08/12/2022

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INTERVIEW d’Edem KODJO : « J’ai de sérieuses inquiétudes pour l’avenir du pays »

Interview de M. Edem Kodjo à l’hebdomadaire « Le Combat du Peuple » du 09 au 13 Septembre 2002

COMBAT DU PEUPLE: Il n’y a pas très longtemps, vous nous aviez accordé une interview dans laquelle vous aviez présenté la situation politique de notre pays. Cette interview a suscité beaucoup l’intérêt de nos lecteurs. Si dans un laps de temps aussi court, nous revenons à la charge pour vous demander de nous faire une fois encore l’analyse de la situation politique de notre pays, c’est que, entre-temps, il y a eu évolution avec notamment, la naissance du Front. Votre parti ne fait pas partie de ce regroupement. Est-ce parce que vous n’avez pas été contacté ou parce que cette union ne répond pas à votre vision de l’unité de l’opposition?

EDEM KODJO: A aucun moment, nous n’avons été contactés par le CAR ou par la CDPA pour être membre du Front, et nous le regrettons, d’autant plus que, depuis 1991, j’ai toujours prôné l’unité des forces de l’opposition. J’avais, en effet, proposé la création d’un seul parti, assez fort, avant même l’adoption de la Charte des partis en avril 1991 et la libéralisation de la vie politique togolaise. J’avais, également proposé la fusion des partis politiques membres du « groupe des 8 » en 1998, avant le déclenchement du processus de l’élection présidentielle. Je n’ai pas été écouté.

Après l’échec de la réunion informelle du CPS des 2 et 3 mai 2002 à Paris, et après la nomination du collège des sept magistrats chargés d’organiser les élections législatives anticipées en lieu et place de la CENI, la CPP avait vainement espéré une concertation entre les cinq partis de l’opposition membres du CPS.

Il est vrai que, dès son retour de Paris, Me Agboyibo avait pris la bonne initiative d’entrer en contact avec moi, en présence d’un journaliste d’un grand hebdomadaire togolais. Au cours des entretiens que nous avions eus, Me Agboyibo a proposé, comme formule susceptible de dénouer la crise togolaise, la mise en place d’une coordination CAR-CPP-PDR devant servir de locomotive à l’opposition et susceptible d’obtenir au moyen de négociations avec Lomé II, des concessions à même de permettre à toute l’opposition d’aller aux élections;

Sur proposition de Me Agboyibo, il a été retenu que Ayéva et moi-même, l’un après l’autre, au nom de nos trois partis, devions initier, avec lui, des conditions d’un dialogue devant déboucher sur des résultats acceptables pour l’organisation des élections législatives anticipées. Quelques jours plus tard, alors que nous avions déjà pris langue avec Lomé II, loin de moi toute idée de critique, le leader du CAR s’était malheureusement rétracté pour entrer en discussion avec l’UFC et la CDPA, consultations auxquelles nous n’avions pas été conviés.

Après le désaccord entre les trois partis et le retrait de l’UFC, la CPP n’a pas non plus été contactée pour participer aux négociations devant mener à la création du Front. Le comité directeur de la CPP a découvert la naissance du Front, presqu’en même temps que le peuple togolais. Même, lorsqu’après la constitution du Front, leurs leaders sont passés nous voir, ils nous ont proposé une coopération et non pas une adhésion. Cela dit, cette forme de regroupement est un pas en avant, il faut le reconnaître, mais elle demeure bien en retrait par rapport à une fusion. Les gens donnent l’impression d’oublier que la CPP est le résultat de la fusion en 1999 de quatre partis politiques autonomes bien connus sur la place. La CPP a réalisé ce qu’aucune formation ou regroupement de formations politiques n’a jamais accompli dans notre pays. Les quatre partis composants ont oublié leurs sigles, leurs programmes, leur spécificité pour devenir une seule réalité: la CPP. Ce n’était guère facile, surtout au début, mais nous avons remarquablement réussi à surmonter tous les écueils et aujourd’hui on constate que la mayonnaise a bien pris. Il fallait beaucoup de courage, d’abnégation, d’esprit de sacrifice pour parvenir à cela.

Cela est encore réalisable aujourd’hui, avec d’autres partis politiques… La fusion est difficile mais elle présente des avantages extraordinaires: tout ce qu’on essaie de régler, au plan électoral, par des arbitrages délicats entre les états majors des partis membres, se trouve automatiquement réglé. Au plan du programme, il n’y a aucune synthèse à faire, le programme du parti résultant de la fusion s’impose. Et surtout, la fusion implique un engagement définitif… on ne regarde plus en arrière, c’est-à-dire, du côté des anciennes formations composantes. On va droit devant, on regarde vers l’avenir.

