30/06/2022

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Maurice Péré :  » Autant j’ai osé dire non à l’homme de son vivant…. »

DECLARATION DE MAURICE DAHUKU PERE SUR LA CRISE POLITIQUE AU TOGO

Autant j’ai osé dire non à l’homme de son vivant, autant j’ai dû prendre le temps de saluer sa mémoire maintenant qu’il n’est plus. C’est avec peine que j’ai constaté que ceux qui ont eu à gérer les derniers moments de sa vie et à rendre publique l’information sur la mort du Chef de l’Etat Togolais ont choisi de nous donner à consommer presque en même temps cet événement important et tragique qui oblige tout citoyen au respect, quelles qu’aient été ses relations avec le disparu, et cet autre événement qui règle de façon illégale et provocante la vacance ainsi crée au sommet de l’Etat. En dépit de cela, des considérations d’ordre culturel m’ont convaincu que, de la position délicate qui est la mienne, je ne dois pas négliger mes obligations liées au premier événement au profit de celles liées au second.

De nouveau donc et après avoir associé ma voix à celle du PSR, je veux saluer la mémoire du président défunt et présenter à la famille GNASSINGBE, au canton de Piya et à toute la Nation Togolaise mes très sincères condoléances.

La mort est au programme de l’existence de tout être humain, qu’il soit socialement grand ou petit. Dieu, dans sa bonté, a voulu que nous n’en connaissions à l’avance ni le jour, ni l’heure, mais c’est une évidence constante qu’elle vient inéluctablement pour chacun d’entre nous. Elle ne doit donc paraître à personne ni comme une mauvaise surprise, ni comme une trahison du destin. Le président Eyadèma n’est plus. Que Dieu ait son âme et lui accorde le repos qu’elle mérite.

J’avais souhaité naguère que la Nation Togolaise qu’il a eu le privilège de conduire pendant près de 40 ans ait surtout des raisons d’être fière de son oeuvre. J’avoue que c’est en ayant cette motivation au fond du cœur que j’ai toujours œuvré à ses côtés. C’est aussi en ayant cette préoccupation en pensée que j’ai fait, en 2002, des propositions de réformes du fonctionnement du RPT, de la manière dont ce parti gouvernait le pays et, surtout, de la gestion que le gouvernement faisait de la crise sociopolitique en cours, propositions soutenues alors ouvertement par l’ancien Premier Ministre Agbéyomé KODJO qui dut, pour cette raison, remettre sa démission et se retrouver en exil.

Dieu, à ce qui apparaît, décide seul de la manière dont chaque être humain doit entrer dans la vie. Mais il semble avoir laissé, depuis toujours, à chaque être humain le choix de la manière dont il veut en sortir, par la bonne ou la mauvaise porte, avec ou sans l’estime de ses contemporains. Lorsque j’ai posé mon acte en 2002, je l’ai fait comme une ultime tentative pour le contraindre littéralement à regarder du côté de la porte que je pensais être la bonne. J’y tenais tellement pour le bien des populations et pour le sien propre. Je ne voulais rien d’autre.
Puis, en écoutant attentivement autour de moi, j’ai perçu l’intérêt qu’il y aurait pour le pays à pousser plus loin ma logique, notamment jusqu’à entrer en compétition avec lui lors de la dernière élection présidentielle, afin de lui démontrer par les faits que le pays tout entier attend effectivement qu’il fasse quelque chose dans le sens où je lui ai parlé. En dépit de la façon dont les résultats de cette élection ont été trafiqués, et peut-être à cause d’elle, j’ai éprouvé la légère satisfaction de l’avoir contraint à comprendre ou alors à montrer qu’il ne voulait pas comprendre. A l’époque l’on pouvait déjà voir se profiler à l’horizon ce qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux. J’en avais parlé à des personnalités nationales et étrangères, mais sans susciter outre mesure leur intérêt. Je suis un peu surpris aujourd’hui de la manière dont des voix s’élèvent pour condamner avec véhémence la dévolution du pouvoir qui nous est imposée, alors qu’elle était bien prévisible et que nous n’avons pas pris, au sein de l’opposition du moins, les dispositions qu’il fallait pour l’empêcher.

Sur cette dévolution du pouvoir, j’ai une seule parole que je vais proférer sans ambages : le coup de force militaire confiant le pouvoir d’Etat à Faure GNASSINGBE est une forfaiture et une erreur grave que rien ne saurait excuser : ni la peur de l’avenir, ni le souci de corriger des erreurs du passé. L’armée n’est pas restée en marge du processus démocratique initié dans notre pays depuis le début des années 1990. Elle a pris part à toutes les phases du processus et y a apposé sa marque. Le peuple attendait donc d’elle un comportement plutôt républicain dans les circonstances actuelles. Je n’ai rien contre l’accession de Faure au pouvoir mais il lui faut, pour cela, laisser s’appliquer les règles du jeu fixées par le peuple à ceux qui aspirent à le gouverner. C’est aussi simple que cela. Je condamne donc cette accession au pouvoir et associe ma voix à celles qui se sont déjà exprimées, au plan national et international, pour demander que Faure se démette et laisse s’appliquer les textes prévus pour régler l’alternance au sommet de l’Etat. Cela ne serait pas une lâcheté de sa part mais une preuve de sa capacité réelle d’aspirer à gouverner le pays.

