25/06/2022

Les actualités et informations générales sur le Togo

Côte d’Ivoire: rapport ONU sur la répression du 25 et 26 mars

Les tueurs sont venus du Palais…

En exclusivité, pour ses lecteurs, « Le Patriote « propose la version intégrale, en français, du rapport de la commission d’enquête de l’ONU sur la répression inhumaine des 25 et 26 mars 2004. Ce rapport étant disponible uniquement en anglais, nous avons dû faire appel aux services d’un cabinet de traduction pour vous proposer ce texte explosif. Ce rapport fera date. Dans le ton et dans les termes employés, il indique clairement qu’en Côte d’Ivoire, le sommet de l’Exécutif a décidé de perpétrer un massacre colossal pour frapper les esprits, faire régner la terreur et créer ainsi les conditions d’un règne indéfini. Ce rapport qui annonce la fin d’un règne, ouvre la porte de la justice criminelle internationale à tous ceux qui ont pris une responsabilité dans la pire tuerie de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Ce document exceptionnel doit être lu et soigneusement conservé.

C – Les événements du et après le 25 mars 2004

35. Comme cela sera expliqué en dessous dans de plus grands détails, ce qui
s’est réellement passé le 25 mars et après était la tuerie aveugle de civils
innocents par les forces de sécurité. Il y a une évidence irréfutable qui
suggère que ces meurtres étaient principalement injustifiés et inutiles. De
plus, c’est aussi évident que certaines communautés ont été spécialement
visées, c.-à-d. des personnes du nord du pays ou de pays voisins (surtout
Burkina, Mali et Niger) qui ont subi de graves violations des droits de
l’homme, y compris les exécutions sommaires et extrajudiciaires, des
tortures, des détentions arbitraires et disparitions qui avaient peu ou rien
à voir avec la marche.

36. La responsabilité politique de ceux qui avaient organisé la marche,
malgré l’interdiction, le climat tendu créé par la mise en place d’une «zone
rouge» et la mobilisation et usage de l’armée et les déclarations faites par
la plus haute autorité de l’État, doivent aussi être pointé du doigt. Les
leaders politiques qui avaient demandé que la marche ait lieu ont dû se
rendre compte que ce serait trop risqué, et ils n y’ont pas participé.
Cependant, leur responsabilité politique ne peut pas être en aucune façon
comparable aux actions des forces de sécurité et les violations massives des
droits de l’homme qu’ils ont commises.

37. Le grand déploiement de l’armée et des forces de sécurité et le ton
belliqueux des officiels et de la presse, y compris une déclaration faite le
24 mars par le Chef d’Etat-major des Forces Armées, le Général Mathias Doué,
que les forces de Sécurité infligeraient une punition méritée à ceux «qui
n’avaient rien compris», tout cela paraissait préparer le public à une
opération de grande envergure, qui s’est avérée être une épreuve pour les
marcheurs et les groupes visés par les forces de sécurité.

38. En effet, lorsque la marche a été annoncée au public, et peut-être
perçue par certains comme un défi de sécurité majeur à la nation et à son
Président, toutes les preuves disponibles suggèrent qu’il n’y avait aucune
menace sérieuse posée par les marcheurs à l’encontre des forces de sécurité,
puisque ces marcheurs n étaient pas armés et aucun rapport faisant état
d’une quelconque infiltration venue du Nord, ou toute autre tentative d’une
insurrection populaire contre l’État n’ont été rapportées. Les informations
de témoins crédibles attestent du fait que ceux qui ont bravé l’interdiction
en se hasardant dans les rues pour marcher projetaient de défier la
proscription sur les marches, -la même chose s’était déjà passée sans
conséquences quand les Jeunes Patriotes ont marché en décembre 2003 pendant
une proscription antérieure- et tentaient de démontrer un soutien politique
au G7.

39. La répression et les tueries qui ont eu lieu le matin du 25 mars, et
surtout pendant les jours et nuits de 25 et 26 mars, représentent un niveau
de violence qui n’était pas proportionnel, ni ne pourrait être justifié par
la situation. Il y avait des réservoirs, des hélicoptères des forces armées
et des dispositifs de lancement qui étaient installés dans certains
quartiers d’Abidjan. Des hélicoptères et unités de la marine étaient
mobilisés pendant ces jours. Des milliers d’hommes en uniforme et des
soi-disant forces parallèles étaient équiper de téléphones mobiles, roulant
en jeeps, en véhicules 4×4 et camions lourdement équipés qui ont souvent
reçu des directives des hélicoptères et qui visaient en priorité les groupes
décrits en dessus.

