05/12/2022

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Le franc CFA souffre de la réévaluation de l’euro

A l’occasion du dixième anniversaire de la dévaluation du franc CFA et quatre ans après son ancrage à l’euro lors du passage à la monnaie unique, le débat sur la viabilité de la zone franc refait surface. Cet espace monétaire seul en son genre, où le mot franc n’a pas été rayé du vocabulaire, est-il devenu un anachronisme ?

Deux ensembles le composent : huit pays d’un côté (Mali, Burkina, Niger, Sénégal, Guinée-Bissau, Côte d’Ivoire, Togo, Bénin), réunis au sein de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (Uemoa), et six de l’autre (Tchad, République centrafricaine, Cameroun, Guinée-Equatoriale, Gabon et Congo), réunis dans la Communauté économique et monétaire des Etats d’Afrique centrale (Cemac). Leur évolution divergente crée-t-elle des failles tectoniques incompatibles avec une politique monétaire commune ? L’arrimage à une monnaie forte – l’euro – favorise-t-il ou non le développement de l’Afrique ?

L’envolée de l’euro face au dollar – en un an, la monnaie unique a gagné 25 % face au billet vert – met cette dernière question au cœur des interrogations immédiates et, faisant resurgir le spectre d’une possible dévaluation, conduit à dresser le bilan de celle qui fut imposée par la France le 11 janvier 1994.

En quarante-six ans d’existence, le franc CFA, créé au lendemain de la seconde guerre mondiale et maintenu après l’indépendance, avait conservé la même parité vis-à-vis du franc (50 FCFA pour 1 franc). Le FMI avait fait en 1994 d’une dévaluation une condition de ses prêts aux pays de la zone, alors que les politiques d’ajustement se révélaient être un échec. La thérapie fut brutale : du jour au lendemain, le prix du franc CFA fut divisé par deux, les populations urbaines virent leur pouvoir d’achat réduit de moitié. Et si, au bout de quelques mois, les paysanneries des pays exportateurs de matières premières (cacao en Côte d’Ivoire, coton au Mali ou au Bénin) commencèrent à sentir les bienfaits de la dévaluation, les populations à revenu modeste (petits fonctionnaires, artisans) eurent du mal à retrouver leur niveau de vie antérieur. « La dévaluation a été indispensable et réussie, et l’effet compétitivité n’a pas disparu », estime Edmond Alphandéry, ancien ministre français de l’économie, qui anime l’Eurogroupe qui s’intéresse à ces sujets.

Pourtant, dix ans après ce traitement de choc, le bilan est en demi-teinte. La performance économique de la plupart des pays de la zone franc – dont le PIB total hors Comores atteint seulement 3,6 % du PIB français pour 100 millions d’habitants – reste soumise aux fluctuations, souvent brutales, des cours des matières premières (cacao, pétrole, bois, minerais) exportées sans être transformées et aux conditions climatiques, qui rendent les récoltes aléatoires. Les programmes d’allégement de dette n’ont pas suffi à compenser l’alourdissement du fardeau, libellé en dollars.

La remontée de l’euro place la zone franc dans une situation étrangement similaire à celle de 1994.

Faiblesse du dollar, environnement international dégradé, instabilité politique, notamment en Côte d’Ivoire. Pour les pays exportateurs de matières premières, payées en dollars, la hausse de la devise européenne se traduit par un manque à gagner. A contrario, un euro fort représente un allégement de la facture pétrolière pour tous les pays importateurs d’or noir.

L’existence du FCFA a évité les périodes d’hyperinflation. Elle oblige les pays à respecter une discipline budgétaire même si, ici ou là, on constate quelques dérapages, comme au Cameroun. Mais elle prive les pays de l’arme monétaire, et l’intégration régionale qu’elle a favorisée n’a mis fin ni aux gaspillages, ni aux détournements, ni aux conflits armés.

De plus, cet espace monétaire commun laisse entier l’énorme problème du développement. Plus de 45 % des habitants de la zone franc vivent aujourd’hui avec moins de 1 dollar par jour. Certains pays affichent des taux encore plus catastrophiques : 75 % au Mali, 72 % en Centrafrique, 64 % au Tchad, 62 % au Niger, entre 50 % et 60 % au Burkina, au Congo ou au Togo. Sur la période 1955-2002 et pour les trois meilleurs élèves de la croissance – Mali, Sénégal et Bénin -, elle atteint à peine la barre des 5 %, supérieure à la croissance démographique, mais inférieure aux 7 % à 8 % requis pour faire reculer la pauvreté.

HUIT PAYS MEMBRES

En Afrique de l’Ouest, malgré la crise déclenchée en 2002 par une rébellion armée en Côte d’Ivoire, qui génère à elle seule quelque 40 % des richesses de l’Uemoa, le taux de croissance devrait progresser de 3 % en 2003, contre 1,3 % l’année précédente. Ces chiffres cachent des réalités très diverses au sein des huit pays membres. Les pays de l' »hinterland » ouest-africain – Niger, Burkina, Mali -, privés durant près d’un an des ports ivoiriens pour leurs échanges par voie maritime, ont consolidé leur taux de croissance, selon les experts de l’Uemoa. Mais la Côte d’Ivoire et la Guinée-Bissau, secouées par l’instabilité politique et les crises, sont en récession.

Pour M. Alphandéry, le lien entre la zone euro et la zone franc n’est pas un obstacle, mais un atout. Cependant les mécanismes qui régissent ce lien sont à revoir. La garantie de convertibilité illimitée du franc CFA a pour contrepartie l’obligation faite aux deux banques centrales de la zone franc de déposer au moins 65 % de leurs avoirs extérieurs dans un compte d’opération ouvert auprès du Trésor français et domicilié à la Banque de France.

Ce compte, rémunéré lorsqu’il est excédentaire, incite les pays à accumuler des liquidités au détriment de dépenses pour des programmes d’équipements ou de formation qui font cruellement défaut. Pour certains experts, la rémunération de ce compte d’opération doit être revue. De plus, la garantie du gouvernement français en cas de perte de change est excessive, elle donne aux pays exportateurs « un avantage exorbitant » et ne les pousse pas à se détacher de la Françafrique pour aller vers l’Union européenne.

Faut-il faire évoluer la zone franc ou l’enterrer ? La Cedeao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), l’autre organisation de la sous-région, propose de créer une deuxième zone monétaire regroupant les pays possédant encore leur propre monnaie, comme le Nigeria. La zone franc s’y dissoudra-t-elle à terme ?

Babette Stern

[LE MONDE->http://www.lemonde.fr/web/sequence/0,2-3208,1-0,0.html]
• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 20.01.04