En conclusion, le Front c’est bien, la Fusion, c’est mieux! Du reste, entre le Front et la Fusion, il existe encore d’autres formules. La véritable union de l’opposition ne peut être un fait précaire et contingent, mais un acte décisif, historiquement fondé et politiquement assuré dans la durée.

C.P.: D’après les responsables du Front, l’UFC et la CPP ne sont pas leurs adversaires mais plutôt leurs partenaires. Quelle est votre opinion? Et quel est le degré de collaboration entre la CPP et le Front?

Edem Kodjo: Oui ils sont des partenaires. D’ailleurs, depuis la création du Front, à sa demande, une délégation du Front composée de Me Agboyibo, de M. Léopold Gnininvi et de M. Gogue, a rendu une visite de courtoisie à la CPP.

Au cours de la rencontre, il a été fait état de la nécessité d’une concertation, chaque fois qu’un problème d’intérêt commun l’exigerait. Une seconde rencontre a eu lieu entre nous. Elle avait pour but de remettre au Comité directeur de la CPP, une déclaration du Front sur l’organisation des élections par les sept magistrats et la nomination, par eux, des membres des CELI et CLC. La CPP se félicite de cette amorce de collaboration et est prête à toute concertation avec l’opposition.

En retour, s’agissant de l’adoption du nouveau code de la presse qui ne laisse pas d’inquiéter, la CPP a saisi le Front et les autres partis de l’opposition pour une action concertée contre ce texte scélérat.

C.P.: Le lancinant problème d’hier et d’aujourd’hui, à savoir les élections législatives, perdure. Le gouvernement continue à clamer sa détermination à organiser ces consultations. Selon des informations qui nous parviennent, certains partis politiques seraient en train de prendre des dispositions pour participer au scrutin. Que pensez-vous du principe même d’organisation de ces élections? Votre parti a-t-il été contacté?

Edem Kodjo: Il n’est pas question, pour la CPP, de participer à des élections organisées par les sept magistrats. Il s’agit là d’une position de principe. Nous l’avons affirmé à plusieurs reprises. Je l’ai moi-même clamée haut et fort dans vos colonnes. nous n’entendons pas aller à des élections sans obtenir, au préalable, des conditions de transparence et de clarté; ces conditions passent, avant tout par le remplacement des sept magistrats par une CENI paritaire, comme le prévoit l’Accord cadre de Lomé. Nous étions prêts à accepter la CENI à 10 membres, proposition contenue dans le code électoral remanié et retenue, par consensus, à la réunion de Paris comme un moindre mal. Malheureusement, nous n’avons pas été écoutés.

C.P.: On a murmuré que des contacts ont été établis entre vous et la mouvance présidentielle; on parle même de négociations secrètes. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet?

Edem Kodjo: Vous savez, certains de vos collègues sont friands de mystères. Mais nous devons toujours faire preuve de lucidité. Peut-on mener des négociations dites secrètes à l’Hôtel 2 Février au vu et au su de tout le monde, en plein jour et sans jamais donner l’impression de chercher à se cacher?

Peut-on réellement négocier avec la mouvance présidentielle sans Eyadéma? Sommes-nous devenus si naïfs au point de penser régler des problèmes sérieux avec la mouvance présidentielle sans jamais parler à Eyadéma? De quel pouvoir disposent les barons dont on parle pour négocier avec nous? Des partis comme le nôtre qui nourrissent légitimement l’ambition d’exercer un jour le pouvoir peuvent-ils se permettre d’accompagner le RPT à des élections préfabriquées, après avoir obtenu des miettes? Nous aspirons à accéder au pouvoir et non pas à servir de comparses. Est-ce clair?

La réalité est que, fort de ce qui avait été convenu lorsque nous avions envisagé, à trois (CAR, CPP, PDR) de prendre langue avec Eyadéma, un document a été élaboré (après le retrait de Me Agboyibo) pour servir de base de négociation avec le président Eyadéma en personne. Ce document qui lui a été remis insistait sur l’urgente nécessité de l’opposition d’aller aux élections législatives pour éviter de laisser un boulevard au RPT, pour empêcher la révision de la Constitution, pour organiser les élections présidentielles de 2003 conformément aux engagements pris par Eyadéma en juillet 1999 en présence du Président de la République française. Ce document rejetait l’organisation des élections par le comité des sept magistrats, en appelait à une CENI paritaire (au moins la CENI à 10, suite à la réunion de Paris des 02 et 03 mai 2002). Il demandait également le retour au scrutin à 2 tours. Le document demandait que la caution pour les législatives soit ramenée à 50 000 FCFA, que le Comité des cinq experts recommandé par le rapport technique des Nations unies soit mis à la disposition de la CENI et qu’il y ait un nombre suffisant d’observateurs internationaux crédibles pour superviser le déroulement du scrutin.
Mais ce document ouvrait des perspectives sur un point à savoir: « donner des garanties internationalement soutenues à l’actuel chef de l’État et des garanties relatives à la gestion future du pays ». Tout ceci est parfaitement clair. Si les négociations avaient abouti, cela aurait permis d’organiser des législatives crédibles, dans un cadre politique serein et avec un objectif consensuellement défini pour une transition pacifique et harmonieuse. Je suis désolé de constater que nos efforts n’ont servi à rien. Je le regrette. Je ne peux cacher mon angoisse, car j’ai de sérieuses inquiétudes pour l’avenir de notre pays. Que Dieu nous vienne en aide.