40. Bien qu’une «zone rouge» eût été déclarée, les forces de sécurité se
sont placés dans et autour de la périphérie d’Abidjan, loin de cette zone,
en avance de la marche, bloquant l’entrée ou la sortie des résidents des
communes particulièrement sensibles tel qu’Abobo. Ils continuaient leurs
actions pendant deux jours, et probablement longtemps après, sans permettre
aux forces militaires internationales présentes en Côte d’Ivoire ou aux
observateurs internationaux et indépendants ainsi qu’à la presse d’avoir
accès aux informations pour collecter les informations (événements).

41. Comme décrit dans quelques détails en dessous, l’évidence toute
disponible suggère que la fusillade initiale qui a engendré les tueries
aveugles le matin du 25 mars était le résultat d’action coordonnée par les
forces de sécurité. Les témoignages cohérents de plusieurs témoins à
emplacements différents dans la périphérie d’Abidjan témoignent du lancement
de boîtes de gaz lacrymogène, d’usage de balles réelles et de fusillade des
hélicoptères ou à bout portant sur les marcheurs, par les forces de sécurité
lors des premières heures de 25 mars, c.-à-d. entre 6.15 et 7.00 du matin.

42. Avant que les forces de sécurité ne commencent leurs actions, ceux qui
ont réussi à atteindre les rues constatèrent que personne n’avait commencé à
marcher encore ou se comporté d’une manière menaçante ou provocante. Des
rapports état de discussions entre de entre prétendus marcheurs, dans
quelques cas en face des forces de l’ordre.

43. D’après statistiques rassemblées par la Commission d’Enquête sur la base
des données officielles et autres documents reçus, et fourni dans l’annexe,
au moins 120 personnes ont été tuées, 274 blessées et 20 disparues. Ces
chiffres en aucune façon ne sont les définitifs. Ils représentent la
meilleure information disponible que la Commission a pu rassembler sur cet
élément difficile de l’enquête dans le temps disponible. Sur cette base, le
plus grand nombre de victimes était d’Abobo: 63 pour cent des morts, 35 pour
cent des blessés ou torturés et 40 pour cent des disparus. Le deuxième plus
grand nombre de victimes était d’Anyama, avec 10 pour cent des morts,
Koumassi a enregistré 13 pour cent des blessés ou torturés et 35 pour cent
des disparus étaient d’Anyama. Il faut également noter que 80 pour cent des
victimes étaient des hommes et que la Commission n’a pu enregistrer
d’allégation ou de rapport de viol.

44. C’est également clair que beaucoup des meurtres des deux jours n’ont pas
eu lieu dans la rue mais dans les habitations de prétendus marcheurs ou même
de civils innocents visés simplement par les forces de sécurité à cause de
leur nom, de leur origine ou de leur groupe. C’était un fait bien connu que
des agents de police ou autres fonctionnaires de la sécurité ou forces
parallèles harcelaient, essayaient de cambrioler, ou recherchaient ou
arrêtaient sans justifications des personnes à Abidjan et même des jours
précédant le 25 mars. Cependant, ces activités s’étaient largement
intensifiées depuis 23 mars et ont contribuées à l’environnement explosif.
Les témoignages crédibles récus par la Commission indiquent que ces actions
aussi avaient été organisées et dirigées par les forces de sécurité et plus
tard exécuté et en coopération avec les forces parallèles.

45. C’est clairement possible que la marche organisée qui était destinée à
être une démonstration éminemment politique du G7 – qui était illégale
compte ténue du décret du 11 mars, et mal placée dans le temps….., à cause
de la mobilisation des force de sécurité, n’est pas en question, même si les
marcheurs avaient projeté de s’arrêter avant les limites de la «zone rouge»
– pourrait aussi avoir été utilisé par l’autre côté comme une occasion de ne
pas manquer d’infliger une leçon ou de régler de vieux comptes.

