Le Dr Moïse Kwasivi Fiadjoe est mort le 3 octobre 2026, en France. Il avait 77 ans. La nouvelle a fait mal. Parce qu’elle ne concerne pas seulement un médecin. Elle touche des familles qu’il a accompagnées, des couples qu’il a rassurés, des blessés qu’il n’a pas abandonnés, des amis d’enfance et des compagnons de lutte.
Il n’était pas un homme qui cherchait à occuper l’espace. Pourtant, son nom revient dès qu’on parle de la médecine de la reproduction au Togo. En 1996, il a réalisé la première fécondation in vitro du pays. Une phrase simple. Mais derrière, il y a des couples qui avaient fini par croire qu’aucune porte ne s’ouvrirait jamais.
Un médecin, d’abord
Moïse Fiadjoe est né dans une maison où la médecine n’était pas un métier parmi d’autres. Son père, Robert Koblavisoé Fiadjoe, fut l’un des premiers médecins légistes du Togo. Il a aussi été maire adjoint de Lomé, à l’époque de Sylvanus Olympio. Le jeune Moïse a donc grandi entre les salles de soins, les discussions publiques et une idée assez nette du devoir.
Il a fait ses classes à l’école primaire publique de Nyékonakpoé, puis au collège Saint-Joseph. Là, il a appris à travailler, à respecter les autres, à tenir parole. Rien de spectaculaire. Mais ces choses-là restent.
Plus tard, il est parti se former à la Faculté de médecine de Lille. Il s’est spécialisé en gynécologie-obstétrique. Puis il est rentré au Togo en 1983. Pas pour regarder le pays de loin. Pour y travailler.
L’année suivante, avec les Dr Jemima Prince-Agbodjan et Robert Koblavisoé Fiadjoe, il participe à la création de la Clinique BIASA, à Lomé. Une clinique, certes. Mais aussi une conviction : les Togolais méritaient des soins sérieux, proches et humains.
La première FIV
En 1996, il franchit une étape que peu de gens imaginaient possible alors : la première fécondation in vitro réalisée au Togo.
Il faut se rappeler ce que cela représentait. L’infertilité ne se raconte pas facilement. Elle pèse sur les mariages, sur les regards, sur les silences. Elle fait souvent porter aux femmes des accusations qui ne disent rien de la réalité médicale. Dans ce contexte, offrir une vraie prise en charge, avec des mots clairs et une compétence réelle, ce n’était pas un simple exploit technique. C’était redonner aux gens la possibilité d’espérer.
BIASA a ensuite développé un centre de fertilité. Les techniques se sont diversifiées au fil des années. Mais le cœur de l’affaire restait le même : ne pas laisser des couples seuls face à leur angoisse.
Il était gynécologue-obstétricien, spécialiste de la médecine de la reproduction, cofondateur de BIASA. Oui. Mais beaucoup se souviennent surtout d’un homme qui savait écouter. On venait le voir pour un problème médical ; on repartait parfois avec autre chose : une explication, un peu de calme, la sensation d’avoir été pris au sérieux.
L’Ablodé dans le sang
Son engagement politique ne s’est pas inventé. Il venait de loin.
Fils d’un homme attaché aux idéaux nationalistes de l’Ablodé, Moïse Fiadjoe a gardé cette mémoire familiale. Lorsque les grandes mobilisations démocratiques ont secoué le Togo à partir d’octobre 1990, il ne s’est pas contenté d’observer. Il a participé à des initiatives visant à redynamiser le Comité de l’unité togolaise, le CUT, et à défendre l’idéal de l’Ablodé.
Ce n’était pas du folklore politique. C’était une conviction : le Togo devait retrouver sa liberté, sa souveraineté et sa place dans l’histoire.
Au début des années 1990, alors que les manifestations ont été suivies de violences et de répression, il a été là. Il a soigné des blessés. Il a aidé des personnes traumatisées. Il a accueilli ceux que beaucoup préféraient ne plus voir, par peur ou par calcul.
Un médecin qui ferme sa porte quand la rue saigne n’est plus tout à fait un médecin. Lui, il a ouvert la sienne.
Après les corps, les fractures
Avec le temps, son rôle a changé de forme, sans changer de fond.
Après 2024, face à la contestation de la nouvelle Constitution de la Ve République qualifiée de « changement inconstitutionnel » par la Cour de justice de la CEDEAO, il a cherché à rapprocher des responsables politiques et des acteurs de la société civile.
Pas pour faire de la médiation spectacle. Plutôt pour éviter que la colère, les blessures anciennes et les ambitions personnelles ne dispersent ceux qui voulaient la même chose : une alternance démocratique, la justice et un pays où l’on peut vivre dignement.
Il avait une autorité particulière. Pas celle des tribunes. Celle d’un homme qui avait vu assez de souffrance pour savoir qu’un pays ne se répare pas seulement avec des discours.
Il fallait parler. Écouter aussi. Parfois, laisser passer du temps.
Ce qu’il laisse
Il était président du conseil d’administration de la Clinique BIASA et président de la Fondation Dr Robert Fiadjoe. Il a continué à transmettre, à former et à soutenir jusqu’au bout.
Ce qu’il laisse ne tient pas dans une liste de titres.
Il y a les enfants nés grâce à des techniques qu’il a contribué à faire exister dans le pays. Il y a les familles qu’il a rassurées. Il y a les victimes qu’il n’a pas laissées seules. Il y a les hommes et les femmes qu’il a poussés, discrètement, à se parler plutôt qu’à se déchirer.
Sa disparition laisse un vide. Mais il laisse aussi une leçon simple : on peut être utile sans faire de bruit. On peut servir sans réclamer un rang. On peut aimer son pays sans en faire un slogan.
Que son âme repose en paix.
Et que ceux qui l’ont connu gardent mieux qu’une photo : cette manière d’être présent quand cela compte.
Par Karl Adadé GABA
More Stories
Jean Ziegler : une voix politique au service de l’Afrique et des peuples dominés
Hommage à Abass Kaboua : le salaud lumineux et maître du “lan kɔ̃ isme” togolais
Hommage de TogoDebout à Godwin Tété-Adjalogo : l’Indomptable, souffle éternel de l’Ablodé