudra, impérativement, dans un élan d’unité nationale, choisir une Assemblée constituante pour écrire la Loi fondamentale pour tourner le dos définitivement au système clanique, militarisé. L’armée n’a aucune vocation à gouverner. Elle doit retourner dans les casernes et se consacrer à sa mission première : la défense du peuple et de la nation

Le deuxième enjeu est celui de l’Union africaine. Lorsque le président nigérian Obasandjo annonce sa détermination à ne pas crédibiliser le pouvoir de « Bébé Eyadéma », il veut trancher avec des pratiques anciennes de l’OUA qui était devenue, au fil des ans le club des dictateurs qui se solidarisaient systématiquement dès qu’un de leurs était menacé par son peuple. L’Union africaine doit relever le défi qui lui est lancé : tenir ferme et affirmer sans concession les principes démocratiques. Ce sera à cette condition que les peuples africains reprendront confiance en leurs dirigeants et en eux-mêmes. Que tous ceux qui sont parvenus au pouvoir et s’y sont maintenus par la force commencent à réfléchir à leur destin.

Le troisième enjeu est celui de la France. L France doit faire preuve d’imagination et d’esprit d’initiative pour repenser sa politique africaine Il lui faut tourner le dos résolument aux références et aux pratiques qui la décrédibilisent gravement: L’époque où la politique africaine de la France consistait à asseoir et à conforter, si nécessaire, militairement et avec des pratiques que la morale républicaine réprouve, des régimes dictatoriaux est révolu.

Il existe aujourd’hui un réel danger qui menace le rayonnement et le crédit de la France en Afrique noire. Si elle s’enferme dans un comportement autistique, nul doute que les anglo-américains ne tarderont pas installer leur hégémonie. Ils ont déjà commencé à le faire

Je dis à la France « Ne désespère l’Afrique, tu as encore un rôle à y jouer. A toi de jouer avec les vraies valeurs démocratiques ».

Robert LASSEY
Professeur de Philosophie