Nous sommes aujourd’hui dans une impasse totale. Ce qui va se dérouler sous nos yeux était prévisible. Nous l’avions prévu… c’est pourquoi, envers et contre tout, nous avons décidé d’explorer jusqu’au bout les ultimes possibilités d’action, de dialogue, de convergence! J’ai toujours dit qu’il fallait éviter de laisser un boulevard à Eyadéma. Hé bien! le boulevard est tout tracé. Il va s’y engager à toute vapeur, et notre pays n’en aura que plus mal. C’est triste. C’est la mort dans l’âme que nous verrons se dérouler ces élections unilatérales. Mais on ne peut prendre part à un scrutin pour faire de la figuration, en se contentant d’accompagner le RPT. Non, ce n’est pas possible. Ce qui s’est passé en Guinée nous sert de leçon. Ceux qui ont participé au scrutin législatif organisé dans des conditions de transparence douteuse ont été laminés. C’est le cas du parti de Siradiou Diallo. Nous espérions voir triompher la raison; ce ne fut pas le cas. Nous le regrettons! Mais en hommes politiques responsables, nous aurions tout essayé et tenté jusqu’au bout!

C.P.: D’après nos informations, le pouvoir considère les partis membres de la Coordination de l’Opposition Constructive (CPOC) comme de véritables partis d’opposition. Quelle est votre opinion sur ces formations politiques?

Edem Kodjo: Ni le CPOC, ni le FOR ne sont de l’opposition. Aucun des partis politiques de ces deux regroupements n’appartient à l’opposition. On ne se proclame pas de l’opposition, on ne devient pas membre de l’opposition comme par magie. On est de l’opposition. Nous nous connaissons dans l’opposition.

Ces gesticulations et ces manipulations sont ridicules. Elles ne trompent personne ni à l’intérieur et encore moins à l’extérieur. Il faut que les médias internationaux le sachent, pour ne pas entretenir une confusion regrettable dans les esprits. Ce qu’on appelle le front de l’opposition républicaine est une certaine création du pouvoir. Cela n’a rien à voir avec le Front de MM. Gnininvi et Agboyibo et c’est volontairement qu’on cultive la confusion. Cela ne trompe personne.

C.P.: Des sources concordantes laissent penser que le comité des 7 magistrats baigne en plein cafouillage. Nous n’en avons pour preuve que le fait que dans la publication de la liste nominative des membres des CELI et CLC, un même nom s’est retrouvé dans plusieurs localités. Que pense la CPP de cette situation?

Edem Kodjo: Les activités des sept magistrats ne nous intéressent pas. De toutes manières, tout cela ne servira à rien, ne réglera rien. Tôt ou tard, il faudra revenir à la raison. Ce qui se fait aujourd’hui est totalement déraisonnable et franchement suicidaire! Nous allons droit dans le mur; nous sommes parvenus au bord du gouffre.

C.P.: De toute évidence, il est clair que si le gouvernement organise les élections sans les partis signataires de l’Accord cadre de Lomé, la communauté internationale ne normalisera pas ses relations avec le Togo. Mais si malgré cette réalité, le gouvernement s’entête à vouloir organiser les législatives dans les conditions qu’on sait, qu’est-ce que cette démarche, a priori négative, peut cacher selon vous?

Edem Kodjo: L’Union européenne et la plupart des bailleurs de fonds conditionnent la reprise de leur coopération avec le Togo par l’organisation des élections législatives anticipées dans des conditions maximales de transparence. Les manœuvres et obstructions de tout genre orchestrées par le RPT et le climat politique délétère instauré dans notre pays n’ont, à mon avis, qu’un seul et même but: favoriser la révision de la Constitution pour permettre au Chef de l’État, de se maintenir au pouvoir après son deuxième et dernier mandat, contrairement à la déclaration solennelle qu’il a faite devant le peuple togolais, devant des journalistes de la presse internationale et surtout, devant le président de la République française, Jacques Chirac.

C’est dramatique, la situation du pays n’a jamais été aussi grave. Et il faut craindre le pire!