26/11/2022

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L’Union africaine mal partie à Durban

Les bases ont été posées au sommet, mais les divergences subsistent.
Théâtral et volubile, Mouammar Kadhafi aura offert sa touche habituelle de folklore au dernier sommet des chefs d’Etat africains, clos hier à Durban (Afrique du Sud). Malgré un service de sécurité omniprésent, pas moins de 3 000 policiers pour 6 000 délégués, le chef de l’Etat libyen est arrivé dans la cité balnéaire sud-africaine flanqué de ses sbires et d’une paire de jolies femmes noires en treillis. L’escorte portait des armes, mais pas les accréditations réglementaires…

Le colonel libyen, qui avait insisté en vain pour organiser ce sommet historique chez lui, afin d’obtenir la première présidence de la nouvelle Union africaine (UA), n’a pas remis sur le tapis sa vieille querelle de leadership avec l’Afrique du Sud. Heureux de voir son vieux rêve des «Etats-Unis d’Afrique» se concrétiser, du moins sur le papier, il a trouvé «logique» que l’UA ait succédé à l’ancienne Organisation de l’unité africaine (OUA) – fondée en 1963 pour promouvoir les indépendances – dans le dernier pays africain à s’être libéré du joug colonial.

Concession. S’il n’a pas volé la vedette à Thabo Mbeki, son homologue sud-africain, Kadhafi aura tout de même réussi à brouiller l’image de l’UA dès sa naissance. Il a notamment obtenu l’élargissement du Comité de mise en oeuvre du nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), le plan qui doit servir de programme économique à l’UA. Chaque sous-région n’y aura pas trois mais quatre représentants. But de l’opération : ne pas être marginalisé en Afrique du Nord, où l’Algérie, la Tunisie et l’Egypte ont été chargées de guider les premiers pas du Nepad. Cette concession à la Libye mine d’emblée la crédibilité du «mécanisme de contrôle mutuel» prévu par le Nepad pour veiller à la bonne gouvernance sur le continent.

Dès l’ouverture du sommet, le discours de Kadhafi a tranché avec le ton conciliant de Thabo Mbeki à l’égard de la communauté internationale. Il a en effet déclaré que les Africains n’avaient de «leçons» à recevoir de personne. «Nous acceptons ceux qui veulent nous aider, mais nous ne voulons pas de ceux qui veulent nous imposer des conditions», a-t-il affirmé, l’air lugubre. Des délégués se sont réjouis de voir «l’Afrique de papa enterrée en même temps que l’OUA», mais des doutes subsistent sur la nouvelle ère qui s’ouvre.

Divergences. Inspirée par les modèles européen et onusien, l’UA sera dotée d’une commission, d’un parlement, d’une cour de justice et d’une banque centrale, d’un conseil de sécurité et même d’une force d’intervention militaire. Si les bases générales sont jetées, de nombreuses divergences restent à aplanir par les 53 pays membres avant de voir ces institutions prendre corps. En attendant, l’UA risque de susciter rapidement les mêmes critiques que l’OUA, considérée comme un club de dictateurs qui n’a su régler aucun des grands conflits africains. Sur les deux grands dossiers du sommet – la reconnaissance du président élu de Madagascar et le conflit en république démocratique du Congo (RDC) -, aucune avancée significative n’a d’ailleurs eu lieu.

L’UA a persisté dans son refus de reconnaître Marc Ravalomanana, le nouveau président malgache, tant que de nouvelles élections ne se seront pas organisées «de manière régulière». Mais l’UA s’est bien gardée de préciser si ces élections devaient être la présidentielle ou les prochaines législatives.
Le coup de force du tombeur de Ratsiraka, accusé d’avoir volé sa victoire électorale par la rue, a de quoi faire peur à ses pairs africains. Minoritaires à Durban, la douzaine de dirigeants démocrates participant au sommet ne s’est pas élevée contre l’ancienne génération des dictateurs corrompus.

De même, le président zimbabwéen, Robert Mugabe, dont la réélection contestée en mars dernier a été entérinée par l’OUA, n’a pas pipé mot pendant tout le sommet. La crise dans laquelle s’enfonce le Zimbabwe chaque jour un peu plus, en grande partie à cause des dérives autoritaires de son président, n’a pas suscité la moindre déclaration. Si ce n’est celles de l’inévitable Kadhafi.
Mauvais augure. Ovationné par la foule, dans un stade de Durban rempli pour le lancement de l’UA, avec tambours, trompettes, danseurs zoulous et parade militaire, le président libyen a appelé Robert Mugabe «mon père» et a revendiqué «la terre africaine pour les Africains». Un peu avant lui, le président du Togo, Gnassingbè Eyadéma, au pouvoir depuis trente-cinq ans, a déclaré : «C’est avec les anciennes cordes qu’on en tisse de nouvelles.» Un proverbe de bien mauvais augure pour la toute nouvelle Union africaine.

Sabine Cessou, Libération, Durban, Afrique du Sud, 11 juillet 2002