09/12/2022

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Françafrique, «dernier clou sur le cercueil»

Livres. Trois ouvrages expliquent la quasi-rupture entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique. Comment la France a perdu l’Afrique, Stephen Smith et Antoine Glaser, Calmann-Lévy, 300 pp., 18 €. Atlas de l’Afrique, Stephen Smith, éditions Autrement, 79 pp., 14,95 €. Géopolitique de la Côte-d’Ivoire, Christian Bouquet, Armand Colin, 315 pp., 22,80 €.

Après la Côte-d’Ivoire, le Togo. Et demain, peut-être, le Gabon, le Cameroun, voire le Sénégal ? Les temps sont durs pour la France en Afrique. L’ancien «pré carré» part en lambeaux. En novembre 2004, à Abidjan, des soldats français ont tiré sur des civils. Ces images, qui ont fait le tour du monde, marquent-elles un tournant dans les relations longtemps privilégiées que Paris a entretenues avec ses anciennes colonies ? Pour Stephen Smith et Antoine Glaser, ces affrontements ne sont en réalité que «le dernier clou sur le cercueil» de ce que Félix Houphouët-Boigny avait baptisé, dans les années 70, la «Françafrique».

L’acte de décès a été signé en 1994, lorsque le gouvernement d’Edouard Balladur a dévalué de moitié le franc CFA, quelques mois seulement avant le génocide au Rwanda, dans lequel Paris allait être accusé de complicité. Dans leur ouvrage, une synthèse claire et documentée sur les turpitudes de la Françafrique, ces deux spécialistes des réseaux franco-africains évitent tout manichéisme, insistant sur la singularité d’un ensemble fusionnel, édifié au sortir de la Seconde Guerre mondiale par Jacques Foccart et quelques autres résistants, qui ne se réduit pas aux barbouzeries, ni aux valises de billets. A Paris comme dans les capitales du «pré carré», chacun y trouvait son compte, du moins du côté des dirigeants. La France, qui a joué les gendarmes durant la guerre froide, subventionnait des régimes peu reluisants ; ce qui lui permettait, en retour, d’être plus grande qu’elle n’était en réalité sur la scène internationale.

Comment en est-on arrivé à la quasi-rupture d’aujourd’hui ? Les auteurs rappellent que, après la chute du mur de Berlin, la France s’est désengagée sur la pointe des pieds du continent, notamment financièrement, jusqu’à ne plus le comprendre. Côté africain, une génération de dirigeants ­ ceux de la «coloniale» ­ passe la main.

Dans un Atlas de l’Afrique publié dernièrement, Stephen Smith souligne que les moins de 30 ans sont largement majoritaires sur le continent. Or, pour ces jeunes qui n’ont pas connu la période coloniale et dont l’avenir est bouché, la France est surtout synonyme de files d’attente aux guichets des visas…

Antoine Glaser et Stephen Smith résument ainsi le dilemme auquel la France est désormais confrontée en Afrique : «Paris intervient, et on dénonce son ingérence, voire son néocolonialisme. Paris s’abstient, et on lui reproche son indifférence.» Comment en sortir ? Selon eux, par une rupture radicale avec le passé: «Le jour où, au lieu de se targuer d’une « politique africaine » censée faire le bonheur du continent noir, il existera une politique française en Afrique, […] la France aura tourné la page de son passé colonial.»

Pour approfondir la compréhension de la crise ivoirienne, on se reportera utilement au livre de Christian Bouquet. Ce professeur de géographie politique et du développement à l’université de Bordeaux y décrit minutieusement la montée de «l’ivoirité», ce concept inventé par des intellectuels de l’ex-«pays de l’hospitalité» (dixit son hymne national) qui a creusé un fossé apparemment irréversible entre les différentes communautés ivoiriennes. Sans minorer la responsabilité des dirigeants locaux, l’auteur insiste sur le rôle déstabilisateur joué dans la crise par les «transferts de modèle» du Nord vers le Sud. De l’Etat-nation plaqué dans un espace aux frontières «inventées» par l’ancienne puissance coloniale au multipartisme dévoyé en multiethnisme, en passant par les politiques d’ajustement structurel du FMI, Christian Bouquet analyse les causes de la descente aux enfers d’un pays jadis présenté, hâtivement, comme la «vitrine» du pré carré.

Et de conclure en citant ces mots pessimistes du général de Gaulle : «Les pays africains vont se battre entre eux, car les frontières sont complètement arbitraires. Le colonisateur les a figées, mais une fois qu’il a disparu, les réalités ethniques reprennent le dessus.» Nous y sommes.

Par Thomas HOFNUNG

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