27/09/2022

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François BOKO : « Plus qu’une facilitation, c’est une implication de la communauté internationale… »

Interview réalisée par Zeus Aziadouvo et Publié dans Liberté Hebdo N°102 du 19 juillet 2006.

Quelles appréciations faites-vous de « l’accord politique de base » ? Pensez-vous qu’il répond aux attentes de l’heure ?

A l’annonce du dialogue, il nous avait paru nécessaire de souligner son importance et d’appeler le régime à plus de responsabilité pour que les différentes déclarations d’intention ne soient pas de simples effets d’annonce destinés à endormir le peuple meurtri et à flouer une fois de plus la communauté internationale.

Malgré cet appel, il est aujourd’hui clairement établi au regard du contenu du document présenté par le pouvoir, que les résultats de ce dialogue sont en deçà des attentes et du besoin de la réconciliation.

Ce semblant d’accord permet tout simplement aux uns d’y trouver une porte d’entrée au sein du gouvernement, et aux autres de piéger la communauté internationale en lui faisant saliver une ouverture politique qui en réalité n’en est pas une.

C’est vraiment dommage, que hormis ces intérêts égoïstes des uns et des autres, les résultats de ce dialogue n’ont pas permis de panser les graves déchirures et de réconcilier le Togo. Vous constaterez vous-mêmes que ni la question de notre constitution galvaudée, ni la suite judiciaire à donner au rapport d’établissement des faits des nations unies suite à la tragique disparition de nos compatriotes l’an dernier, n’ont eu une place réelle dans ce document.

Certains parlent pourtant des acquis de cet accord politique qu’il faut préserver

Loin de constituer un accord politique avec des acquis, le document présenté est un catalogue d’intentions occultant les vrais problèmes du pays au profit d’une stratégie de légitimation du pouvoir au moyen des prochaines élections législatives. Quand on lit ce document on a l’impression que depuis la signature des 22 engagements, rien de préjudiciable à la démocratie, aux droits de l’homme et à la cohésion nationale ne s’est passé ni le 5 février 2005 et encore moins le 24 avril 2005.

Pourtant, 7 des 9 délégations ont paraphé « l’accord politique de base ». N’est-ce pas là une démarche démocratique ?

Non, le peuple est loin d’être dupe. Cette méthodologie, tout comme celle qui avait conduit à la mise en place du bureau du dialogue dans les conditions que l’on sait, n’est pas loin s’en faut une démarche démocratique. Il s’agit tout simplement d’un passage en force qui démontre à suffisance, le refus du pouvoir d’envisager des solutions crédibles pour une vraie sortie de crise. Ceci complique davantage la crise au lieu de la résoudre.

Il faut que ce soit clair. Même si le régime avait fait un grand forcing pour convaincre les 9 délégations à parapher ce document en l’état, il restera toujours qu’il ne reflète en rien la volonté d’aider à la réconciliation nationale et n’aurait donc pas eu l’adhésion populaire escomptée pour sortir le pays de la crise.

La crise que traverse le pays, les déchirures que le Togo connaît, sont trop grandes pour se satisfaire d’un rafistolage, encore moins d’un passage en force uniquement destiné à capter au passage les subsides de l’Union européenne ou à se tailler une place dans le sérail.

A qui incombe donc la responsabilité de l’échec de cette phase du dialogue ?

Permettez-moi de voir en cet échec une responsabilité partagée. La plus grande responsabilité de cet échec incombe au pouvoir qui refuse de tourner la page Eyadema. Le général Eyadema n’est plus de ce monde mais les jeunes faucons s’évertuent à perpétrer sa méthode de dialogue qui consiste à fatiguer l’opposition et à débaucher les leaders les plus fragiles. Cette méthode est dangereuse car n’est pas Eyadema qui veut. A force de jouer sur la lassitude des togolais et de la communauté internationale le ressort peut se briser. Je demande au pouvoir de ne pas trop tirer sur la corde. La stratégie d’usure qu’utilise le pouvoir est bien connue. Mais elle n’excuse pas pour autant les divisions de l’opposition. La responsabilité de l’opposition dans cet échec a été d’aller au dialogue de façon isolée sans concertation et sans une plate forme revendicative commune. Et ce qui devait arriver arriva. Deux délégations traditionnellement connues pour leur lutte en faveur d’un nouvel ordre ont été débauchées. Je ne fais que constater sans chercher à savoir qui des deux ayant été débauchées ou des deux autres ayant résisté porte la responsabilité de cette division. Ce qui vient de se passer est déplorable et fera beaucoup mal à la lutte pour un nouvel ordre politique. Cependant nous ne devons pas baisser les bras ! Voici venu le temps des vrais enjeux et des stratégies appropriées pour sortir de la crise. L’erreur n’est plus permise.

