21/05/2024

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La démocratie togolaise à la croisée des chemins:la nécessité de faire œuvre de rupture

« Le peuple togolais serait-il un peuple condamné aux affres de la misère ?». Cette question a priori anodine ne cesse de hanter l’esprit des Togolais. Dès que l’horizon semble s’éclaircir, de noires nuages sorties de nulle part obscurcissent son destin l’empêchant de s’accomplir. A peine libérer du joug colonial que la dictature l’a étouffé, étuvé. L’heureuse perspective qu’ouvrait le processus démocratique n’avait pu procurer l’espoir escompté. A peine libérer de la dictature du père que la dictature du fils prend le relais comme si le peuple togolais n’avait pas droit au bonheur. La roue de l’histoire tourne certes mais elle n’apporte que malédiction et apocalypse à un peuple pétri de talents qui n’aspire qu’à les exprimer. Le mythe de l’éternel retour enferme l’Or de l’humanité dans un tourbillon de malheur.

Une nouvelle étape vient de s’ouvrir encore avec la nomination par Faure Gnassingbé d’Edem Kodjo comme Premier ministre. Le peuple togolais a appris la nouvelle dans l’indifférence générale avec le sentiment d’inquiétude profonde qu’il est toujours incompris par ceux qui prétendent le gouverner. En tout état de cause le retour de Kodjo à la primature mérite quelques observations.

D’abord, il paraît opportun d’avoir présent à l’esprit que Faure Gnassingbé, avorton de la politique, manque cruellement d’ambition pour le Togo. Sans projet politique, sans conviction politique, sans force de persuasion, Faure, malgré sa jeunesse, force les choses et se laisse trahir malgré lui par sa nonchalance et par son incapacité à dire au peuple togolais qu’il prétend gouverner ce qu’il propose. Il arrive péniblement à transmettre son message, lui qu’on dit pourtant diplômé des universités française et américaine et ex. ministre qui plus est. Sa frilosité politique n’a d’égal que sa frivolité devant ses interlocuteurs. Son discours flottant et chancelant n’intègre pas les préoccupations des Togolais. La politique a des exigences. N’est pas politique qui veut. Il manque sérieusement des qualités d’homme d’Etat indispensables au Togo mis à genoux durant 38 ans de dictature atroce. Ce dont le Togo a besoin c’est une énergie vivifiante et cela manque visiblement à Faure Gnassingbé.

Ensuite, il est inutile de rappeler la place qu’a occupé jusqu’à une période récente et peut être encore Edem Kodjo dans la construction de l’appareil RPT à broyer les libertés fondamentales et les droits de l’homme mais aussi à tétaniser les talents immenses d’un peuple meurtri dans son corps et dans son âme. Il est inutile de revenir sur les démarches ambiguës de Kodjo depuis le début du processus démocratique avec ses pertes de repères, ses turpitudes, ses volte-face pour ne pas dire son hybridisme politique qu’il se joue au gré des intérêts qu’il veut acquérir. Il n’est pas besoin, de se remémorer l’arrogance, la cupidité et l’avidité de l’homme qui est allé jusqu’à narguer les étudiants dans leur mouvement de revendication lors de son premier passage à la primature. Point n’est besoin aussi de revenir sur la stature internationale de l’homme qu’il n’a malheureusement pas mis au service de lui-même et du peuple. Il ne paraît pas non plus nécessaire de rappeler que Edem Kodjo est un pion de la France et qu’il doit sa nomination, aujourd’hui comme hier, à l’Elysée.

Enfin, il est temps que le Togolais fasse œuvre de rupture en tirant des leçons d’un passé politique sanglant. La puberté démocratique a coûté très chère en vie humaine et en ressentiment vis-à-vis des hommes politiques togolais de tout bord mais aussi de la communauté internationale, y compris la CEDEAO, l’UA sans oublier la France, l’éternel gourou de la construction du bonheur du Togo à travers un Etat de droit. Le peuple togolais a cru, à bon droit, avoir fini avec le musellement de ses libertés mais comme un boomerang le ciel lui est retombé à chaque fois sur la tête. Il est temps de revoir nos ambitions de départ, non pas à la baisse, mais les reprogrammer dans un plan qui s’inscrit dans la durée et d’accepter de grandir politiquement. Cela suppose un regard neuf sur la politique en tenant compte des pesanteurs politiques, la mauvaise maîtrise de ce qu’est le jeu politique dans le respect de la légalité, les alliances et forces réfractaires au changement par instrumentalisation de ceux qui les nouent et les détiennent et surtout la nécessité de gouverner avec l’investiture du peuple.

Il est malheureux que Faure Gnassingbé n’ait pas favorablement répondu à la main tendue par la Coalition de l’opposition à son appel pour la formation d’un gouvernement qui rassemble les Togolais. Cette situation ne doit pas constituer pour autant un obstacle à l’entrée des politiques issus des partis de la Coalition dans le futur gouvernement de Kodjo. Ce sera une preuve de sa volonté de progresser, un sursaut politique qui lui redorerait un nouveau blason pour démontrer ses capacités à gouverner autrement. L’opposition qualifiée de radicale aura du mal à convaincre le peuple de sa non-participation au gouvernement de Kodjo. Il ne s’agit nullement de la ratification des résultats des élections présidentielles lourdement entachées de fraudes du 24 avril 2005 mais de l’amorce d’une stratégie politique réfléchie qui a si longtemps manquée à l’opposition.

Du côté d’Edem Kodjo, lui qu’on disait fini politiquement, doit tirer profit de sa résurrection politique pour améliorer son image. Il doit faire preuve d’une humilité et renoncer un temps soit peu à ses prétentions personnelles et à son intellectualisme caractériel pour rassembler les acteurs politiques togolais. En d’autres termes, il doit arriver à persuader l’opposition de rejoindre son gouvernement de mission. Certes, les négociations seront âpres et l’intérêt du peuple togolais exige des concessions de part et d’autre. Les problèmes sans doute prévisibles ne sont pas insurmontables. Un gouvernement sans l’opposition aujourd’hui serait un décalage inadmissible par rapport au cri de détresse des togolais.

Plus que jamais Edem Kodjo doit faire jouer ses talents de diplomate en ayant à l’esprit les calculs politique sous-adjacents à sa nomination. La primature est semée d’embûches. Il lui appartient de capitaliser son nouveau rôle politique, de dépoussiérer l’atmosphère politique et le transformer en une espérance d’un lendemain meilleur pour le Togo. Il peut même devenir le leader politique providentiel du processus démocratique après tant d’échecs en labourant la voix d’un chemin vers l’Etat de droit. Sa mission est lourde de responsabilité. S’il l’assume en se dépouillant de ses ambitions personnelles mais aussi de celles des personnes qui l’ont nommé, pour s’en tenir aux seules aspirations du peuple, celles d’être dirigé par celui ou celle qu’ils choisissent, alors les générations futures lui seront reconnaissantes.

Yao A. Marc
Genève, le 10 juin 2005
yao_marctg@yahoo.fr