28/09/2022

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Message de François BOKO à la rencontre citoyenne sur l’avenir du Togo

Message de François A. BOKO à l’occasion de la rencontre citoyenne sur l’avenir du Togo, organisée à Paris le 04 février 2005

Mes chers concitoyens, chers amis,
Mesdames, Messieurs,

Le 5 février 2005, il y a un an jour pour jour, disparaissait le Général Eyadema. La majorité des togolais rêvait à juste titre d’une nouvelle ère au cours de laquelle, désormais mus par l’intérêt général, les enfants de notre chère patrie allaient se donner la main et réapprendre à vivre ensemble, laissant le soin à l’histoire de panser les plaies liées à quatre décennies de déchirement. Malheureusement, l’intempérance politique des uns et l’incapacité des autres à anticiper et à saisir des opportunités politiques qui se présentaient ont repoussé cette perspective espérée par notre pays.
Néanmoins, la mobilisation et la détermination qui ont été les vôtres face à des expérimentations politiques hasardeuses, ont permis de comprendre notre soif de liberté et notre aspiration profonde à voir et faire les choses autrement.

Je me réjouis surtout que cette mobilisation et cette détermination ne se soient point émoussées malgré les déceptions qui ont marqué la gestion des évènements que notre pays a traversé. Il me plait ici d’exprimer à la diaspora togolaise toute entière ma gratitude et ma reconnaissance pour sa mobilisation qui, en grande partie, a déterminé certains pays amis, notamment les Etats-Unis, l’Allemagne et la France à user de leur influence et de leurs dispositifs pour me protéger, sauver ma vie et me sortir des difficultés que je traversais durant cette période de l’histoire de notre pays.
L’amitié et la sympathie que vous m’avez témoignées me sont allées droit au cœur et m’ont montré à quel point ce peuple dont on instrumentalise les clivages, sait chérir ses enfants de quelque bord politique qu’ils aient appartenu pour peu qu’ils aient comme préoccupation l’intérêt général. Merci pour cet élan de générosité et de solidarité et merci pour cette mobilisation. Je puis vous rassurer que je continue à puiser dans cet élan qui est le vôtre, l’inspiration de mon engagement à travailler pour le progrès de notre chère patrie.

J’exprime ma gratitude au clergé et aux différentes confessions religieuses de notre pays. Dans les moments difficiles de la crise qu’on a traversé, ils ont attiré l’attention du gouvernement sur les risques d’explosion sociale en appelant tous à la modération. Je les invite à continuer à nourrir spirituellement le peuple togolais meurtri et désespéré.

Mes chers concitoyens, Mesdames, Messieurs,

Ma démission de la fonction ministérielle avait pour objectif d’attirer l’attention de tous sur les menaces qui se profilaient pour sauver encore ce qui pouvait l’être. C’est uniquement dans l’intérêt général, que, dans la nuit du 21 au 22 avril 2005, après quatre heures de vaines tractations avec le haut commandement militaire, j’ai décidé de rendre la tablier en refusant la solidarité dans la bêtise. Cette décision était mue par le souci de tirer la sonnette d’alarme nécessaire afin d’éviter un bain de sang à notre pays.
Les éléments annonciateurs de ces massacres à grande échelle étaient plus que perceptibles. La campagne électorale a connu des dérapages particulièrement sanglants et comme si cela ne suffisait pas, des plans de répression ont été savamment élaborés et les moyens de mise en œuvre ont été acquis.
A plusieurs reprises, j’ai attiré l’attention du conseil des ministres sur la précarité de la situation. Et pour dissuader certains d’aller jusqu’au bout de leur logique suicidaire, j’ai mis par deux fois ma démission dans la balance en conseil des ministres et en réunion d’Etat-Major. Que fallait-il de plus pour comprendre que la situation du pays était plus que préoccupante et que le scénario élaboré était suicidaire pour notre pays ?

Oui, durant cette période, à cause de la gourmandise politique, le destin de notre cher pays a failli basculer et ensemble nous avons travaillé pour éviter le pire. Pourtant, les déchirements sont grands malgré cet appel à renoncer à un scrutin suicidaire. L’entêtement des uns et la crédulité des autres n’ont pas permis de conjurer totalement les risques qui se profilaient. Les massacres à grande échelle qui ont été minutieusement préparés ont été en partie exécutés tandis que la répression sanglante a atteint son paroxysme lorsque pour défendre sa victoire, le peuple, abandonné par des leaders en mal d’alternatives, engagea l’épreuve de rue. Ceci a malheureusement démontré que, ce que nous craignions en dénonçant ce processus n’était pas une simple vue d’esprit comme ont tenté de le faire croire ceux qui étaient décidés à conserver ce pouvoir vaille que vaille, y compris en marchant sur des cadavres. Le rapport d’établissement des faits des Nations Unies a finalement montré comment l’intolérance, la gourmandise politique, ont emporté des centaines de nos compatriotes pour qui nous portons un deuil continu, tant que la justice n’aura pas fait la lumière et situé les responsabilités. Les déchirements sont grands, les frustrations sont énormes, les haines et les rancœurs insurmontables et encore plus lorsque les dépouilles de ces victimes ne sont pas retrouvées pour leur offrir la sépulture digne de leur engagement. Dans ces circonstances, la nécessité de faire la paix pour sauver le TOGO devrait être la priorité.