« L’accord politique de base » fait mention d’un recours aux facilitateurs sur les questions de divergence. Qu’en pensez-vous ?

Plus qu’une facilitation, c’est plutôt une implication de la communauté internationale dans la résolution de la crise togolaise qui doit être à l’ordre du jour si l’on veut éviter les effets de contagion dans la sous-région. Le Togo ne peut pas continuer d’être un îlot de régression et de refus de démocratie dans une sous-région ouest-africaine où des progrès substantiels se réalisent et se confortent au fil des jours en matière de démocratie et de stabilité politique.

Vous avez appelé tout récemment les partis politiques de l’opposition à une union forte avant l’ouverture de ce dialogue. Cette union peut-elle résoudre le problème togolais ?

Quand je lançais cet appel sur la nécessité de l’union sacrée de l’opposition, j’espérais faire preuve de pragmatisme au regard des expériences que j’ai vécues lors des précédents dialogues. Car il est illusoire pour les forces qui luttent pour le progrès démocratique, de croire qu’elles peuvent aller à cet exercice périlleux qu’est le dialogue de façon dispersée, chacune croyant détenir dans sa gibecière, la solution pour sauver le Togo. Une telle démarche est suicidaire et ne peut que faire le jeu du clan au pouvoir, qui grâce à des stratagèmes savamment conçus, a toujours surfé sur le manque de cohésion de l’opposition pour débaucher les partis politiques les plus fragiles en différant la résolution de la crise.

Eh bien ! C’est malheureusement chose faite à présent.

Pourtant une partie de la communauté internationale en particulier la France et l’Union européenne, de guerre lasse, semblent penser que cet « accord politique de base » permet de sortir de la crise.

Non je ne pense pas que la communauté internationale est si indulgente pour croire que tripatouiller en 24 heures la Constitution pour installer le fils d’un président défunt à la tête du pays, opérer un forcing électoral, qui selon le rapport des nations unies a occasionné 500 morts et refuser de rendre justice pour mettre fin à la culture de l’impunité, que tout ceci peut être passé par pertes et profits par le biais d’un deal qui consacre uniquement l’organisation des prochaines élections législatives.

Vous remarquerez qu’à peine le forcing de débauchage de certains leaders achevé, le pouvoir se presse pour vendre à Paris ce passage en force comme solution de sortie de crise. Nos partenaires en développement, en particulier le président Chirac et M. Louis Michel doivent comprendre que différer la résolution de la crise par cette méthode de débauchage de certains leaders tout en refusant de résoudre les graves problèmes qui divisent les togolais est dangereuse pour la survie de ce pays. Il faut finir avec cette hypocrisie qui consacre après chaque élection présidentielle très discutable, un processus de légitimation par des législatives.

Les législatives à elles seules ne suffisent pas pour dénouer la crise togolaise. Elles n’auront de sens que si elles sont précédées par des réformes politiques qui consacrent le retour de la lettre et de l’esprit de la Constitution de la 4è République selon laquelle le Premier ministre est nommé dans la majorité parlementaire avec des fonctions bien précises. Or cet acquis démocratique essentiel pour le fonctionnement de nos institutions, a été galvaudé par les dernières modifications constitutionnelles orchestrées par le pouvoir. Dans ces conditions, à quoi sert-il de s’empresser à aller à des élections législatives si le Président de la République n’est pas lié par la majorité sortie des urnes dans la nomination du Premier ministre. Dites-moi à quoi peuvent servir des élections législatives de ce genre si ce n’est à une légitimation d’un pouvoir contesté sans contrepartie réelle sur le progrès démocratique.