46. Les rapports crédibles indiquent que dans les rangs des forces de
sécurité et de la direction des forces parallèles il était su que la force
serait utilisée; que des personnes seraient tués le 25 mars. L’on ne peut
pas exclure que cette information ait réussi à atteindre les autres partis
de l’autre côté du fossé politique, y compris ceux qui voulaient maintenir
la marche malgré les appels de l’intérieur et de l’extérieur du pays de la
remettre, et que par conséquent les civils innocents ont payé le prix ultime
pour la course violente pour accéder au pouvoir politique actuellement
prédominant en Côte d’lvoire.

47. Basé sur les témoignages de témoins, et comme indiqué dans les
déclarations publiques du Directeur Général de la Police, les forces de
sécurité étaient déjà prepositionnées dès le début de la matinée du 25 mars
dans plusieurs communes clés d’Abidjan, à savoir Abobo, Adjamé, Yopougon,
Anyama, et Koumassi. La structure défensive a été composée de trois éléments
principaux: les unités fixes composées d’armements lourds, de réservoirs,
d’hélicoptères portant le personnel et de dispositifs de lancement dans le
but de contenir les marcheurs dans les régions périphériques, les unités
mobiles composées de forces spéciales de la police, la gendarmerie et la
Garde Présidentielle; et les forces armées comme un élément de défense
totale.

48. D’après les informations reçues des organisateurs du G7, les marcheurs
qui voulaient marcher ont été informés de se regrouper sur les grandes
places publiques de leurs communes en direction du Plateau le centre ville
d’Abidjan, la «zone rouge». Le point de ralliement était la Place de la
République, juste avant la zone. Leur idée était de tenir un sit-in
pacifique là. Ils n’ont pas projeté de traverser ou défier la zone rouge.
Dans quelques quartiers de la périphérie, les prétendus marcheurs ont été
forcés de rester à la maison et ne pouvaient pas se regrouper avec les
autres marcheurs dans les rues. Dans les autres communes, y compris à Abobo
et Adjamé, les marcheurs ont réussi à arriver dans les rues et ont commencé
le regrouper aux points clés pour leur marche projetée vers le Plateau.

49. Dans quelques communes, tel que Port Bouet 2 (Yopougon) et Abobo, la
fusillade a commencé tôt le matin, entre 6.15 et 8.30, immédiatement après
que les boîtes de gaz lacrymogène aient été lancées par les hélicoptères et
par les forces de sécurité au sol. Résultant du gaz lacrymogène et de la
clameur et de la fusillade par les forces de sécurité, la foule était
paniquée et désordonnée. Les marcheurs ont à courir vers leurs maisons ou
autres lieux sûrs, par peur pour leurs vies. L’utilisation des hélicoptères
a permis aux forces mobiles d’être dirigé là où la foule essaierait de se
regrouper donc comme pour renforcer la position des forces de sécurité au
sol.

50. Dans un incident à Yopougon, à 6.15 du matin, comme les marcheurs
essayaient de se rassembler dans la rue, une jeep avec des Anglophones en
uniforme, sans insignes, a menacé de les tuer. Quelques minutes plus tard,
les hélicoptères ont commencé à voler si bas sur la commune que les
marcheurs apercevaient des pilotes blancs guidés par des noirs. Les boîtes
de gaz lacrymogène étaient jetées des hélicoptères sur la foule. Comme le
gaz lacrymogène s’est étendu à travers les rues, la foule a commencé à fuir.
Les hommes sans insignes, peut-être membres des forces parallèles, a bloqué
la route avec la jeep et empêcher les marcheurs de fuir. Pendant ce temps,
les policiers et les éléments de la gendarmerie sont arrivés sur la scène et
la fusillade a commencé. Les témoins n’étaient pas sur de ceux qui t
réellement ont tiré sur eux:  »les forces parallèles», la police ou la
gendarmerie. Cependant, plusieurs marcheurs ont été frappés et tué à
approximativement 7 du matin. Un bléssé a été secouru par un le conducteur
d’une voiture passagère qui a essayé de l’emmener dans un hôpital proche.
Sur le chemin, il a été arrêté parla police qui a fait jeté le blessé sur le
bitume.

