02/12/2022

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Crise togolaise: Les intellectuels africains interpellés

Par Daniel ABWA

Au-delà de la systématique condamnation de Faure Gnassingbe Eyadema, une nécessaire réflexion s’impose.

Immédiatement après le décès subit du président togolais, Gnassingbe Eyadema, le samedi 5 février 2005, les militaires de ce pays décident de porter son fils, Faure Eyadema, à la tête de l’Etat togolais au mépris de la constitution qui voudrait que l’intérim soit assuré par le président de l’Assemblée Nationale. Ce changement anticonstitutionnel est aussitôt condamné par la communauté internationale, l’Union Africaine, la Cedeao en bonne position. Malgré la volonté du nouveau Gouvernement de se donner une apparence constitutionnelle par le changement des textes de la constitution, la communauté internationale est restée ferme dans sa condamnation de cette forfaiture.

Même Jacques Chirac, le président de la République française, qui avait clamé son amitié pour le président togolais décédé, déclaration considérée par l’opposition togolaise comme un soutien tacite au nouveau pouvoir en place, se voit obligé de faire preuve de plus de fermeté par une condamnation sans équivoque de cette ignominie.
S’il est absolument vital de condamner cet acte de haute trahison à l’endroit du peuple togolais qui mérite plus de considération, et je partage l’impératif de cette condamnation, il me semble cependant que les intellectuels africains devraient aller au-delà de cette attitude pour se poser deux questions que je considère fondamentales et essayer, chacun à son niveau, d’y apporter des réponses utiles : Pourquoi cela est-il arrivé et pourquoi surtout en Afrique Et que faire pour que cela n’arrive plus?

A- Pourquoi cela est-il arrivé ?

Hier, le fils Kabila succède à son père assassiné, dans une Rdc totalement en crise, sans que cela soulève l’ire de la communauté internationale; aujourd’hui, c’est Faure Eyadema qui succède à son père, dans un Togo qui s’est donné pourtant une constitution devant empêcher une telle hérésie et devant une communauté internationale qui s’interroge sur la bonne manière à utiliser pour résoudre cette crise sans que le peuple togolais ait à en souffrir; hier encore, c’était Eyadema père, ou encore Lansana Conte qui manipulait la constitution pour se donner les moyens de briguer un nouveau mandat devant une communauté internationale totalement impuissante ou complice. Demain, à qui le tour? Quel autre chef d’Etat africain, pour éviter les querelles aujourd’hui en vigueur au Togo, manipulerait la constitution de son vivant pour faire de son fils son successeur constitutionnel ? ou tel autre fils qui, s’inspirant du cas togolais, voudrait succéder à son père par tous les moyens ?

Toutes ces questions, que chaque intellectuel africain peut se poser, ne sont pas seulement des clauses de style, ou encore le fait d’une imagination débordante ou d’un pessimisme exagéré sur le devenir politique du continent africain, mais des plausibilités qui peuvent subvenir d’un jour à l’autre dans telle ou telle autre partie du continent africain. Tout ceci peut, et va encore certainement arriver parce que l’Afrique d’aujourd’hui vit son avenir à partir de l’Histoire des autres, et non à partir de sa propre Histoire. En effet, l’Afrique d’hier, qui a connu des royautés, des empires, ou encore des sociétés où le pouvoir était partagé entre les gens d’une même classe d’âge ; cette Afrique qui a connu des successions pacifiques par l’association au trône du successeur du vivant du souverain en titre, par le système de primogéniture, ou encore le choix du successeur par le décujus avant sa mort ; cette Afrique, qui a aussi connu des révolutions de palais mais sans soulèvement populaire, des meurtres fratricides, des parricides pour le pouvoir ; cette Afrique-là, se voit aujourd’hui imposer des constitutions qui sont le lot des peuples qui ont connu des révolutions populaires, qui se sont doté de leurs constitutions après de nombreuses pertes en vies humaines, bref des peuples qui ont chèrement payé leurs constitutions et qui en connaissent le prix.

Que ce soient les anciennes puissances coloniales que sont la France et l’Angleterre, ou encore les Etats-Unis qui imposent aujourd’hui leur modèle à l’Afrique entière, ils n’ont adopté le système constitutionnel qu’après de nombreuses guerres. Il n’en est pas de même des pays africains qui, au lendemain de leurs indépendances, ont reçu de leurs anciennes puissances coloniales des constitutions clés en main. Ce sont les juristes européens qui ont confectionné les constitutions africaines, quelquefois sans même jamais avoir été en Afrique, très souvent sans y avoir associé des juristes africains. Et ces juristes africains, plus de quarante-cinq ans après les indépendances, lorsqu’ils sont invités à procéder à des révisions constitutionnelles en Afrique, restent fidèles à ceux qui les ont formés et reprennent à quelque chose près ce qui avait été formulé au lendemain des indépendances en y ajoutant des modifications telles que recommandées par les anciennes capitales métropolitaines. Il suffit, en effet, d’examiner attentivement les constitutions en vigueur en Afrique aujourd’hui pour se rendre compte qu’elles se ressemblent presque toutes, selon qu’il s’agit des pays francophones, anglophones ou lusophones.

