26/09/2022

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Interdit de fêter: là où est l’âme se trouve aussi la légitimité

Wo be xuã ma yi oo (3 fois)
Digo [1] -wo be xuã ma yi oo
Wo be xuã ma yi oo (3 fois)
Fransewo be xuã ma yi oo
Gake mi yi Aneho
Gake mi yi Tsevie

(Ils ont dit que le train n’ira pas
Les Digo ont dit que le train n’ira pas
Ils ont dit que le train n’ira pas
Les Français ont dit que le train n’ira pas
Pourtant nous sommes allés à Aneho
Pourtant nous sommes allés à Tsevié)

Pourquoi mettre en exergue cette vieille chanson des temps héroïques de l’Ablodé, de la lutte pour l’indépendance? Eh bien, ce n’est pas seulement parce qu’elle est de circonstance en ce 27 avril, ni parce qu’elle rappelle que le Togo, à la différence des territoires de l’ancien Empire colonial français qui avaient dit oui à De Gaulle et à l’instar de la Guinée de Sékou Touré, avait longtemps désiré l’indépendance, s’est battu pour l’avoir et l’a finalement arrachée de haute lutte au pouvoir colonial.

Mais c’est surtout pour montrer l’analogie entre l’interdiction faite le 23 avril dernier par nos ministres Bodjona et Titikpina, donc celui de l’Intérieur et celui de la Sécurité en ordre de bataille, aux responsables de l’UFC d’organiser des manifestations dans le cadre du 27 avril, et celle qui avait été faite à l’époque par l’administration coloniale aux indépendantistes de prendre le train pour aller tenir des meetings politiques à l’intérieur du pays.

La tactique est la même. On peut dire que celle de notre pouvoir actuel est pire: intimider, empêcher une catégorie de citoyens qui ne partagent pas les mêmes points de vue que le pouvoir de s’exprimer; je dis que le pouvoir actuel est allé plus loin dans le cynisme en ce sens que derrière l’interdiction se trouve la menace, derrière Bodjona, se trouve Titikpina dont la promptitude à réprimer de la manière la plus brutale, la plus sanglante toute manifestation d’opposition au régime n’est plus à démontrer.
Le motif aussi qui animait l’administration coloniale et celui qui anime aujourd’hui le gouvernement est le même: le doute vertigineux quant à la question de la légitimité. Soit dit en passant, ce ne sont pas tant les thèmes annoncés de ces meetings et conférences publics programmés par l’UFC qui effrayaient le pouvoir, à savoir la cherté de la vie et le chômage des jeunes, domaines dans lesquels l’incompétence et l’échec de nos gouvernants sont patents. C’est surtout de ne pas savoir où se situe la légitimité qui les irrite, les rend si fébriles.

On peut reprocher certains comportements aux dirigeants de l’UFC mais sur certains sujets, ils savent se mettre du côté de la légitimé, même si on dit qu’ils n’incarnent pas comme il se doit cette légitimé. On a aussi raison de s’interroger sur le sens de notre indépendance, de reconnaître que sur les plans économique et même politique, la lutte est loin d’être terminée.

N’empêche que nous avons conscience d’être une nation. Et une nation c’est d’abord une âme et cette âme se trouve dans ses symboles: le drapeau, l’hymne national, la Constitution, les institutions, l’élu qui préside pendant la durée de son mandat aux destinées du pays, les dates marquantes de l’Histoire… Elle vit dans ces symboles comme dans le cœur des citoyens, de génération en génération, dans la culture commune… Quand on y regarde de près, ceux qui ont tenté de tuer l’âme de la nation togolaise en assassinant l’élu, en changeant l’hymne à une époque donnée, en bafouant la Constitution, en usant des institutions à leur guise, en les malmenant par tous les moyens que nous connaissons tous, en falsifiant l’Histoire, en lui tordant le cou… ceux-là ont du mal à comprendre que l’on peut tuer le corps, mais pas l’âme, si l’on me permet de paraphraser le Christ. Ceux dont je parle sont les mêmes qui avaient, à l’occasion de l’anniversaire du 13 janvier, décrété que cette date et celle du 27 avril seraient au même niveau, fêtées toutes les deux dans le recueillement, la sobriété, la méditation, tout ce que l’on veut. D’abord, organiser des conférences et des meetings sur la cherté de la vie et sur le chômage des jeunes, en quoi cela trouble-t-il la « haute méditation » de Gnassingbé et de son gouvernement sur le destin de la nation? Mais, le problème est ailleurs. Encore une fois, nos gouvernants doivent apprendre que l’âme ne se fabrique ni par un coup d’État, ni à coups de décrets: l’âme est, ou n’est pas. La légitimité, elle aussi, se trouve là où elle se trouve et non pas là où on voudrait bien la confiner. C’est là le drame de nos gouvernants. C’est l’âme qui se recueille ou se réjouit, c’est elle qui est dans le deuil et dans la tristesse face à un événement, ou au contraire qui le célèbre. L’interdiction de se réunir dans les lieux publics le 27 avril au Togo n’a pas empêché des milliers de citoyens togolais de le célébrer ailleurs dans le monde, de Paris à Pékin, de Ouagadougou à Washington… Et même, de le commémorer au Togo, faisant fi du programme du gouvernement, lequel n’était même pas connu la veille, bravant l’interdiction faite à l’UFC. Tous ces Togolais qui ont fêté le 27 avril dans le monde entier, en ignorant l’interdiction du gouvernement peuvent chanter la chanson des indépendantistes mise en exergue, en y remplaçant les noms des Digo et consorts par ceux des Gnassingbé, Bodjona, Titikpina et toute cette bande d’illégitimes et d’usurpateurs du pouvoir.

Alors, défi, provocation de l’UFC? Pourquoi pas? Nous verrons au prochain 13 janvier, si les partisans du pouvoir Gnassingbé pourront faire mieux, eux à qui, en principe, personne ne peut rien interdire, eux que personne ne menace de répression brutale…
Et, de quel 13 janvier s’agit-il? Celui de l’assassinat d’un des symboles de la nation en 1963? Dans ce cas, ce serait une journée de deuil qui n’aurait rien à voir avec la proclamation de l’indépendance qui est un jour de joie. Ou celui de l’accession illégale et illégitime au pouvoir de Gnassingbé Eyadema en 1967? Dans ce cas, il faudra inscrire dans la Constitution que toutes les dates d’accession au pouvoir des présidents togolais, de quelque manière qu’ils y soient parvenus, seront célébrées comme fêtes nationales. Ce n’est pas encore le cas, à ma connaissance.
Si le contenu du 27 avril est clair et net, celui du 13 janvier reste encore à éclaircir, à préciser.

La leçon, c’est que tous ceux qui pensent et prêchent que la situation a changé au Togo, qu’il y a des avancées démocratiques remarquables, doivent, à la lumière de cette interdiction qui est simplement une atteinte aux libertés républicaines, réviser leur jugement. Une chose est sûre: ce n’est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière fois au Togo qu’une fausse légitimité se heurte à une légitimité vraie. Et chaque fois que le cas se présentera, il sera fait usage de la menace ou de la force brutale. Interdit de fêter? À la prochaine étape, on nous assènera sur le crâne, comme dans une pièce de théâtre un geôlier le martèle à son prisonnier, militant antiraciste dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, en braquant son arme sur lui: « Interdit de rire! Interdit de rire! ». Attention! C’est tragique!

Allemagne, 28 avril 2008
Sénouvo Agbota Zinsou
[1] Gouyverneur colonial au Togo