51. Dans la commune d’Adjamé, pas très loin d’Abobo, vers le Plateau, à
approximativement 10 du matin un groupe de marcheurs été dispersé par du gaz
lacrymogène lancées d’hélicoptères. Le gaz a créé confusion parmi les
marcheurs qui ont commencé à courir dans différentes directions ou ont
essayé de retourner à la maison ou de s’abriter dans des maisons proches. Un
membre des forces parallèles, portant un T-shirt blanc et a accompagné de
trois agents de police, est rapporté pour avoir tiré sur les marcheurs en
fuite. Deux d’entre eux ont été blessés, mais ont réussi à survivre grâce à
l’assistance fournie par la Croix Rouge.

52. Des personnes ont donc été tué ou blessé dans la rue, dans les cours
aussi bien qu’à l’intérieur de leurs propres maisons. Les corps ont été
rassemblés par véhicules des forces de sécurité ou voitures funéraires et
amenées dans les morgues privées ou publiques de la ville d’Abidjan. D’après
les conclusions de la Commission, il y a actuellement encore 81 corps dans
les morgues. Au moment où ce rapport est écrit, pathologiste judiciaire
avait effectué 50 autopsies à la morgue du Centre Hospitalier Universitaire
Treichville. Il dit que les pathologistes ont demandés de faire les
autopsies restantes à la morgue d’Anyama. Cependant, il y avait seulement
quatre pathologistes judiciaires disponibles par conséquent il prendrait
plus de temps pour finir le travail, surtout quils n’avaient pas tout le
matériel nécessaire.

52. Les gens ont donc été tués ou blessés dans la rue, dans des cours ou,
mieux, à l’intérieur de leurs domiciles. Les corps ont été ramassés par des
véhicules des forces de sécurité ou par des corbillards, et transportés dans
des morgues privées ou publiques de la région d’Abidjan. Selon les
conclusions de l’enquête, il y a, encore, actuellement, 81 corps dans les
morgues. Au moment où nous écrivons ce rapport, le directeur de la médecine
légale a déjà réalisé 50 autopsies à la morgue du Centre hospitalier et
universitaire de Treichville. Selon lui, il a été demandé aux médecins
légistes de faire les autopsies restantes à la morgue d’Anyama.. Cependant,
il y n’avait que quatre légistes disponibles pour finir le travail, ce qui
exigerait donc plus de temps, surtout lorsqu’on sait qu’ils n’ont pas tout
le matériel nécessaire.

53. Les autres corps ont du être transportés ailleurs pour y être enterrés
dans ce qui semble être vraisemblablement des charniers. Il existe des
dépositions crédibles de témoins et autres sources reçus par la Commission,
qui affirment l’existence d’au moins deux charniers, à N’Dotré et Akouedo.
Ces allégations devront, cependant, être vérifiées de façon indépendante,
car la Commission n’a pas été à même de le faire par manque de temps, ne
serait-ce qu’en raison du nombre élevé de personnes données pour morts
(138), auxquels il serait prudent d’ajouter une vingtaine de disparus. En
plus des 81 corps qui se trouvent dans les morgues, il y a quelques 77
cadavres qui ne peuvent être justifiés jusqu’à présent. Il faudrait
également noter que le Procureur de la République a exigé que les corps de
ceux qui ont été tués les 25 et 26 mars ne soit pas rendus à leurs familles
avant que les autopsies et les rapports judiciaires n’aient été faits. La
responsabilité du stockage et de la conservation des corps relève jusqu’à
présent des morgues privées et publiques.

54. Les blessés ont été abandonnés à eux-mêmes et aux bons soins de leurs
parents, amis, ou autres qui ont essayé de les conduire à hôpital, ou de
leur apporter une aide médicale urgente ou des secours d’urgence. Il a été
rapporté que le personnel et les véhicules de la Croix Rouge ont été vus sur
le théâtre des événements, et qu’ils sont quelques fois venus en aide aux
blessés.

Usage des hélicoptères

55. Selon le Chef d’Etat-major des Forces armées nationales, les
hélicoptères ont été utilisés 25 et 26 mars pour faire des photographies
aériennes, ou aider à l’évacuation urgente du personnel. Mais selon de
nombreux témoins crédibles, les hélicoptères ont été utilisés à la fois dans
des missions d’observation et de soutien aérien aux unités mobiles des
forces de sécurité et de défense à terre, en lançant des bombes de gaz
lacrymogène ou conseillant un renforcement des effectifs à des emplacements
spécifiques. Un exemple précis : celui de Port-Bouët. Il a été rapporté que
les hélicoptères volaient très bas aux environs de 10H du matin, à un moment
où il n’y avait pas de manifestants. Beaucoup de témoins ont rapporté que,
après un premier survol au-dessus d’une cour, un hélicoptère est revenu
tirer sur les gens et lâcher trois engins explosifs, à la suite de quoi,
deux personnes ont été tuées, dont un enfant de 12 ans, et plus de 15 autres
blessés.