La gouvernance festive comme solution aux déchirements ?

Malheureusement, à la place d’une politique audacieuse de recherche de la vérité pour arracher la réconciliation, ceux qui ont confisqué le pouvoir le 5 février et le 24 avril 2005, continuent de se tromper de voie en privilégiant une politique et une gouvernance festives. En effet, depuis neuf mois, aucune initiative crédible d’apaisement n’a été prise par les héritiers du Général Eyadema, hormis les pieuses professions de foi et les belles déclarations d’intention. Et quand je parle de gouvernance festive, croyez-moi, je ne fais que constater ! Alors que le peuple meurtri et endeuillé attend des signes réels qui puissent ramener la confiance, on passe son temps à célébrer à grands frais des anniversaires.
Des dates qui divisent les togolais continuent d’être célébrées alors que celui qui avait bâti le mythe de son pouvoir autour de ces dates n’est plus de ce monde : 28 juin, date anniversaire du décès de la mère du Général Eyadema ; 23 septembre, date anniversaire de la prétendue ‘‘victoire des forces du bien sur les forces du mal’’ ; 3 et 5 janvier, dates anniversaires de la mort des frères du Général Eyadema ; 24 janvier, date anniversaire de la ‘’libération économique contre l’impérialisme impénitent’’. Et naturellement, tout le mois de février est mobilisé par l’Etat pour les funérailles du Général Eyadema.
Mais plus cynique, le 13 janvier, et à grands frais, malgré la nouvelle ère prônée, on utilise les moyens de l’Etat pour parader à l’occasion de l’anniversaire de l’accession au pouvoir d’un président pourtant aujourd’hui défunt, en feignant d’ignorer qu’à cette date, a été assassiné le premier président togolais.

Dites -moi : comment peut-on réussir à recoudre les déchirures et à mettre ce pays au travail si on passe son temps à faire la fête et surtout à raviver les vieilles querelles et les frustrations liées à des évènements douloureux ?

La réconciliation est pourtant possible.
En réalité, à la place du folklore, le togolais meurtri par les évènements sanglants qui ont précédés et suivis le scrutin du 24 avril attend des initiatives crédibles pour retrouver la confiance perdue et réapprendre à vivre ensemble. Ces initiatives nécessaires pour retrouver la confiance, relèvent du bon sens, et permettez moi, sans être exhaustif d’en noter quelques unes :

1 – Donner une suite judiciaire au rapport des Nations Unies.
Pour restaurer la confiance, rassurer ceux qui, craignant pour leur vie, ont pris le dur chemin de l’exil au Bénin et au Ghana voisins notamment, il convient de donner très rapidement une suite judiciaire au rapport d’établissement des faits des Nations Unies. Depuis septembre 2005, le rapport des Nations Unies est déposé sur la table du gouvernement qui hormis les tergiversations cyniques tendant à mettre dos à dos les victimes et les coupables, n’a pris aucune initiative pour donner une suite judiciaire aux faits allégués.
Pourtant, la confiance peut se retrouver si, courageusement, nous décidons de mettre fin à l’impunité en donnant une suite judiciaire à ces crimes commis en vue de situer les responsabilités pénales, sanctionner les manquements et les atteintes perpétrées et baliser le chemin du grand pardon.
En procédant ainsi, nous rassurerons ceux qui, craignant pour leur vie, ont légitimement peur de retourner au bercail et mènent une vie d’errance à l’extérieur du Togo.

2 – Un nouveau contrat politique
Si on ne veut pas que le TOGO bascule et sombre dans l’abîme, il faut très rapidement sceller un nouveau contrat politique et un nouveau départ pour ses enfants. Les sempiternels dialogues ont montré leurs limites et n’ont guère réussi à régler les grands problèmes qui minent la marche de notre pays vers le progrès.
Dans ces conditions, une table ronde de réconciliation nationale réunissant les principaux acteurs politiques, débarrassés de leurs vitrines partisanes s’impose pour sceller un nouveau contrat politique ainsi qu’un nouveau départ. Cette table ronde devra déboucher sur un accord politique et une feuille de route. Celle-ci devra être exécutée sous l’autorité de la Communauté internationale pour permettre d’organiser des élections sécurisées par une force militaire internationale comme ce fut le cas en 1994.
Les pays amis, l’Allemagne, les Etats Unis et la France, devront savoir qu’il est temps de régler les problèmes de manière objective, efficace et rapide, si on veut sauver la paix dans cette région du Golfe de Guinée. Et c’est bien possible, mais il ne faut pas attendre le pire avant d’intervenir. Il faut sauver la paix pendant qu’il est encore temps.