Que peut-on donc attendre des chefs d’Etat à qui des constitutions ont été imposées, même si pour cela ils ont invité leurs peuples à donner leur point de vue à travers des référendums constitutionnels dont les résultats étaient connus d’avance ? Sinon qu’ils les manipulent, qu’ils les changent au gré de leurs intérêts ? Que peut-on attendre des peuples qui n’ont été consultés que pour la forme, en ce qui concerne les constitutions devant gérer leurs consciences et qu’ils n’ont pas contribué à mettre en place ? Sinon de l’indifférence face aux manipulations des hommes au pouvoir ou alors des réactions violentes suscitées par d’autres hommes en quête de pouvoir ?
Il faut, à la vérité, de dire que les condamnations qui ressortent chaque fois qu’une constitution est violée est Afrique n’émeuvent les Africains que le temps que dure le bruit qu’en fait la communauté internationale. Et chaque Etat de cette communauté internationale ne fait du bruit que pour sauvegarder ses intérêts vitaux.

Le cas togolais est un bon exemple de cette réalité, car même les Etats de la Cedeao ne condamnent pas Faure Eyadema avec la même vigueur: les Etats, comme le Sénégal et le Nigeria, qui veulent se positionner comme des leaders en Afrique de l’Ouest et qui, surtout, n’ont rien à perdre en condamnant le Togo, peuvent se le permettre, alors que d’autres Etats, comme le Burkina Faso et le Mali, qui ont besoin du Togo pour leurs activités économiques, sont obligés d’être plus modérés dans leur condamnation. Ailleurs en Afrique, c’est un silence assourdissant, selon le vieux principe de la défunte Oua de la non ingérence dans les affaires intérieures des Etats. De même, la France, qui a de nombreux intérêts au Togo, ne peut pas être aussi ferme dans sa condamnation que le sont par exemple les Etats-Unis et l’Allemagne.

C’est dire que la situation qui prévaut aujourd’hui au Togo et la condamnation qui en ressort ne sont nullement la solution pour que de tels actes ne se reproduisent plus en Afrique. Au contraire, il y aura encore d’autres Faure Eyadema ailleurs en Afrique et d’autres manipulateurs des constitutions pour des intérêts purement personnels. Il ne faut donc pas se contenter de la simple condamnation de Faure Eyadema, mais se demander comment faire pour que de tels actes ne se reproduisent plus en Afrique.

Pour que cela n’arrive plus …
Je n’ai pas la prétention d’apporter ici une réponse définitive à cette question, qui mérite d’être amplement discutée par les intellectuels africains. Je voudrais néanmoins donner un point de vue qui pourrait susciter d’autres débats ici et ailleurs, afin qu’une solution idoine soit trouvée et que l’Afrique cesse d’être le dindon de la farce du monde.
La première solution qui me paraît nécessaire, c’est que l’Afrique réclame dans le monde son droit à la différence. Comme j’ai eu à le démontrer dans les lignes précédentes, l’Afrique vit aujourd’hui son présent avec le passé des autres, ce qui la met toujours en porte-à-faux avec les réalités qui lui sont imposées à partir d’un environnement qui n’est pas le sien. Il est vrai que l’on dit aujourd’hui que le monde est un vaste village planétaire et que ce qui est bon pour les uns, peut et doit l’être pour les autres. Tout ceci n’est qu’un leurre, car les continents qui ont voix au chapitre dans le monde sont ceux qui imposent aux autres leur vision du monde. C’est le cas de l’Asie, qui, tout en se réclamant d’une certaine modernité, revendique sa différence et impose que sa civilisation et son style soient reconnus et acceptés par tous ses partenaires.

C’est le cas de l’Europe, qui, en réalisant enfin son unité politique, se veut différente des Etats-Unis avec qui elle a pourtant en partage une certaine civilisation. C’est enfin le cas du continent américain, principalement les Etats-Unis, qui considèrent leur modèle comme le meilleur et cherchent à l’imposer au monde entier avec la complicité de ceux qui lui ressemblent peu ou prou. Seule l’Afrique cherche à se faire valoir en imitant les autres, en voulant à tout prix faire comme les autres, en niant par ce fait même sa propre civilisation. Pour que l’Afrique impose sa différence aux autres, il faut impérativement qu’elle soit unie. La création des Etats-Unis d’Afrique reste, à mon sens, la seule solution pour éviter que les Faure Eyadema ne sèment le désarroi dans le continent africain, avec la complicité plus ou moins voilée de ceux qui le «condamnent» aujourd’hui.

Ceci n’est pas une utopie, car ce qu’avait préconisé Kwame Nkrumah, il y a plus de quarante ans, est encore possible, si les Africains acceptent de s’en donner les moyens. Pour atteindre cet objectif, j’ai proposé, dans une communication faite au colloque organisé en décembre 2003 à Dakar par le Codesria, que l’Union Africaine prenne pour mission de convaincre seize Etats que j’ai clairement cités, afin qu’ils constituent les premières bases des Etats-Unis d’Afrique, comme l’avaient fait en leur temps les treize Etats américains. La dernière solution que je propose c’est que les intellectuels africains recommencent à penser l’Afrique d’aujourd’hui et de demain. Il faut que l’on recommence à rêver d’une Afrique des Africains et d’une Afrique aux Africains à partir de l’Histoire africaine.

Comment, en effet, amener des peuples qui ont subi la honteuse traite négrière, l’infamante colonisation, à se refaire une nouvelle identité qui les rende compétitifs dans le monde actuel ? Comment réussir la décolonisation mentale de ces peuples meurtris ? Les intellectuels des années 50 à 70 s’y sont essayés avec plus ou moins de bonheur. Ceux d’aujourd’hui se laissent entraîner par ceux qui se sont donné pour mission de «penser l’Afrique pour les Africains» en leur proposant des formules toutes faites comme le Nepad, la Francophonie, le Commonwealth, et que sais-je encore ! Que l’Union africaine impose aux intellectuels africains «l’urgence de la pensée» pour reprendre les termes de Maurice Kamto, afin que plus jamais les Faure Eyadema n’imposent leur farce à l’ensemble du continent africain.