Mort brutale de deux policiers à Abobo

56. La mort brutale de deux agents de police est survenue aux environs de
9H30 – 10H00 du matin, le 25 mars dans le quartier dit PK 18, à Abobo. Comme
indiqué ci-dessus, c’était une zone particulièrement visée par les forces de
la sécurité le 25 mars, et aussi un endroit où les tueries de civils avaient
effectivement commencé plus tôt dans le journée. Ici, les manifestants
avaient réussi à se regrouper en nombre considérable, 300 personnes ou plus.
Quelques-uns des marcheurs venaient d’Anyama, ville située au nord d’Abobo,
et se dirigeaient vers un endroit appelé «derrière pont», tenu par les
policiers.

57. Un autre groupe de marcheurs qui se trouvait de l’autre côté de
«derrière pont», a commencé à brûler des pneus et à avancer vers les polices
l’air menaçant, en jetant des pierres et autres objets, et en dénonçant le
harcèlement et les extorsions de fonds auxquels ils sont fréquemment soumis
par la police. Les policiers en faction sur le pont ont donc été rapidement
submergés par les deux groupes de marcheurs. Ils ont tiré deux fois en l’air
avant d’essayer de s’enfuir.

58. Les policiers ont trouvé refuge dans de petites habitations situées tout
près, où ils ont été suivis par la foule déchaînée. Trois agents de police
sont entrés dans la cour interne d’un groupe de petites maisons et sont
entrés dans l’une des habitations. La foule a brisé la porte de la cour et,
d’après les témoins, a continué à pourchasser les policiers. Un agent a été
capturé à l’extérieur de la maison et sévèrement battu, y compris à coups de
machettes. Il a été laissé pour mort par terre. Un deuxième agent a été
sauvé par quelqu’un qui a pris son arme, versé du sang sur son corps et dit
aux autres marcheurs qu’il était déjà mort. Un troisième agent a été battu,
et torturé jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Au moment où la foule
quittait la cour, saccagée au passage, une autre unité de la police est
arrivée pour essayer de libérer les agents. Ils sont repartis avec deux des
agents de police blessés, en laissant derrière eux des éléments des forces
spéciales comme boucliers dans la cour. Quelques manifestants, voyant
débarquer les forces spéciales, sont revenus dans la cour, et ont
sauvagement tué le policier qui était resté. Ils ont menacé de brûler son
corps, ainsi que la maison elle-même. La foule en colère s’est finalement
repliée à l’approche d’une unité de police. La Commission a également
enregistré des témoignages crédibles concernant le meurtre d’un autre agent
de police par la foule dans la même zone.

La chaîne de commandement

59. La mobilisation des forces armées nationales et la lourde opération de
maintien de l’ordre mise sur pied pour gérer les événements des 25 et 26
mars 2004 mars explique la confusion dans la coordination du déploiement des
nombreuses unités impliquées, lesquelles, selon des sources fiables,
n’obéissaient pas à des instructions claires et bien établies. Ce manque de
clarté dans la chaîne de commandement et dans la ligne de communication ne
pouvait que faciliter les abus et l’usage excessif de la force, résultant
notamment de l’incapacité des commandants d’unités d’exercer un contrôle
efficace sur leurs subalternes. Par conséquent, en examinant les
responsabilités dans les violations des droits de l’homme perpétrées pendant
les événements des 25 et 26 mars, on devrait également avoir à l’esprit les
répercussions du décret présidentiel du 22 mars, et les directives données
aux commandants des forces armées nationales pendant le meeting du 24 mars.