Au-delà de cette parole, je veux saluer toute la communauté internationale, particulièrement l’Union Africaine et la CEDEAO, et la remercier pour son mouvement spontané de solidarité envers le peuple togolais. Je la remercie d’avoir compris que ce qui se passe au Togo est déterminant pour l’avenir du continent africain tout entier et de s’être, par conséquent, laissé révulser par le nouveau parjure commis au point de s’engager immédiatement et si énergiquement pour le rétablissement de la légalité constitutionnelle. Désormais je n’ai plus l’intention de m’apitoyer sur le mauvais sort du peuple togolais, je veux dire plutôt ma joie et ma fierté d’appartenir à une communauté humaine aussi unie et solidaire.

Il n’y a pas d’autre alternative à la situation politique actuelle de notre pays que le retour à la légalité constitutionnelle en vue de permettre à tous les citoyens de reprendre ensemble le chemin de l’édification d’un Etat de droit et d’une nation véritablement nouvelle. Pour bien conduire et réussir cette tâche il nous faut, dès le départ, apprendre à voir les Institutions de la République et non les hommes et les femmes qui les animent, du moins dans les circonstances actuelles. Ces hommes et femmes ont assurément des défauts, comme nous tous d’ailleurs, et ont beaucoup démérité ces derniers temps par exemple, dans l’Armée, à l’Assemblée nationale et à la Cour Constitutionnelle. Mais ces Institutions en elles-mêmes restent et demeurent des piliers incontournables de l’Etat de droit. Nous devons donc donner la possibilité aux personnes qui les incarnent de se racheter pour permettre aux Institutions de jouer pleinement leurs rôles et à la Nation de commencer enfin à se construire sous la seule autorité de la loi. Le retour à la légalité aujourd’hui, c’est bien de permettre à l’actuel président de l’Assemblée nationale d’assurer l’intérim du Président de la République défunt, conformément à la Constitution, en vue d’organiser l’élection d’un nouveau Président de la République dans les délais prescrits par la Constitution. Ce nouveau président aura bien sûr la charge de poursuivre la mise en œuvre des 22 engagements, notamment de conduire le dialogue national en vue de la réconciliation nationale et du redressement économique du pays.

Ici je dois dire que je n’ai pas l’intention d’ignorer la position de ceux qui redoutent le retour à une constitution qui, tout en représentant la légalité, n’en demeure pas moins une constitution du verrouillage et de l’exclusion. Notre pays n’a plus que faire de l’exclusion, il a plutôt besoin de l’ouverture la plus grande pour inclure tous ses enfants. Je suis personnellement pour une telle ouverture, mais je ne vois pas encore sur quelle base légale il serait possible de réaliser un compromis à cet effet. Ceux qui voient la faisabilité de cette option devraient avancer rapidement leurs propositions pour nous permettre de comprendre.

En tout état de cause et pour ce qui me concerne j’affirme ma disponibilité à apporter mon entière contribution à tout règlement légal de la crise actuelle dans la logique indiquée par la communauté internationale. C’est dans cette direction qu’il sera possible de construire un Togo moderne qui demeure pour toujours la propriété de tous ses enfants.

Je veux que notre pays, à l’instar de tous les pays démocratiques du monde, ne puisse plus jamais être considéré comme appartenant à quelqu’un en particulier mais bien comme appartenant à tous les togolais, sans exclusive et avec toutes les conséquences qui doivent en découler pour chacun à son niveau de responsabilité.
Je veux qu’il soit clair pour nous tous que dans notre pays il n’y a pas des gens plus capables que d’autres de le diriger, des gens qui seraient comme prédestinés de toute éternité à diriger, en sorte que si ce n’était pas eux, ceux qui auraient la préférence des populations pourraient être écartés sous tous les prétextes ou, comme on le voit ailleurs, être tués sans avoir de comptes à rendre.
Je veux que notre pays, comme tous les autres pays du monde qui ont fait le même choix, poursuive sans entraves sa marche vers une démocratie véritable et sereine, et puisse en permanence ouvrir à tous ses enfants la possibilité d’aspirer à le servir à tous les niveaux du pouvoir d’Etat, selon leurs capacités et qu’ils puissent, par conséquent, concourir loyalement, selon des règles convenues, dans le cadre d’une alternance normale et sereine, sans que cela devienne un crime de lèse-majesté pour qui que ce soit.

C’est pourquoi je pense, à ce moment crucial de la vie de notre nation, que nous devons, dès que les conditions seront remplies, notamment dès l’élection du nouveau Président de la République, aller à une profonde réconciliation nationale de façon à permettre à tous les togolais de vivre ensemble dès lors qu’il y a de la place dans notre pays pour tous ses enfants, et de travailler ensemble à créer la prospérité pour tous et pour chacun.
A cet effet je soutiens que l’entreprise de réconciliation nationale ne devra souffrir d’aucune faille sous forme de règlements de comptes ou de chasses aux sorcières ; mais je soutiens aussi qu’il faudra nécessairement réparer les torts abusifs commis et restituer les biens abusivement confisqués.
Dieu fait bien les choses, qui a voulu que ce soit le Président OBASSANJO qui soit actuellement président de l’Union Africaine et qui ait pris, par conséquent, la tête du mouvement de solidarité avec le peule togolais. Lui qui a su prendre démocratiquement la succession d’un régime dictatorial dans son pays, sans que se produisent des règlements de comptes ou de la chasse aux sorcières et qui a su faire restituer à son peuple les biens abusivement confisqués, lui saura nous accompagner, par la grâce de Dieu, dans cette tâche ardue et indispensable de la réconciliation nationale pour une bonne sortie de la crise sociopolitique togolaise et pour un bon redressement de l’économie nationale.

Que Dieu bénisse le Togo !

Maurice PERE
Ancien Président de l’Assemblée Nationale
Chef de File des Renovateurs

Lomé ce 23 Février 2005