Certaines sources occidentales vous proposent pour participer à la transition à l’issue du dialogue, accepteriez-vous ?

J’ai déjà fait l’expérience du pouvoir pendant deux ans et demi. Je croyais à l’époque que grâce aux réformes on pouvait faire évoluer le pouvoir de l’intérieur. Je n’y suis pas arrivé. D’autres qui n’ont pas encore fait cette expérience peuvent essayer. Pour le bonheur du peuple togolais, je souhaite vivement qu’ils réussissent.

Quant à moi, je veux à présent servir mon pays autrement et aider ainsi à l’émergence d’un nouvel ordre politique au Togo.

Parlons maintenant de la réforme de l’armée. Comment cela peut-elle se faire dans un système comme celui du Togo où tout repose sur la force brute ?

Malgré les difficultés, la réforme de l’armée est possible grâce à une volonté politique et à une expertise avérée en la matière. Il nous faut faire preuve d’inventivité pour réussir à sortir l’institution militaire de l’instrumentalisme afin de réussir à la placer dans une logique de progrès et de développement. Il s’agit notamment de :

• Faire un audit de l’armée grâce à des expertises nationale et internationale avec le concours de nos partenaires en développement

• Proposer à la suite de l’audit, un programme de réforme indispensable à restructurer l’armée, à la doter d’un statut qui améliore son fonctionnement et les conditions matérielles de ses soldats. Le programme de réforme devra définir un cahier de charges en matière de formation susceptible de faire rentrer progressivement notre armée dans un moule républicain.

Vous qui connaissez le pouvoir RPT, pouvez-vous nous dire ce qu’il veut au juste à travers ce dialogue ?

La stratégie du pouvoir a toujours été claire : user l’opposition et jouer sur la lassitude de la communauté internationale. Il s’agit de fatiguer l’opposition en jouant sur ses divergences afin de mettre dans ses rangs les plus usés et les décrédibiliser aux yeux du peuple. Mais à présent, le RPT au pouvoir devra comprendre que même s’il réussit grâce à cette méthode, la crise que traverse le pays ne se règlera pas pour autant. Car ce ne sont pas les leaders qu’il faut débaucher, ce sont les problèmes fondamentaux qu’il faut solutionner afin que la crise se résorbe. Le peuple togolais n’est pas dupe. La preuve est qu’il refuse sa caution à tous les leaders qui s’adonnent à ce jeu malsain

Quels sont ces problèmes et quelles en sont les solutions ?

Les problèmes sont bien connus de nous tous et il ne faut pas tourner autour du pot. Il faut résoudre le problème de notre loi fondamentale galvaudée à maintes reprises en revenant sur la constitution de 1992 comme base de travail car²c’est la seule que le peuple souverain s’est octroyée. Ceci donnera un sens à notre quête de réconciliation nationale. Il faut donner rapidement une suite judiciaire aux crimes commis l’année dernière et mis en lumière par le rapport des Nations Unies. Ceci honorera la mémoire de nos compatriotes sacrifiés, rassurerait les réfugiés pour un retour au pays, et poserait les bases d’une réconciliation nationale fondée sur la vérité et la justice.

Il nous faut, avec l’aide de nos partenaires en développement, restructurer l’armée et les forces de sécurité pour éviter que demain dans le cadre d’un prochain processus électoral les mêmes causes ne produisent les mêmes effets.

Il nous faut organiser des élections sous l’autorité et la supervision des Nations Unies et de l’Union Européenne pour rassurer tout le monde sur leur transparence. La réconciliation nationale, le progrès démocratique seront la résultante de ces problèmes à résoudre avec l’effort de tous.

Ces dernières semaines, plusieurs rapports ont été publiés par la presse sur le trafic de drogue au Togo, les avez-vous lus ? Quelles observations en faites-vous ?

Ces rapports ont révélé l’acuité du phénomène de trafic de drogue au Togo et ont malheureusement montré les insuffisances de nos services à y faire face. Voilà pourquoi à l’époque, en concertation avec les services extérieurs, nous avions envisagé et mis en œuvre une série de réformes structurelles susceptibles d’endiguer le fléau.