60. Il est difficile à la Commission de faire la lumière sur la manière dont
les commandements et les ordres sont exécutés réellement entre les forces
régulières, ou entre eux et les forces parallèles. D’après des témoignages,
des milliers d’éléments des forces de sécurité et de défense ont été
déployés ces jours à Abidjan. Cependant, il faudrait noter que, pendant
qu’officiellement l’armée est supposée rester la» troisième couche», avec un
rôle à prédominance défensif, après la police et la gendarmerie, il a été
rapporté que les hélicoptères, ainsi que d’autres unités telles que la
marine, ont été largement déployés. En outre, il devrait être noté qu’en
plus de la chaîne officielle de commandement, de nombreux témoins crédibles
ont affirmé à la Commission l’existence d’une structure séparée de
commandement et de contrôle des forces parallèles qui agissent en
coordination et collusion avec les forces de la sécurité.
61. Il devrait être noté, cependant, que le 27 mars, le Président Gbagbo
s’est élevé contre les organisateurs de la marche et leur a reproché les
morts et blessures qui ont résulté de leurs «actions gratuites». Il a
exprimé sa satisfaction aux forces de sécurité et de défense pour leur
loyauté et les actes qu’ils ont posés.

Descentes, traques et arrestations abusives

La base légale

62. La Commission a noté qu’il y avait un nombre massif d’arrestations sans
qu’il en a soit établi la base légale. Le Code de Procédure pénale prévoit
que les représentants de la loi peuvent arrêter et détenir un individu pour
vérifier son identité dans le contexte d’enquêtes qui suivent une
infraction, ou un flagrant délit.

63. De telles arrestations et détentions devraient se conformer strictement
aux règles et procédures qui n’ont absolument pas été respectées dans le cas
des événements des 25 et 26 mars 2004, et les jours suivants. En effet, de
telles arrestations et détentions sont strictement interdites dans un
domicile privé entre 9H du soir et 4H du matin, selon l’article 59 du même
Code. Toutefois, des recherches peuvent être autorisées exceptionnellement
par les autorités judiciaires ou administratives s’il y a évidence qu’un
crime a été commis. À l’exception des cas où un individu a été arrêté en
train de commettre un crime, les représentants de la loi devraient présenter
une justification pour pouvoir arrêter ou détenir une personne.

64. Selon les informations et témoignages recueillis par la Commission, les
arrestations et détentions qui ont eu lieu entre les 25 et 26 mars 2004
étaient illégales ou arbitraire parce qu’aucune autorisation légale n’a été
présentée aux individus concernés. Pendant ces arrestations, les victimes
ont souvent été maltraitées, leurs affaires volées, leurs maisons saccagées
et, quelques fois, ils ont été sommairement exécutés. En outre, des rapports
consistants indiquent que des gens ont été détenus au-delà de la limite du
temps réglementaire. Dans au moins un exemple, les policiers n’ont pas
fourni d’assistance à des gens que lesquels ils avaient tiré plus tôt et qui
saignaient à mort dans un poste de police (cf. para. 66 ci-dessous). La
Commission a noté que les telles pratiques illégales sont devenues monnaies
courantes et systématiques, en particulier dans les quartiers marginalisés,
et que l’autorité les trouvent justifiées.

Quelques exemples concrets

65. Ce phénomène était typique à Abidjan des mois avant le 25 mars 2004.
Cependant, il y avait une augmentation dans leur nombre depuis le 24 mars.
C’est un aspect important parce qu’il a sérieusement fait croître le niveau
de frustration et de haine dans la population et les communautés visées, y
compris chez celles qui sont considérées comme favorables à l’opposition,
vis-à-vis de la police et des forces de sécurité. En général, ces descentes
ont lieu dans le milieu de la nuit, souvent avec la participation d’éléments
des forces de sécurité et des forces parallèles, quand elles ne sont pas
menées par les forces parallèles elles-mêmes. Ces descentes se caractérisent
par des intimidations, harcèlements, extorsions de fonds, mauvais
traitements et torture, vols, arrestations et détentions illégales, et
exécutions extra-judiciaires ou sommaires. Comme indiqué ci-dessus, de
nombreuses sources crédibles indiquent que le nombre de ces descentes a
augmenté considérablement la nuit du 23 mars et même plus pendant les nuits
qui ont suivi.