3 – Restructurer l’armée et la mettre en adéquation avec les valeurs républicaines et démocratiques
Mais quelles que soient les réformes politiques, nous ne réussirons à mettre le Togo véritablement sur la voie du progrès politique que lorsque la donne de l’armée, c’est à dire celle de l’institution militaire, aura été réglée. Il s’agit de restructurer l’armée en procédant d’abord à son audit fonctionnel en vue de proposer, le cas échéant, des pistes de réforme avec certains axes d’effort :

– Distinguer clairement l’armée de la gendarmerie en orientant la première vers les missions de défense de l’intégrité territoriale et en confiant à la seconde, ainsi qu’à la police, les missions de sécurité publique.

– Suspendre les recrutements pour mieux maîtriser les effectifs. La maîtrise des effectifs devra générer des ressources suffisantes pour développer une politique sociale et sanitaire dans les armées en vue de garantir à chaque soldat le minimum de soins, de bien-être, que requiert l’état des obligations militaires .
Ceci est important pour le moral de nos soldats qui pourront ainsi se mettre à l’abri des instrumentalisations politiques au cours desquelles, ils espèrent, en commettant de basses besognes, s’assurer des promotions, voire des espèces trébuchantes.

– Enfin, aucune réforme dans ce secteur ne peut prospérer si une redéfinition d’un programme de formation insistant sur les valeurs d’éthique militaire, en conformité avec les règles constitutionnelles, le règlement de discipline générale des armées, n’est élaborée au profit de nos forces armées.

4 – Retrouver la constitution de 1992.
Le peuple togolais a aussi, et c’est la quatrième initiative rapide à prendre pour préparer les voies encore précaires de la réconciliation, le peuple togolais, disais-je a aussi besoin de retrouver la constitution de la quatrième république de 1992, la seule en réalité qui a reçue son approbation.
Celle-ci a été plusieurs fois galvaudée et révisée pour permettre au Général Eyadema de s’éterniser au pouvoir, et à son fils de capter ce pouvoir dans la confusion. Ces deux objectifs ayant été atteints, il convient à présent, pour l’apaisement prôné, que le peuple retrouve sa souveraineté. De plus, et il faut le souligner, les dernières modifications constitutionnelles ont vidé substantiellement le contenu des fonctions du premier ministre qui, désormais, n’est plus nommé dans la majorité parlementaire.
Dans ces conditions, à quoi sert-il de pousser un peuple déjà traumatisé par le scrutin du 24 avril à aller vers un nouveau scrutin si les résultats de celui-ci ne lient pas constitutionnellement et politiquement le président ?
En réalité et avant toute élection, il faut prévoir et réaliser des réformes fondamentales qui vont présenter un intérêt capital pour le peuple et mettre le TOGO sur la voie de la démocratie et de l’Etat de droit.

Le challenge à relever est gigantesque et le régime actuel traîne les pieds et préfère surfer sur les raccourcis en jouant sur la lassitude de la Communauté Internationale, en particulier de la Commission Européenne auprès de qui il espère pourtant des subsides liées à la reprise de la coopération sans contreparties pour le progrès politique au Togo. Il croit prendre tout le monde dans le piège sans fin des effets d’annonce, de la stratégie de pourrissement et de fatigue de l’opposition déjà minée par des divisions intestines parfois puériles et très souvent entretenues à dessein.

Transcender les divisions qui minent la lutte pour le progrès
Face à l’immobilisme et au manque de volonté du régime qui se cherche, seule une unité d’action ou tout au moins une harmonie permanente des forces politiques de progrès peut permettre de bousculer la donne et d’obtenir des engagements beaucoup plus sérieux.
Dans cette perspective, les forces de progrès doivent transcender leurs divergences au profit de l’intérêt général afin de voir s’agrandir les rangs de ceux qui luttent pour le progrès. Le temps de divisions intestines, des crocs-en-jambe et des dribbles les plus insoupçonnés qui ont miné et entamé le travail des forces du progrès doit être révolu au profit d’un nouveau départ fondé sur la confiance, le bilan d’étape et les stratégies nouvelles. Depuis ma précédente fonction de ministre de l’intérieur, j’ai pu observer très amusé parfois, mais souvent peiné, comment ces luttes intestines ont fragilisé le combat pour le progrès et donner de nouvelles ressources à l’immobilisme et au statut quo dans notre pays. Les forces qui militent pour le progrès et surtout les figures emblématiques qui les incarnent doivent se rendre à l’évidence qu’il n’y a pas d’autres alternatives en dehors de l’union sacrée. Car aucune d’entre elles prise isolément ne peut gagner seule cette noble bataille pour le progrès. En réalité, l’heure de la compétition politique légitime n’a pas encore sonné et ce n’est pas de l’œcuménisme lorsqu’il faut s’unir pour rechercher des stratégies efficientes et poser les bases d’une future compétition loyale et équitable afin que triomphe la liberté. Il est temps de comprendre rapidement cette vérité politique pour transcender les clivages politiques et arracher la liberté pour ce peuple qui aura tant lutté pour le progrès.