Les services spéciaux de nos partenaires en développement doivent continuer à aider notre pays de façon vigilante en vue d’assainir l’Etat. La lutte contre le trafic de drogue, est une œuvre d’audace et de courage. Elle est une œuvre d’audace car il faut mettre en place des réformes structurelles permettant à nos services spéciaux d’obtenir des résultats appropriés. Mais sans courage politique, il est difficile d’envisager cela. Je souhaite que les réformes entreprises et qui ont permis d’obtenir des résultats en concertation avec la communauté internationale en juillet 2004, soient confortées pour assainir l’Etat.

Quelle est votre réaction par rapport aux accusations portées par une certaine presse contre vous dans cette affaire ?

Sur les accusations portées par une certaine presse comme vous le dites vous-même, permettez-moi de ne pas avoir de réaction particulière. Je n’ai pas l’habitude de faire des commentaires sur des commentaires de journalistes. Entre les commentaires et les résultats des investigations menées à ce sujet par la commission, les enquêteurs des services spéciaux étrangers et le juge français, je vous laisse vous-même tirer vos conclusions.

Vous savez, grâce aux moyens de travail performants des services spéciaux de nos partenaires en développement, tout se sait en temps réel et tout est conservé. On peut aisément savoir qui a fait quoi afin d’éviter tout amalgame. J’ai assumé mes fonctions de Ministre de l’Intérieur avec la plus grande rigueur possible. Ce qui m’oppose au pouvoir en place à Lomé relève à la fois d’un contentieux éthique lié à certaines pratiques ainsi que d’un contentieux politique lié à la succession monarchique et sanglante de l’année dernière.

Vous étiez Ministre de l’intérieur à l’époque des faits. Pourquoi certaines personnes présumées impliquées dans le trafic de drogue au Togo et appartenant au clan au pouvoir n’ont pas été auditionnées comme le précise le rapport de la commission d’enquête ?

Posez cette question plutôt à la commission qui a mené les investigations.

Pour une fois dans l’histoire du football togolais, notre pays a participé à la phase finale de la coupe du monde. Quelle appréciation faites-vous de ce parcours des Eperviers ?

Notre équipe nationale, malgré les difficultés matérielles et organisationnelles constatées, s’est bien défendue. Elle aurait pu mieux défendre les couleurs nationales si un minimum de précautions avait été pris pour préserver le moral de nos joueurs et régler le problème des primes qui a miné leur cohésion. C’est dommage que l’aventure soit vite achevée. Les dirigeants de la Fédération togolaise de football doivent savoir tirer les leçons de ces manquements qui ont ridiculisé notre pays à la face du monde et étalé au grand jour, les dysfonctionnements au sein de cette Fédération . Néanmoins, permettez-moi de rendre hommage à nos ambassadeurs et surtout à l’entraîneur Otto Pfister. Il nous a rappelé la voie de l’honneur et de la dignité selon laquelle, dans certaines circonstances, mettre en jeu sa démission pour l’intérêt général peut résoudre des problèmes et permettre un nouveau départ.

Revenons à la situation politique au pays. Quel message avez-vous à l’endroit des togolais ?

Nous n’avons pas le droit de baisser les bras, car une dictature n’a jamais eu raison sur la volonté et la détermination d’un peuple à se libérer et à s’émanciper. Plus d’une année après les graves déchirures que notre pays a connues, la mémoire de nos compatriotes sacrifiés sur l’autel de l’intolérance et de la gourmandise politique doit nous interpeller à plus de perspicacité dans la lutte pour un nouvel ordre politique. Je souhaite que le peuple togolais ne tombe pas dans le piège de la lassitude et évite de se contenter d’un rafistolage suicidaire dans lequel veulent le contraindre les tenants du statut quo et une partie de l’opposition fatiguée par la lutte.

Le chemin de la liberté est rarement une voie bitumée. Il requiert en permanence pour les leaders qui veulent l’emprunter au profit du peuple, courage, honneur et lucidité. Soyons ensemble déterminés à l’emprunter inexorablement et à éviter des raccourcis préjudiciables au progrès escompté.

Interview réalisée par Zeus Aziadouvo,
Publié dans Liberté Hebdo N°102 du 19 juillet 2006.