24/04/2024

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Lettre ouverte à un ami Edem Kodjo

Nous vous adressons cette lettre pour les principes et les valeurs que vous avez représentés et incarnés pour nous comme pour vos compatriotes, à un moment de votre parcours politique.
Au début des années 1990, le président Eyadéma vous a demandé une réflexion sur l’évolution socio-politique du Togo dans les décennies à venir. Votre travail a été rendu public sous le titre Renouveau démocratique au Togo lequel est plus connu des Togolais sous le nom du Grand pardon. Dans ce document, en effet, vous proposiez les conditions d’une véritable réconciliation nationale qui passerait par :
– une amnistie générale,
– la réhabilitation du Président Sylvanus Olympio assassiné en janvier 1963,
– la réécriture de l’histoire du pays actuellement confisquée par le Clan,
– une démocratisation franche de la vie politique,
– une conférence nationale ouverte à toutes les sensibilités politiques intérieures et extérieures,
– une transparence du débat et la garantie du chef de l’Etat à en respecter les conclusions.

Nul ne peut douter de la pertinence de votre analyse et de vos propositions d’un compromis historique dont notre pays en a tant besoin. Mais les conditions de réussite effective d’un tel compromis supposent au moins la sincérité et la grandeur de vue des protagonistes.

En observant attentivement l’histoire récente de la vie politique de notre pays (une conférence nationale rude, une transition chaotique, une reprise en main du pouvoir musclé, etc.), force est de constater que l’environnement minimal de ce compromis n’a jamais été au rendez-vous.

Tout en vous réclamant de l’opposition, vous avez accepté d’assumer en 1994-1996, les fonctions de Premier ministre, alors même que votre formation politique UTD (Union togolaise pour la démocratie) était minoritaire à l’Assemblée nationale avec sept élus. L’acceptation de cette nomination dans ces conditions-là est un péché véniel qui devient une faute mortifère pour la démocratie lorsque vous refusiez de constituer une majorité parlementaire avec le RPT (Rassemblement du peuple togolais) sur la base d’un programme de gouvernement en bonne et due forme. Malgré votre ardeur au travail, l’histoire a été cruelle pour vous quand vous avez été éjecté sans ménagement de votre escarpolette par le Clan.

Et nous voilà au 5 février 2005. Disparition du dinosaure Eyadéma. Un quarteron d’officiers catapulte son fils Faure Gnassingbé au pouvoir. L’opinion nationale et internationale s’émeut et se mobilise. Les putschistes reculent. Edem Kodjo est silencieux.

Les élections sont organisées dans un cafouillage indescriptible (urnes saccagées, téléphone coupé, etc.). Pressentant le risque de carnage, le ministre de l’Intérieur Esso Boko jette l’éponge. Edem Kodjo est silencieux.

Les craintes de Esso Boko s’avèrent justifiées : près de 1 000 morts et de 40 000 réfugiés, victimes des milices du Clan. Edem Kodjo est silencieux.

Les résultats de l’élection sont à juste titre contestés. La CEDEAO et l’UA recommandent un compromis politique entre le Clan et l’opposition en vue de la formation d’un gouvernement d’union nationale. Edem Kodjo est silencieux.

Le Clan rejette le compromis. Edem Kodjo est nommé Premier ministre.
Edem Kodjo sort de sa tanière où il roupillait depuis sa retraite politique. Le dévot alla sceller avec le Clan, dans les conditions plus dramatiques encore qu’en 1994, une alliance sacramentelle. En effet dans sa prestation du 2 juillet 2005 ne nous faisait-il pas comprendre « Que personne ne s’y trompe, je travaillerai en toutes circonstances en étroite collaboration avec le président de la République [Héritier du Clan, NDLA] et l’épaisseur d’un papier à cigarette ne pourra passer entre nous » ?

A travers les actes et les positionnements d’Edem Kodjo sur la scène politique, son Grand Pardon s’apparente beaucoup plus à une compromission qu’à un compromis éclairé.

Dans l’histoire de l’humanité, il est parfois arrivé à de grands intellectuels d’aller à contre courant des principes humanistes. Comment le brillant normalien de la rue d’Ulm Robert Brasillach a-t-il pu pactiser avec le nazisme ? Quelles étaient les motivations profondes qui l’ont amené dans une telle situation ?

Nous connaissons Edem Kodjo. Nous ne pouvons pas dire qu’il a les mains gantées de sang. Mais nous ne comprenons pas non plus son association à des personnes dont le pouvoir repose sur la terreur et des cadavres. Quoiqu’il dise que la démocratisation ait entamé les assises financières des leaders politiques, (« Pense-t-on que ces leaders de partis ont des ressources inépuisables ? En auraient-ils que depuis plus de dix ans qu’ils font face, ces ressources ont dû commencer à être entamées, pour le moins ! », Interview de Edem Kodjo, Combat du peuple du 22 juillet 2002), nous pensons que Edem Kodjo ne vit pas dans le dénuement et que la cupidité pécuniaire ne saurait justifier ses compromissions. Est-ce le fait de se savoir incompris par ses compatriotes qui hésitent à lui accorder leurs suffrages (moins de 1 % aux différentes présidentielles, score que lui attribuent ses amis du Clan) qui le pousse à ces alliances ? Est-ce le fait que les autres leaders mettent en doute son opposition en lui accordant peu de crédit ?

En tout cas, le cas Edem Kodjo reste pour nous une énigme. La doctrine sociale de l’Eglise catholique qui constitue le soubassement de sa vision de la société transparaît peu dans les actes politiques qu’il pose.

Dans la configuration actuelle, le Premier ministre Edem Kodjo vit dans une torpeur en face de ses bourreaux d’hier. Il ne détient pas les leviers pouvant lui permettre une politique économique susceptible d’améliorer le sort du plus grand nombre de Togolais. Car les principales régies financières de l’Etat (port, douanes, phosphates, coton, café-cacao, zone franche, etc.) sont dans les mains du Clan dont il sert de superintendant. De le savoir traiter de moins que rien par des individus brutes et incultes nous fait de la peine. Dans le même temps, nous restons optimistes qu’il saura puiser en lui l’énergie nécessaire pour s’extraire de la caverne du Clan et retrouver la lumière.

Bordeaux le 11 août 2005
Waste Aregba (Bordeaux)
Comi M. Toulabor (Bordeaux)