66. Un incident survenu à Abobo, PK 18. Six jeunes hommes qui vivent dans la
même résidence ont été pris de force dans leur maison à 11H du soir le 25
mars par la police et des membres masqués d’unités spéciales ou de
soi-disant éléments des forces parallèles. Les policiers ont dit qu’ils
cherchaient «Inza» et ont demandé aux hommes s’ils avaient participé à la
marche. Les jeunes hommes ne savaient pas qui était Inza et n’ont pas voulu
dire s’ils avaient participé à la marche. Les officiers armés ont répondu
qu’»ils étaient tous les mêmes de toutes façons», et ont commencé à saccager
la maison. Ils ont intimé l’ordre à l’un des jeunes de s’agenouiller, juste
à l’extérieur de la maison, dans la cour, et il lui ont tiré dessus à
plusieurs reprises. Un deuxième qui essayait de s’enfuir reçu plusieurs
balles dans le dos, avant d’être transporté au poste de police où il a
saigné jusqu’à ce que mort s’ensuive, approximativement vers 5H du matin, le
26 mars. Les quatre autres jeunes hommes ont été maltraités et torturés au
commissariat central du Plateau. Ils se trouvent encore, actuellement, à la
MACA, la prison civile d’Abidjan. Le Directeur Général de la police
nationale a indiqué dans un document écrit mis à la disposition de la
Commission que ces hommes sont responsables de la mort des deux agents de
police. Cependant, plus tard, lorsqu’ils ont été conduits devant un
procureur de la République, ils ont été tout simplement accusés d’avoir
participé à la marche. Les membres de la Commission ont réussi à rencontrer
ces quatre prisonniers qui leur ont certifié être restés à la maison toute
la journée du 25 mars et n’être même pas sortis de leur maison.

67. La Commission considère également que les descentes, les recherches et
autres arrestations abusives créent un environnement favorable aux abus par
les soi-disant forces parallèles et autres milices qui opèrent de leur
propre chef ou avec les forces de sécurité.

Les forces parallèles

68. Les forces parallèles sont les milices armées. Elles incluent: les
Jeunes Patriotes, le Groupement patriotique pour la paix, qui se fait
maintenant appeler Force de libération nationale, la Fédération estudiantine
et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI), les Forces armées territoriales et/ou
Forces anti-terroristes (FAT), et l’Union des patriotes pour la libération
totale de la Côte d’Ivoire (UPLTCI)). Bien qu’elles ne soient pas partie
intégrante dans la structure des forces armées ou des services de sécurité,
ces groupes font normalement le travail de la police et de la gendarmerie
et, de temps en temps, sont utilisés comme supplétifs par eux. Cependant,
ils sont quelque peu autonomes vis-à-vis de la structure et sont aussi
capables d’un minimum d’initiative politique.

69. Ils sont principalement financés et armés par les forces de sécurité et
de défense qui leur donnent des ordres directs. Selon de nombreux
témoignages, le soutien de ces forces parallèles vient de l’intérieur du
palais présidentiel. Ils portent un pantalon militaire et un T-shirt blanc
ou de couleur. Ils reçoivent une formation de base à Yopougon et dans ses
environs, y compris dans les endroits dénommés Maison Carré et Azito. Les
membres de ces groupes sont souvent des jeunes citoyens ivoiriens au
chômage. Comme signalé plus haut, ces groupes ont été autorisés à marcher en
décembre 2003 à une période où les manifestations étaient également
interdites.

70. Le 1er avril 2004, le Ministre de la Sécurité Intérieure a déclaré:
«Plusieurs témoignages crédibles indiquent que des individus portant des
vêtements militaires, armés de pistolets automatiques et/ou Kalashnikov et
circulant la nuit à bord de 4×4 Mercedes ou autres véhicules appelés bâchés
exercent la terreur dans certains quartiers, en commettant toutes sortes
d’abus contre les populations, volent leurs affaires et, quelques fois,
kidnappent des individus après être entrés de force dans leurs maisons.
L’information reçue indique que la réalité d’un tel phénomène ne peut être
remis en cause.»

71. Plusieurs individus kidnappés dans de telles conditions ont été
retrouvés plus tard dans les centres de détention officiels. C’est aussi
surprenant qu’aucun élément qui appartienne aux soi-disant forces parallèles
n’ait pu être arrêté et ni poursuivi pour ces infractions. De tels exemples
illustrent le lien qui existe entre les soi-disant forces parallèles et les
forces de sécurité.