Jean Ziegler est décédé le 1à juin 2026 à Genève ( Suisse) à à l’âge de 92 ans. Mais tant qu’il y aura des peuples écrasés, des ressources spoliées et des populations africaines maintenues dans la misère, son combat ne mourra pas.
Toute sa trajectoire, il l’a construite comme une riposte politique aux discours de l’oubli, de la fatalité et du paternalisme sur l’Afrique. Dès ses premiers écrits sur la « nouvelle Afrique », il a posé une question simple, implacable : « Deux cents millions d’Africains se sont libérés de la domination coloniale ? C’est vrai, mais rien n’a changé. Les Africains étaient misérables sous la colonisation, ils sont misérables sous l’indépendance. »
Ce n’est pas une plainte. C’est une dénonciation.
Ziegler a refusé de voir l’Afrique comme un continent incapable de se gouverner. Il a refusé de transformer la pauvreté en excuse. Il a dit ce que tant de gens évitent : que la misère africaine n’est pas un hasard, c’est un résultat. Un résultat de histoires, de structures, de rapports de force. De pillages, de dépendances, d’alliances entre élites locales et puissances extérieures.
Dans *La contre-révolution en Afrique*, il a analysé les échecs de régimes révolutionnaires comme celui de Kwame Nkrumah au Ghana, montrant comment les contre-élites, au lieu de rompre avec le système, finissent par s’enrichir et le reproduire. Il a écrit que la révolution congolaise « n’avait pas encore eu lieu », sentence qui vaut encore pour la quasi-unanimité des nouveaux États indépendants d’Afrique noire.
Dans *Main basse sur l’Afrique*, il a poussé le cri plus loin : l’Afrique est spoliée, son or, son pétrole, son cacao, son café, son cuivre, son aluminium, son bois, servent d’autres prospérités que celles des peuples qui les ont extraits. Les multinationales, les circuits financiers, les alliances politiques imposent une domination économique qui ne s’efface pas avec les indépendances.
Pour Ziegler, l’Afrique n’est pas pauvre. Elle est appliquée. Elle est traitée comme un champ de conquêtes, de convoitises, de profits.
Son engagement a aussi pris une forme institutionnelle, concrète. Il a été le premier rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Il a porté la faim non comme un malheur naturel, mais comme un acte politique. La faim n’est pas une fatalité africaine : elle est produite par des systèmes, des politiques, des choix. Cette position est cruciale pour nous, en Afrique de l’Ouest, où tant de populations souffrent encore de crises alimentaires aggravées par les guerres, la spéculation, les dépendances agricoles et les logiques de profit.
Ziegler a nommé les choses avec ce langage de rupture qui manque trop souvent à nos debated publics : néocolonialisme, pillage, prédation, confiscation. Il n’a pas utilisé les euphémismes. Il a dit : « Main basse sur l’Afrique ». Il a dit que l’Afrique est recolonisée. Il a dit que les richesses du continent servent ailleurs.
On peut débattre de sa radicalité. Mais on ne peut ignorer sa cohérence. Il a toujours pris le parti des peuples dominés, des masses africaines, des invisibles.
Pour nous, en diaspora, pour nous, Togolais, pour nous, Africains de l’Ouest, son héritage est clair : l’Afrique ne doit pas être réduite à l’assistance, à la misère, à la fatalité. Elle doit être défendue, analysée, combattue pour. Elle doit être un espace de souveraineté, de dignité, de résistance politique.
Jean Ziegler laisse l’image d’un intellectuel de combat, fidèle aux opprimés, à l’Afrique, aux causes du Sud. À l’heure de sa disparition, il faut saluer non seulement l’homme, mais aussi son message : tant que l’Afrique sera exploitée, dépendante et humiliée, le combat pour la justice restera d’actualité. Tant que l’Afrique sera mains basses sur elle-même, il faudra des voix qui disent la vérité. Jean Ziegler était une de ces voix.
Par Karl Adade Gaba
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