Mesdames, Messieurs,
Depuis quelques années, les rangs de ceux qui croient au progrès pour notre pays ne cessent de s’agrandir par l’arrivée soudaine de ceux qui hier comme moi ont cru pouvoir réformer de l’intérieur un système établi.

Oui, je fais partie de ces nouveaux venus dans les rangs des forces du progrès, mais j’espère profondément que parfois les vendanges tardives peuvent aussi faire de bons vins. Faut-il se plaindre de voir le nombre de nos concitoyens qui croient au progrès augmenter ?
Non. Je ne le crois pas. Ce phénomène est la preuve que les valeurs du progrès peuvent parfois transcender les clivages politiques et animer les hommes et les femmes qui incarnent pourtant des camps diamétralement opposés. Nul ne peut prétendre avoir le monopole de la lutte pour le progrès. Et celle-ci ne se lit pas seulement à l’aulne du clivage opposition-pouvoir. Le progrès reste une valeur transversale et soyons toujours fiers de partager cette valeur avec ceux qui hier ont pu donner l’impression vraie ou fausse qu’ils la combattaient. C’est la victoire de la démocratie de voir les rangs de ses partisans s’élargir.
La tentation grande et puritaine parfois de distinguer les démocrates pur sang, des progressistes de dernière minute non seulement est caricaturale et souvent fausse, mais est aussi périlleuse pour le noble combat du progrès.
Gardons-nous des clichés. Dans ce combat difficile, aucune volonté progressiste n’est de trop pour défaire un système qui nous empêche de nous aimer, de fraterniser et de bâtir une ambition collective.
Voilà pourquoi, nous avons le devoir de faire preuve d’inventivité pour redynamiser la lutte pour le progrès et refaire naître l’espoir au sein d’une population désabusée.
Il nous faut refuser la résignation, le fatalisme et se convaincre que la liberté ne s’octroie pas, elle s’arrache par la détermination d’un peuple éclairé par ses leaders. Oui, dans ce sens, l’espoir est permis, il est davantage permis lorsqu’il est loisible de constater que malgré les aléas et les échecs, le peuple togolais reste plus que jamais mobilisé pour sa liberté.
Au fatalisme des uns et au désespoir des autres conduisant parfois à des solutions de rafistolage qui consacrent la résignation, il est admirable de constater que le peuple togolais résiste dignement et est en phase avec notre hymne national. Il résiste parce qu’il sait que dans l’histoire politique, jamais un système n’a réussi à avoir raison sur la volonté et la détermination d’un peuple à se libérer. Les leaders ont le devoir de canaliser cette résistance en action émancipatrice en structurant un mouvement alternatif et citoyen qui transcende les clivages partisans et qui soit capable d’insuffler une dynamique plus audacieuse à la lutte pour le progrès.
Il est vrai que ceux qui aux premières heures avaient entamé la lutte pour le progrès, n’avaient pas mesuré qu’elle pouvait être compliquée et les résultats difficiles à obtenir.
Permettez moi ici de rendre hommage à ces leaders qui ont consacré une bonne partie de leur vie à lutter pour le progrès, même si comme on peut le déplorer, les résultats obtenus sont en deçà des espoirs nourris. Des décennies de lutte sans succès usent parfois au même titre que des décennies d’exercice solitaire du pouvoir.
C’est pourquoi l’appel récent lancé par un leader invitant ceux dont l’avenir est le plus compromis à prendre la relève, reste un tournant historique dans la lutte pour le progrès dans notre pays. Il sonne aussi comme une nouvelle ère et les jeunes dont l’avenir reste le plus compromis par un système sans vision doivent se sentir interpellés en n’oubliant jamais que je cite : «chaque génération découvre sa mission, la remplit ou la trahit». La nôtre semble ainsi découvrir sa mission : donner une seconde indépendance au Togo.

Nous avons le devoir de libérer notre pays.
Oui, l’heure des secondes indépendances a sonné, avec courage et persévérance, relevons ce défi.

Mes chers concitoyens, chers amis,

Que l’Eternel bénisse le Togo

Je vous remercie.